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fredericgrolleau.com


Ira Levin, "Un bon­heur insou­te­nable"

Publié le 17 Décembre 2018, 23:07pm

Catégories : #ROMANS

Ira Levin, "Un bon­heur insou­te­nable"

Uni-formité : le pire des mondes

Clas­sique de la SF dans le sillage dys­to­pique de Le meilleur des mondes (1932) ou de 1984 (1948), Un bon­heur insou­te­nable (The Per­fect Day), paru dans les années 70, pré­sente un futur sans aspé­ri­tés ni appé­tits dans le sillage d’un tota­li­ta­risme qui se veut bien­veillant et où dominent les idées de Jésus, Marx, Wood et Wei (Wei étant le créa­teur de ce monde de sur­veillance géné­ra­li­sée et de médi­ca­li­sa­tion de l’humeur). 
Dans cette période indé­ter­mi­née, où tout est sous le contrôle big­bro­the­rien de l’ordinateur cen­tral UniOrd, chaque « membre » de la Famille se voit admi­nis­tré à inter­valle régu­lier au médi­centre un trai­te­ment voué à contrer les mala­dies, réduire l’agressivité, l’anxiété et autres imper­fec­tions  ou « déviances » (telles que la pilo­sité ou la pré­sence d’une poi­trine…) au nombre des­quelles pen­ser –, à prendre en charge ses humeurs et son trai­te­ment contra­cep­tif (la machine seule vali­dant le droit à procréer.)

Les concepts de pro­priété, d’intimité ou de ter­ri­toire ont été rem­pla­cés par une régu­la­tion constante et inter­ac­tive. Chaque membre qui a un pré­nom (il n’en existe que huit) suivi d’un numéro (nommé « nomero ») doit por­ter en per­ma­nence  un bra­ce­let élec­tro­nique à pré­sen­ter tel un code-barre  à chaque borne-scanner.
Lorsqu’un membre désire quelque chose (un jouet, un cahier à des­sin…), il doit éga­le­ment pré­sen­ter son bra­ce­let et UniOrd décide de le lui accor­der ou non. Chaque membre est par ailleurs suivi jour et nuit par un « conseiller » contrô­lant le moindre détail, y com­pris sexuel, de son existence et  pou­vant modi­fier le trai­te­ment du membre concerné en cas de trop grande agitation.

Le but de ce sys­tème et de cette pla­ni­fi­ca­tion ultra-organisée est ainsi de faire en sorte que tout le monde, médi­ca­lisé et assisté à l’envi, soit mis sur un même pied d’égalité. Certes, il n’y a plus sous « Uni » ni riche, ni pauvre mais per­sonne n’a désor­mais la pos­si­bi­lité de choi­sir sa vie : nul ne peut se pro­non­cer sur son affec­ta­tion (le métier que l’on fera toute sa vie) ou déci­der, sans auto­ri­sa­tion, d’aller voir ses parents. C’est éga­le­ment Uni qui décide qui peut avoir un enfant, et à quel âge un membre a atteint son poten­tiel maxi­mum et doit mou­rir (la limite ultime étant fixée, fort arbi­trai­re­ment, à l’âge de 62 ans).
Au nom du bon­heur géné­ral, les membres sont tous plon­gés dans la tor­peur, leurs pul­sions, leurs émo­tions, leur liberté sont sacri­fiées. Ce bon­heur res­semble à l’ataraxie, à l’absence de toute émo­tion recher­chée par les stoï­ciens, mais une ata­raxie qui leur est  impo­sée à leur corps défen­dant et n’a donc pas de valeur philosophique…

Le héros du récit, Li RM35M4419, pré­sente un léger défaut phy­sique : des yeux de cou­leur dif­fé­rente et a pour ori­gi­na­lité  son grand-père Jan un rien excen­trique qui a aidé à construire UniOrd — à une époque où le monde n’était pas encore dirigé par un mais par cinq ordi­na­teurs dif­fé­rents — ; il a fait visi­ter au héros dans son enfance l’endroit où sont sto­ckées les banques de don­nées du sys­tème.
Ce jeune gar­çon a priori comme les autres, inté­gré dans le monde uni­for­misé par­fait d’Uni va accep­ter puis culti­ver sa dif­fé­rence afin, mû en « indi­vi­dua­liste », de chan­ger le cours des choses et rendre aux indi­vi­dus leur liberté confis­quée par Uni.

