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fredericgrolleau.com


A. Lewin, "Le portrait de Dorian Gray" (1)

Publié le 4 Juillet 2018, 17:11pm

Catégories : #Philo & Cinéma

A. Lewin, "Le portrait de Dorian Gray" (1)

Partie 1

L’essence vaut-elle toujours mieux que l’existence ?

Synopsis

Dans l'Angleterre victorienne, en 1866, Dorian Gray, un jeune et séduisant aristocrate, se laisse corrompre par le cynique lord Wotton. C'est ainsi que Gray, épris d'une petite chanteuse de cabaret, Sybil Vane, ne tarde pas à l'abandonner, tant par respect des conventions sociales que pour démontrer son impudence. Désespérée, Sybil se suicide. Dorian Gray constate alors que son portrait, qui trône dans le salon, s'est transformé et qu'il a pris une expression dure et brutale. Commence ensuite pour lui une longue descente aux enfers. Plus il tombe dans l'avilissement, plus son portrait devient hideux, alors que lui-même conserve ses traits purs et distingués...

Introduction : sophisme versus angélisme

Adaptée du roman éponyme d’Oscar Wilde souvent comparé le roman à La Peau de Chagrin de Balzac ou au mythe de Faust chez Goethe, Albert Lewin – après un premier essai cinématographique tenté par Georges Méliès dans Le Portrait Mystérieux (1899) – met en valeur de main de maître, avec un très bel hommage à l’expressionisme allemand, entre des ombres amplifiées et un jeu des lumières exceptionnel, l’idée du pacte maléfique et la réflexion sur le temps qui passe qui sont au coeur du récit. Accusé en son temps de débauche et de perversion Wilde, à n’en pas douter, a créé ses doubles avec les figures de Lord Henry et Dorian, interprétés à l’écran par George Sanders et Hurd Hatfield.
Dorian Gray apparaît d’entrée comme un jeune homme dont la beauté et la jeunesse sont les atouts principaux. Le peintre Basil Hallward peint son portrait (mais ne souhaite pas contre toute attente  exposer le tableau car le portrait semble doué d'une vie propre qui aurait comme guidé sa main: "Lorsque Dorian pose pour moi, il semble qu'une force étrangère guide ma main, comme si le tableau était indépendant de moi. Je ne l'exposerai donc pas. Il appartient à Dorian Gray".) et c'est chez lui que Dorian Gray va faire la connaissance de Lord Henry Wotton, un dandy à l’élégance affectée et l’insolente désinvolture qui professe des opinions très dérangeantes (il lit d’ailleurs Les Fleurs du mal, une oeuvre à la philosophie anticléricale qui a marqué Wilde).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce dilettante est un esthète oisif qui méprise l'affairisme et le puritanisme en s'opposant au goût bourgeois qui prévaut dans la haute société victorienne (dont le puritanisme est – selon Wilde – le plus sûr chemin qui mène au crime). Il ne brille que par la légèreté de son esprit et le cynisme de sa vision du monde (il apparaît sans cesse en train de goûter des plats ou de sentir des vins et des fleurs). Pour cet expert en aphorisme et paradoxes à connotation philosophique, la beauté et la jeunesse sont les plus grandes qualités d'un homme. Mais elles ont un caractère éphémère –  et dangereux –, dès lors qu'elles sont fanées la vie n'a plus d'intérêt.
Fort de cette théorie où le cynisme le dispute à l‘hédonisme, Wotton engage par conséquent le jeune Dorian à profiter de la vie, à n'écouter que ses désirs en faisant fi des barrières morales.  Il le persuade de vendre son âme en échange d’une jeunesse éternelle. Et l’on voit à l’écran le cynique capturer de manière machinale un papillon, le tuer avec de l'alcool, l'épingler sur une planche et offrir le trophée au bel innocent, dont le peintre vient de finir le portrait. (Selon Wotton, « Il n'y a pas de bonne influence. Toute influence est immorale. Le but de la vie est de réaliser parfaitement sa nature. On doit vivre sa vie pleinement et complètement. Donner à chaque sentiment une forme, à chaque pensée une expression (« The only way to get rid of a temptation is to yield to it »), à chaque rêve la réalité. Pour maitriser la situation, il faut s'y soumettre. Tout élan réprimé nous empoisonne. Résister et votre âme se meurt du désir pour ce qui est défendu [tuer un papillon]. Rien ne peut guérir l'âme que les sens et rien ne peut guérir les sens que l'âme –  « Nothing can cure the soul but the senses, just as nothing can cure the senses but the soul. » – »).

