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fredericgrolleau.com


Spinoza, "Lettre 58 à Schuller"

Publié le 22 Octobre 2018, 11:50am

Catégories : #Philo (textes - corrigés)

Spinoza, "Lettre 58 à Schuller"

Spinoza: La nature de la liberté. (Lettre à Schuller, LVIII)

 

"J'appelle libre, quant à moi, une chose qui est et agit par la seule nécessité de sa nature; contrainte, celle qui est déterminée par une autre à exister et à agir d'une certaine façon déterminée.
Dieu, par exemple, existe librement bien que nécessairement parce qu'il existe par la seule nécessité de sa nature. De même aussi Dieu se connaît lui-même librement parce qu'il existe par la seule nécessité de sa nature. De même aussi Dieu se connaît lui-même et connaît toutes choses librement, parce qu'il suit de la seule nécessité de sa nature que Dieu connaisse toutes choses. Vous le voyez bien, je ne fais pas consister la liberté dans un libre décret mais dans une libre nécessité.
Mais descendons aux choses créées qui sont toutes déterminées par des causes extérieures à exister et à agir d'une certaine façon déterminée. Pour rendre cela clair et intelligible, concevons une chose très simple: une pierre par exemple reçoit d'une cause extérieure qui la pousse, une certaine quantité de mouvement et, l'impulsion de la cause extérieure venant à cesser, elle continuera à se mouvoir nécessairement. Cette persistance de la pierre dans le mouvement est une contrainte, non parce qu'elle est nécessaire, mais parce qu'elle doit être définie par l'impulsion d'une cause extérieure. Et ce qui est vrai de la pierre il faut l'entendre de toute chose singulière, quelle que soit la complexité qu'il vous plaise de lui attribuer, si nombreuses que puissent être ses aptitudes, parce que toute chose singulière est nécessairement déterminée par une cause extérieure à exister et à agir d'une certaine manière déterminée.
Concevez maintenant, si vous voulez bien, que la pierre, tandis qu'elle continue de se mouvoir, pense et sache qu'elle fait effort, autant qu'elle peut, pour se mouvoir. Cette pierre assurément, puisqu'elle a conscience de son effort seulement et qu'elle n'est en aucune façon indifférente, croira qu'elle est très libre et qu'elle ne persévère dans son mouvement que parce qu'elle le veut."
Spinoza (Lettre à Schuller, LVIII)

 

Thèmes concernés: la liberté, Dieu, la création des vérités éternelles.

Racines et apports: que la seule oeuvre publiée par Spinoza soit Les principes de la philosophie de Descartes ne signifie pas, loin de là, qu'il soit un fidèle disciple de Descartes. Par exemple, dans ce texte, il s'oppose à Descartes sur ce que l'on peut penser de Dieu et sur le libre arbitre. De Descartes, Spinoza retient surtout la forme: la méthode et ce qui inspire la méthode: la rigueur des enchaînements.

Au mouvement de la renaissance Spinoza emprunte l'idée d'une Nature infinie, un Dieu, une substance constituée par une infinité d'attributs. Au delà il se réfère à la conception stoïcienne du divin: suivre le divin c'est obéir à la Nature.
Le Dieu de Spinoza, l'unique substance, ne peut être produit par autre chose puisque nulle substance n'est en dehors de Dieu. En conséquence, Dieu ne peut être soumis à aucune contrainte, il obéit donc à la seule nécessité de sa nature et par là existe librement et nécessairement selon ce que Spinoza appelle une libre nécessité.

 

Mouvement du texte:

1- Définition de la liberté par opposition à la contrainte.

2- Premier exemple: Dieu dont la liberté est une libre nécessité.

3- Exemples de choses crées, découlant de la libre nécessité et non d'un décret.
   a) une pierre mise en mouvement par une contrainte extérieure.
   
b) Exemple imaginaire: une pierre qui serait douée de conscience qui saurait ce qu'elle est en train de faire tout en ignorant ce par quoi elle est contrainte, déterminée.