Maître du fan­tas­tique d’horreur avec Rosemary’s Baby, du clo­nage avec Ces gar­çons qui venaient du Bré­sil mais aussi de de la robo­ti­sa­tion des esprits et des corps avec Les Femmes de Step­ford, Ira Levin pro­pose avec Un bon­heur insou­te­nable une réflexion anti-utopique au ton naïf qui a quelque peu mal vieilli en cin­quante ans, même si une nou­velle tra­duc­tion par­vient à lui appor­ter un peu de sang frais (à l‘exception notable de la tra­duc­tion du sur­nom du pro­ta­go­niste, Copeau à l’origine, par Matou : il est assez pénible de lire les aven­tures d’un jeune homme que tout le monde appelle Matou pen­dant  presque 400 pages car cela amène un effet de déréa­li­sa­tion infan­tile qui tend à décré­di­bi­li­ser ses péri­pé­ties).
Et il est vrai aussi que les cent pre­mières pages de l’opus sont indi­gestes, de par la pla­ti­tude des des­crip­tions, la nul­lité de l’action : tout se passe comme si Matou enre­gis­trait avec une caméra les tenants de son uni­vers asep­tisé pour nous le res­ti­tuer sans la moindre sti­mu­la­tion : mais peut-être était-ce l’effet voulu par Levin pour repré­sen­ter un mode de vie sans émo­tions, sans sen­ti­ments et où tout est aussi froid qu’insipide ?

Si tel est le cas, alors est l’objectif atteint  au-delà du désir du roman­cier tant on a envie de lais­ser choir l’ouvrage. Jusqu’au moment où le sieur Matou est appro­ché par une poi­gnée de rebelles « éveillés » d’une société secrète et où un sem­blant d’étincelle consciente embrase son regard vai­ron pour lui faire entre­voir une autre réa­lité pos­sible. Ces résis­tants convainquent en effet le jeune homme de les imi­ter (notam­ment en fumant du tabac et en fai­sant l’amour plu­sieurs fois par semaine !) et celui-ci devient enfin libre de pen­ser par et pour lui-même.
Période de sa vie qui va lui apprendre des sen­ti­ments tels que la tris­tesse, l’amour et la jalou­sie. Car, avec la liberté de pen­ser, vient aussi la pos­si­bi­lité — et non des moindres — d’être malheureux…

Dans les livres du musée où il se retrouve avec ses cama­rades contes­ta­taires, Matou – qui apprend le fran­çais – découvre que, certes, la vio­lence, la faim, la stu­pi­dité, les guerres exis­taient dans la civi­li­sa­tion pré-U objet de tous les opprobres, mais qu’il exis­tait aussi alors une liberté de mou­ve­ment, d’action, de choix. Si le libre arbitre est aussi la pos­si­bi­lité de faire souf­frir, de tuer, d’être égoïste …cela ne signi­fie pas pour autant selon Levin que La liberté mène de toute néces­sité au mal­heur.
Être vivant, au contraire, implique de se réveiller, de tout sen­tir plus inten­sé­ment, en pre­nant le risque d’être mal­heu­reux, de souf­frir. Quand il est par­fois plus facile de res­ter endormi, de se confor­mer au ron­ron du modèle social de réfé­rence, quoi de mieux, à l’instar de Matou, que de prendre le risque de vivre pleinement ?

Ayant som­bré du côté de la force obs­cure pré-U, arrêté puis traité pen­dant plu­sieurs années par le Sys­tème de la com­mu­nauté, Matou se révèle néan­moins un rebelle de pre­mier ordre, capable de s’échapper avec celle qu’il aime de son monde vers une île « non uni­fiée » puis de reve­nir à la charge pour détruire UniOrd. Car si Matou et sa moi­tié par­viennent bien, loin d’Uni, à rejoindre l’Île de Majorque, renom­mée « Liberté », ils ren­contrent là des humains demeu­rés « incu­rables » et « nor­maux » qui sont à la fois vils, cruels, cupides, abê­tis, bigots (diri­gés par un mili­taire et un pape) : recueillant les immi­grants dis­si­dents et régu­liers de la Famille sans grande huma­nité, fai­sant de ces der­niers des citoyens de seconde classe et des souffre-douleur, ils en feraient presque regret­ter la chi­mio­thé­ra­pie men­suelle d’Uni… Et amènent à pen­ser que Matou n’a fait que tro­quer une pri­son contre une autre.
Reste que le récit s’emballe alors, les nom­breuses péri­pé­ties et autres scènes d’action menées par Matou et les siens étant même dépas­sées par deux retour­ne­ments qui en consti­tuent l’acmé : on découvre en effet que les gar­diens d’UniOrd atten­daient – voire ont fomenté eux-mêmes – cette attaque ter­ro­riste pour faire « évo­luer » l’ordinateur grâce à l’apport et au savoir-faire des « rebelles ».

