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fredericgrolleau.com


Omar El Akkad, "Ame­ri­can War"

Publié le 11 Octobre 2018, 10:12am

Catégories : #ROMANS

Omar El Akkad, "Ame­ri­can War"

Omar El Akkad, American War

Make Ame­rica Great Again ?

Etats-(dés-)Unis. 2074 — 2093, seconde guerre de Séces­sion amé­ri­caine. Les Etats sudistes oppo­sés au contrôle des éner­gies fos­siles sont lami­nés par ceux du Nord mili­tant pour l’abandon du pétrole et du gaz afin de sau­ver ce qui reste de la pla­nète. Le réchauf­fe­ment cli­ma­tique a en effet déjà pro­vo­qué, dès 2074, des ravages consi­dé­rables, maintes villes côtières et toute la Flo­ride étant recou­verts par les eaux. Les éner­gies fos­siles bien­tôt décré­tées hors la loi, le Mis­sis­sippi, l’Alabama et la Géor­gie (nom­més le MAG) décident de faire séces­sion pour for­mer les Etats libres du Sud.
Cette Amé­rique déchi­rée par une nou­velle guerre civile fra­tri­cide a perdu de sa superbe et doit désor­mais rece­voir de l’aide huma­ni­taire de la Chine et de l’empire Boua­zizi, nou­velle puis­sance du Proche-Orient vers laquelle convergent de toutes parts les cohortes de migrants pres­sés d’abandonner une Europe exsangue (manière pour l’auteur de jouer sous toutes les facettes de l’inversion des pola­ri­tés habi­tuelles). C’est dans ce sud réfrac­taire arc-bouté sur ses valeurs archaïques que le roman­cier nous met en pré­sence de son héroïne de Loui­siane, Sarat Chest­nut, que l’on voit pas­ser au fil des pages de cette épaisse fresque orches­trée de main de maître (entre faits empi­riques, mémoires revi­si­tés,  rap­ports admi­nis­tra­tifs véraces et articles pseudo objec­tifs), du sta­tut de jeune fille sans souci  à celui de vieille femme mar­quée par les com­bats, sans oublier sa for­ma­tion à deve­nir une machine de guerre sans pitié. A fabri­quer sans solu­tion de conti­nuité la ven­geance et la haine.

Si l’on devine assez rapi­de­ment le des­tin mar­ty­ro­lo­gique qui attend Sarat, l’essentiel dans ce pre­mier roman fort pro­met­teur est ailleurs : cette sombre dys­to­pie furieu­se­ment ren­sei­gnée et ancrée dans l’âpre réa­lité du ter­rain (sudiste – avec des des­crip­tions lyriques des rives du Mis­sis­sipi et du port Augusta) offre le ter­rible por­trait, sous pré­texte de fic­tion post-apocalyptique, de ce que pour­rait bien deve­nir l’actuelle Amé­rique frac­tu­rée depuis l’élection au pou­voir de Donald Trump.
On peut en effet voir sans trop de dif­fi­cul­tés dans le plau­sible, trop plau­sible Ame­ri­can War le reflet jus­quau­bou­tiste des idéo­lo­gies et convic­tions cla­niques de chaque citoyen lorsque, irré­con­ci­liables, elles mènent au grand clash final. Entre les réper­cus­sions chaque jour plus vio­lentes du réchauf­fe­ment cli­ma­tique et les dérives racistes et natio­na­listes chaque jour plus nom­breuses (et pas qu’outre-Atlantique d’ailleurs), le lec­teur, épou­vanté, ne sait plus au juste ce qu’il doit le plus craindre.

Fort de son expé­rience de grand repor­ter ayant cou­vert de nom­breux conflits, Omar El Akkad décrit avec jus­tesse com­ment une grande nation se trouve pha­go­cy­tée par un ennemi intime –  ses propres membres en proie à la sédi­tion incon­trô­lable – bien plus per­ni­cieux à affron­ter que le “bar­bare” patenté – par défi­ni­tion exté­rieur à la com­mu­nauté, sa langue et ses valeurs.
Ce ter­ro­risme inside, made in Ame­rica, trouve une figure emblé­ma­tique avec la jeune Sarat et per­met ainsi de faire com­prendre les méca­nismes madrés de la radi­ca­li­sa­tion à une cause. Sous cet angle, Ame­ri­can War expose avec effi­ca­cité, à par­tir de diver­gences qui se trans­forment en schismes socié­taux, le pro­ces­sus contem­po­rain de déso­cia­li­sa­tion qui amène cer­tains êtres aux pires extré­mi­tés au nom d’une foi – de quelque obé­dience qu’elle se réclame  – qu’ils ne remet­tront jamais en question.

De fait, en Cra­tyle insoup­çon­né, Sarat ne sait que réduire le regrou­pe­ment com­mu­nau­taire au socius latin qui désigne d’abord “le com­pa­gnon d’armes”. Et ce sont, de manière néga­tive et comme en contre-apposition, tous ses autres sens déri­vés, éthiques et rela­tion­nels, que ce roman d’une guerre civile fic­tive – qui « n’est pas une his­toire de guerre [mais] une his­toire de ruine. »  – met en lumière.

fre­de­ric grolleau

Omar El Akkad, Ame­ri­can War, tra­duit de l’anglais (Etats-Unis) par Laurent Barucq, J’ai Lu, août 2018, 507 p. — 8, 00 €.

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