Détermination des concepts: 
Quant à moi: en ce qui me concerne, pour ma part, selon ce que je conçois.
J'appelle: J'attribue la liberté à ce qui est posé dans l'existence et agit par la seule nécessité de sa nature et rien que par elle (sans aucune contrainte). On comprend que cela  concerne uniquement Dieu. Ce n'est pas la nécessité que Spinoza oppose à la liberté mais  la contrainte extérieure subie par celui qui agit. En effet, est libre l'acte qui relève de soi, de sa nature et non d'une détermination extérieure à lui comme lorsque, en me bousculant, on me pousse contre une autre personne. La chose libre agit donc sans contrainte, sans être déterminée par des causes extérieures, mais elle n'en agit pas moins nécessairement par la seule nécessité de sa nature.

Si l'auteur prend d'abord Dieu pour exemple c'est que Dieu seul est parfaitement libre dans ce qu'il est et dans ce qu'il fait puisque, par définition, il ne peut être déterminé, il ne peut être contraint, puisque rien ne lui est extérieur.
Dieu connaît: Dieu se connaît et connaît toute chose en toute liberté par une connaissance nécessairement libre puisqu'elle découle de sa nature dans la mesure où il est la substance infinie à qui rien ne saurait échapper et dans la mesure où, ayant toutes les perfections, il sait tout.

Pourtant la liberté de Dieu est une libre nécessité, elle n'a rien à voir avec le libre arbitre entendu au sens classique de liberté de poser des décrets, de faire des choses irrationnelles, de choisir le mal, de faire des miracles: Dieu ne peut faire qu'une montagne soit une vallée ou que le devoir de l'homme soit de haïr Dieu. .. Dieu existe librement et nécessairement: étant la substance infinie, ayant une infinité d'attributs, il ne peut être contraint. Ce qui contraint c'est l'extériorité qui environne et détermine les êtres finis. Cette liberté par absence de contraintes n'est donc pas une liberté par absence de nécessité puisque l'existence de Dieu est la conséquence nécessaire de son essence. Comment l'infini qui englobe tout ce qui existe pourrait-il ne pas exister? De même, toutes les actions de Dieu ne peuvent que découler de son essence. Même si Spinoza va nous parler choses crées, il n'y a pas de création au sens propre: la création au sens propre exige en effet un libre décret.

Choses créés: L'expression, ici, est impropre mais Spinoza utilise une expression propre à la langue de l'époque: il n'y a pas de création d'êtres différents de Dieu auxquels Dieu aurait donné le libre arbitre: Dieu en est incapable puisqu'il est substance infinie et que rien ne lui échappe. Puisque tout demeure en Dieu, tout s'ensuit de la nature divine selon la nécessité.
Sont déterminées: seul Dieu ne subit aucune contrainte. Toutes les choses crées ont une extériorité qui les détermine plus ou moins. Seul Dieu agit en toute liberté.
Déterminée: c'est une manière de désigner la contrainte: dans la nature il n'y a rien de contingent puisque tout est déterminé par la nature divine à exister et à produire des effets. La pierre, comme mode fini de la substance infinie est d'abord déterminé par la nécessité divine. Ainsi, de par sa finitude, chaque mode dépend d'autres modes finis qui agissant sur lui le détermine. Chaque chose est donc prise dans deux immenses filets: l'un qui relève de sa détermination verticale par la Substance, Dieu; l'autre de l'interaction horizontale des autres modes finis.

