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fredericgrolleau.com


"Le monde est un enfer" -Arthur Schopenhauer, "Pararga et Paralipomena"

Publié le 14 Décembre 2018, 08:37am

Catégories : #Philo (textes - corrigés)

"Le monde est un enfer" -Arthur Schopenhauer, "Pararga et Paralipomena"

"Travail, tourment, peine et misère, tel est sans doute durant la vie entière le lot de presque tous les hommes. Mais si tous les vœux, à peine formés, étaient aussitôt exaucés, avec quoi remplirait-on la vie humaine, à quoi emploierait-on le temps ? Placez cette race dans un pays de Cocagne, où tout croîtrait de soi-même, où les alouettes voleraient toutes rôties à portée des bouches, où chacun trouverait aussitôt sa bien-aimée et l'obtiendrait sans difficulté, – alors on verrait les hommes mourir d'ennui, ou se pendre, d'autres se quereller, s'égorger, s'assassiner et se causer plus de souffrances que la nature ne leur en impose maintenant. – Ainsi, pour une telle race, nul autre théâtre, nulle autre existence ne saurait convenir...

Dans la première jeunesse, nous sommes placés devant la destinée qui va s'ouvrir devant nous, comme les enfants devant un rideau de théâtre, dans l'attente joyeuse et impatiente des choses qui vont se passer sur la scène : c'est un bonheur que nous n'en puissions rien savoir d'avance. Aux yeux de celui qui sait ce qui se passera réellement, les enfants sont d'innocents coupables condamnés non pas à la mort, mais à la vie, et qui pourtant ne connaissent pas encore le contenu de leur sentence. – Chacun n'en désire pas moins pour soi un âge avancé, c'est-à-dire un état que l'on pourrait exprimer ainsi : « Aujourd'hui est mauvais, et chaque jour sera plus mauvais, – jusqu'à ce que le pire arrive ».

Lorsqu'on se représente, autant qu'il est possible de le faire d'une façon approximative, la somme de misère, de douleur et de souffrances de toute sorte que le soleil éclaire dans sa course, on accordera qu'il vaudrait beaucoup mieux que cet astre n'ait pas plus de pouvoir sur la terre pour faire surgir le phénomène de la vie qu'il n'en a dans la lune, et qu'il serait préférable que la surface de la terre comme celle de la lune se trouvât encore à l'état de cristal glacé.

On peut encore considérer notre vie comme un épisode qui trouble inutilement la béatitude et le repos du néant. Quoi qu'il en soit, celui-là même pour qui l'existence est à peu près supportable, à mesure qu'il avance en âge, a une conscience de plus en plus claire qu'elle est en toutes choses un désappointement, nay, a cheat, en d'autres termes, qu'elle a le caractère d'une grande mystification, pour ne pas dire d'une duperie...

Quiconque a survécu a deux ou trois générations se trouve dans la même disposition d'esprit que tel spectateur assis dans une baraque de saltimbanques à la foire, quand il voit les mêmes farces répétées deux ou trois fois sans interruption : c'est que les choses n'étaient calculées que pour une représentation et qu'elles ne font plus aucun effet, l'illusion et la nouveauté une fois évanouies.

Il y aurait de quoi perdre la tête, si l'on observe la prodigalité des dispositions prises, ces étoiles fixes qui brillent innombrables dans l'espace infini, et n'ont pas autre chose à faire qu'à éclairer des mondes, théâtres de la misère et des gémissements, des mondes qui, dans les cas les plus heureux, ne produisent que l'ennui ; – du moins à en juger d'après l'échantillon qui nous est connu.

Personne n'est vraiment digne d'envie, et combien sont à plaindre.

La vie est une tâche dont il faut s'acquitter laborieusement ; et dans ce sens, le mot defunctus [défunt] est une belle expression.

Imaginez un instant que l'acte de la génération ne soit ni un besoin ni une volupté, mais une affaire de réflexion pure et de raison : l'espèce humaine pourrait-elle bien encore subsister? Chacun n'aurait-il pas eu plutôt assez pitié de la génération à venir, pour lui épargner le poids de l'existence, ou du moins n'aurait-il pas hésité à le lui imposer de sang-froid?

Le monde, mais c'est l'enfer, et les hommes se partagent en âmes tourmentées et diables tourmenteurs."

Arthur Schopenhauer, Pararga et Paralipomena (1851), tome II, chapitre XII.

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