Grâce aux secrets livrés par son grand-père, Matou ira jusqu’au bout de son voyage insur­rec­tion­nel mais décou­vrira qu’un groupe de per­sonnes, les « pro­gram­ma­teurs », se cachent der­rière l’ordinateur. Et que, contre toute attente, ce sont eux les vrais diri­geants de ce « monde par­fait ». Les pro­gram­ma­teurs vivent dans le luxe, entou­rés de beaux tapis, de tableaux de maîtres, de fau­teuils confor­tables. Ils mangent de la viande, du pois­son et des légumes avec des cou­verts en or, boivent du vin, fument des ciga­rettes, portent des com­bi­nai­sons de soie sauf un jour par semaine. Ils béné­fi­cient de tout ce dont les membres sont pri­vés, et jus­ti­fient cela par le poids écra­sant de leurs res­pon­sa­bi­li­tés.
N’étant pas obli­gés de mou­rir à 62 ans, leur vie est même pro­lon­gée par la science au-delà des limites natu­relles (ainsi, Wei, âgé de 207 ans, a fait gref­fer sa tête sur le corps d’un ath­lète qui s’est sacri­fié pour lui). Le vieil homme annonce même à un Matou éber­lué que les nou­veaux pro­gram­ma­teurs vivront indé­fi­ni­ment grâce aux pro­grès de la science … Ayant le choix entre mou­rir ou se joindre à eux pour les aider à gé(né)rer ce monde de sou­mis­sion, Li RM35M4419 alias Matou va alors enta­mer le second retour­ne­ment de ce récit gigogne.
S’il est plus confor­table que les déci­sions soient prises à notre place — car cela est beau­coup moins fati­gant et éli­mine la peur de se trom­per , Matou com­prend que la satis­fac­tion et le conten­te­ment ne sont pas réel­le­ment le bonheur.

Moins mani­chéen donc qu’il n’y parait au pre­mier abord, et long­temps avant le Matrix des Wachowsky, le roman de Levin, dans la lignée d’autres romans du genre plus célèbres comme L’âge de cris­tal de John­son Nolan ou Demain les chiens de Clif­ford D. Simak, inter­roge donc l’autonomie rela­tive de tout sys­tème au regard de ses détrac­teurs – ces héré­tiques qui sont para­doxa­le­ment la rai­son d’être de toute ortho­doxie en place (le texte est contem­po­rain en 1969 des thèses de Her­bert Mar­cuse sou­te­nant dans L’Homme uni­di­men­sion­nel que le sys­tème social s’alimente du dyna­misme de ses contes­ta­taires pour se main­te­nir et pros­pé­rer).
Dénon­çant un monde idéal dirigé par une machine, ou plu­tôt par une oli­gar­chie insoup­çon­née dans le cas pré­sent, The Per­fect Day  ne pose pas seule­ment le pro­blème du choix (entre un monde où l’on obéit sans réflé­chir mais où l’on dis­pose du confort et un monde où l’on peut réflé­chir mais où l’on meurt de faim et de froid) ; il inter­roge aussi par sa cri­tique des programmateurs-« tuteurs » les condi­tions socio-politiques qui per­mettent à un peuple de sor­tir de l’hétéronomie et de conqué­rir sa « majo­rité » intel­lec­tuelle et morale, sur le modèle ce que pré­co­ni­sait en 1784 le phi­lo­sophe Kant dans sa Réponse à la ques­tion : Qu’est-ce que les Lumières ?

Après tout, notre post-modernité a beau avoir accou­ché de la soi-disant « fin de l’histoire », à l’heure de la tra­ça­bi­lité géné­ra­li­sée des biens et des per­sonnes, à l’heure des réseaux inter­na­tio­naux de l’information en cercle le libre arbitre est-il si pré­sent et indemne que cela ? Avons-nous pu, en défi­ni­tive, échap­per aux idéo­lo­gies alié­nantes d’antan ?
La fin, ouverte, du roman laisse entre­voir plu­sieurs hypo­thèses et sou­lève encore de nom­breuses ques­tions. A quoi, de fait, peut-on renon­cer pour être heu­reux ? Faut-il ou pas sacri­fier la liberté au bon­heur ? N’est-on pas exposé à être tou­jours déçu dans la recherche de l’absolu ou de l’idéal ? « Le rêve achevé tue­rait le rêve de l’oeuvre » écrit Nietzsche. Et si cet idéal est enfin trouvé, que cher­cher ensuite ?

La seule chose sûre alors, au milieu du chaos ambiant, est qu’il pleut : manière opti­miste, peut-être, par ce phé­no­mène non pro­grammé de sou­li­gner que, hors-Uni,  la nature (envi­ron­ne­men­tale, humaine) reprend ses droits.

fre­de­ric grolleau

Ira Levin, Un bon­heur insou­te­nable, J’ai Lu, tra­duc­tion (anglais) Sébas­tien Guillot, novembre 2018, 380 p. — 21, 00 €.

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