Concevez: produisait dans votre esprit, associez l'exemple de la pierre et la conscience. Spinoza s'attaque à l'argument, toujours avancé ou sous-entendu par les partisans du libre arbitre, de la liberté absolue comme liberté par rapport à la nécessité, la possibilité d'un libre décret de la volonté: chacun éprouve immédiatement le sentiment de liberté. Pour Spinoza le sentiment de liberté loin d'être un critère de vérité est un critère d'erreur, la conséquence d'une connaissance incomplète. La simple connaissance du désir, l'opinion, n'est qu'un défaut de savoir: l'opinion ignore les causes qui la déterminent et traduit ses désirs en connaissances. La simple connaissance de ce que nous faisons, cette connaissance réduite à elle même, mutilée et tronquée, ne saurait nous donner la certitude de notre liberté: plus nous ignorons, plus nous déclarons notre liberté. Tel s'emporte contre son professeur "librement" et ignore qu'il agresse l'image d'un père jugé trop autoritaire. Son acte est déterminé par une contrainte dont il a tout intérêt à prendre conscience.
Elle le veut: la volonté chère à Descartes n'est qu'une illusion aux yeux de Spinoza, car elle naît d'une connaissance partielle. Rien à voir avec une volonté libre d'affirmer, de nier, de douter, de vouloir se tromper, de vouloir le mal. L'action de la pierre ne vient que de la contrainte exercée par la détermination de ce qui lui est extérieure. Il en est de même pour l'homme dont le salut n'est pas dans l'exercice d'une pseudo volonté mais dans la connaissance des causes qui le déterminent.

 

Plan possible de votre devoir: 

Première partie: faire apparaître le sens du texte à partir de la détermination des concepts. Bien souligner le mouvement du texte et sa rigueur (cf. page précédente)

Deuxième partie: souligner les intérêts du texte. 

Par exemple:

- La critique du libre arbitre. Il faut bien admettre que l'évidence de liberté accompagne l'ivrogne ou l'aliéné qui est incapable de maîtriser ses impulsions. L'évidence n'est pas un critère de vérité: il est évident pour moi que je conduis bien, quand je suis grisé par l'alcool et par la vitesse ...

- On peut échapper à certaines contraintes par la connaissance, mais on n'échappe pas à la nécessité comme développement de sa nature. Désirer ne pas désirer c'est encore un désir!

Troisième partie: on peut s'interroger sur cette pierre qui ferait effort (a) ...
Si rien n'échappe à Dieu, on ne peut plus parler de création, mais d'émanation: c'est la possibilité d'une responsabilité qu'il sera difficile de fonder.

Pour une conclusion:

Bilan - La liberté, ce n'est pas agir par les décrets d'un libre arbitre: la liberté consiste à être et à agir par la seule nécessité de sa nature.
C'est donc la connaissance qui est le chemin de la liberté, dans la mesure où elle nous permet de distinguer ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend par de nous.

Élargissement - Le problème de la création des vérités éternelles. 

Dans la lettre au père Mesland du 2 Mai 16644 (Pléiade page 1167) Descartes affirmait: "Encore que Dieu ait voulu que quelques vérités fussent nécessaire (par exemple: les trois angles d'un triangle sont égaux à deux droits), ce n'est pas dire qu'il les ait nécessairement voulues car c'est tout autre chose de vouloir qu'elles fussent nécessaires, et de le vouloir nécessairement ou d'être nécessité à le vouloir." Pour Descartes, les vérités théoriques (par exemple les contradictoires ne peuvent être ensemble) ont une origine dont elles procèdent: elles ne sont donc pas ce qui permet de connaître Dieu, c'est dire que l'intelligibilité est dépassée par Dieu, que Dieu ne peut être compréhensible à partir de ce qu'il crée:cette distance exclut le panthéisme: il n'y a pas de pont entre l'infini mathématique et l'infini divin. Comme le Dieu de Spinoza Dieu n'agit que par rapport à lui même (Éthique, App. & 64).

Au contraire, dans ce texte, Leibniz pense qu'il ne peut y avoir de volonté sans raison: une décision immotivée ne peut être louée: il serait d'ailleurs contradictoire de louer deux attitudes opposées. Toute volonté présuppose la représentation du résultat que l'on attend de l'action, suppose donc quelque raison de vouloir. Dire que Dieu connaît les choses en même temps qu'il veut revient à dire qu'il les veut sans les connaître. (cf. Leibniz, Lettre à Molarius: "Le Dieu de Descartes n'a pas de volonté ni d'entendement, puisque, selon Descartes, il n'a pas le Bien pour objet de la volonté ni le Vrai comme objet de l'entendement.")

source :

http://www.philagora.net/etude-de-texte/spinoza3.php

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