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fredericgrolleau.com


Clare Mac­kin­tosh,"Laisse-moi en paix"

Publié le 7 Juillet 2018, 09:21am

Catégories : #ROMANS

Homme, sweet homme

Dans ce troi­sième roman de l’auteure, ce sont les rela­tions fami­liales qui sont pas­sées au crible, et la connais­sance effec­tive que nous avons de ceux qui sont cen­sés nous être les plus proches. Or, y com­pris, dans ce domaine des plus inti­mistes, il n’est pas exclu, selon Clare Mac­kin­tosh, que nombre d’évidences méritent d’être repen­sées.
Pour ins­tal­ler ce cadre que l’on pressent bor­der­line, la roman­cière fait fort en choi­sis­sant une famille bien par­ti­cu­lière :  celle d’Anna, l’héroïne bi-polaire de 26 ans, dont les deux parents, Tom et Caro­line John­sonn ont choisi il y a deux ans et à sept mois d’intervalle de se don­ner la mort en sau­tant d’une falaise, Bea­chy Head, répu­tée chez les suicidaires !

Le livre com­mence sur les ater­moie­ments et troubles de la jeune femme, certes entou­rée par son oncle Bill et sa nièce Laura mais bien inca­pable d’accepter la déci­sion de se sui­ci­der de ses parents (dont corps n’ont jamais été retrou­vés) et en proie à un cha­grin aussi tenace que légi­time.
Un état d’esprit que vient trou­bler, comme si besoin était, le fait qu’Anna, qui vit  dans l’ancienne demeure des John­son,  est entre­temps deve­nue maman (au pas­sage grâce au psy­cho­thé­ra­peute, Mark, qu’elle a consulté pour se remettre de la dis­pa­ri­tion de  Tom et Caroline).

C’est dans ce contexte que, à la veille des fêtes de Noël,  le jour de  l’anniversaire de la mort de sa mère, un mes­sage ano­nyme vient mettre le feu aux poudres en annon­çant qu’il ne s’agissait pas d’un sui­cide, ce qui amène la jeune maman un rien névro­sée d’Ella à vou­loir décou­vrir ce qui est vrai­ment arrivé à ses parents.
Sur la foi de ces pré­mices, on pour­rait pen­ser que Laisse-moi en paix, avec son titre à double sens, va décli­ner la gram­maire d’un récit psy­cho­lo­gique à deux sous sur les méandres du deuil, la dif­fi­culté de la recons­truc­tion d’une femme au foyer dont l’époux est acca­paré par son tra­vail et qui doit évi­ter le baby blues qui la guette. Or il n’en est rien.

Si l’histoire de cet envers du décor fami­lial, dans ces deux pre­mières par­ties, plu­tôt lentes,  construit et soli­di­fie tous les élé­ments  de l’intrigue un à un, elle gagne aussi en com­plexité — notam­ment dès que Anna  sol­li­cite la police (en la per­sonne de Mur­ray Mac­ken­zie, un flic retraité old school qui fait du béné­vo­lat au bureau de police, pré­posé à  l’accueil) en deman­dant qu’elle relance l’enquête. Et dès qu’intervient dans le texte, en contre­point des points de vue d’Anna et de Mac­ken­zie, une mys­té­rieuse troi­sième per­sonne qui cham­boule les repré­sen­ta­tions du lecteur…

Cette plu­ra­lité de per­cep­tion des mêmes évé­ne­ments fait tout l’intérêt du roman, entre­coupé des pro­blèmes de Mac­ken­zie qui n’a pas non plus de “foyer” au sens propre, car sa femme malade et fré­quen­tant sou­vent une ins­ti­tu­tion psy­chia­trique est elle-même une experte en sui­cide. La nor­ma­lité, tant socié­tale que psy­chique, prend ainsi une bonne claque et l’on suit avec un plai­sir cou­pable les tour­ments de l’instable Anna, dont on se demande si à son tour elle ne va pas perdre le peu d’esprit qui lui reste à force d’été han­tée, en quelque sorte,  par les spectres de ses parents.
Ce dia­logue à plu­sieurs entre deux per­sonnes déter­mi­nées à trou­ver la vérité à tout prix et une autre, plus fan­to­ma­tique, qui cherche à les en dis­sua­der consti­tue le nerf de la guerre de Laisse-moi en paix et assure un final explosif.

Ce qui per­met à ce thril­ler psy­cho­lo­gique, ino­cu­lant un doute pan­dé­mique dans tout ce qui struc­ture notre quo­ti­dien et qui fait de nous des êtres soi-disant civi­li­sés, de tenir toutes ses promesses.

fre­de­ric grolleau

Clare Mac­kin­tosh, Laisse-moi en paix, trad. Fran­çoise Smith, Mara­bout Thril­lers, avril 2018, 384 p. - 19,90 €.

 

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