La maîtrise d'Albert Lewin est tout entière dans cette scène d'exposition très chorégraphiée: mouvement sophistiqué de la caméra, dialogues et action qui se complètent en illustrant chacun à sa manière la théorie désabusée du vieux dandy. Dans quelques instants, Dorian Gray sera immortalisé en pleine jeunesse, prisonnier de son image. Contemplant son portrait si lisse achevé par son ami Basil, Dorian prend peur d’être dépassé par le temps, de ne plus avoir un jour le loisir de vivre une jeunesse éternelle, profitant sans compter de la vie et abusant de tous les plaisirs.
Il émet alors tout haut le vœu, devant la statuette d’un chat égyptien symbolisant dans le film la part de fantastique et de surnaturel, de rester jeune à jamais et de laisser le tableau porter la marque des années et de ses péchés, le portrait vieillissant à sa place : "Si je pouvais rester jeune alors que le tableau vieillirait... Si le portrait pouvait vieillir et moi demeurer tel que je suis. Pour cela je donnerais tout. Je serais prêt à tout donner pour ça, même mon âme".

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le plaisir à mort ou la mort du plaisir

Même s'il n'y croit pas, son souhait va se réaliser. Dorian au visage aussi impavide qu'un masque, ne sait pas qu'il a scellé un pacte avec le diable : désormais amoureux de son reflet, le narcissisme s’empare de lui, il ne vieillit plus, et ne souffre plus des affres du temps, mais le tableau le représentant se délite de plus en plus et révèle progressivement sa véritable nature…. Par la suite, plus Dorian - qui déclame plus loin un poème d'un certain Oscar Wilde !: : « Tu éveilles en moi la bête, ce contre quoi je me défends... Tu crées des rêves de luxure et du sacré fait de l'infâme. » - ,incarnation même du riche débauché, passant ses journées à lire, à faire des visites et ses soirées à l'opéra ou en société, s'enfoncera dans le crime, plus le portrait en portera les stigmates, tandis que son visage restera jeune et innocent.
Le jeune aristocrate commence à mépriser son prochain pour mieux satisfaire ses besoins égoïstes, et même à provoquer quelques trépas sans se départir de son insolente indifférence et de sa beauté glaciale. Dorian Gray, qui s’est laissé, on le remarquera, si facilement entraîner sur la pente du vice lorsqu'il découvre l'impunité qu'il a acquise vivra ainsi de nombreuses années.

Sous l'influence de Lord Wotton, Gray se met à fréquenter les bas-fonds de Londres, les quartiers très populaires de Whitechapel. Il y rencontre Sybil Vane, une petite chanteuse qui se produit dans un music-hall de seconde catégorie. Il s'éprend d'elle et la présente à ses amis Basil et Henry. Si ce dernier, d'abord réticent approuve son choix, Henry par cynisme demande à Dorian de tester la vertu de Sybil en l'obligeant, sous peine de rupture, à coucher avec lui avant de l'épouser. Sybil vaincue par l'ultimatum et le charme de Dorian se donne à lui et Dorian lui envoie une insultante lettre de rupture.
Rentrant de la journée de débauche qui suit, il sent peser sur lui une sourde menace et son regard croisant par hasard le tableau il remarque que les lignes de la bouche expriment maintenant de la cruauté. Ayant eu confirmation de cette transformation au matin, il comprend que son pacte avec le chat égyptien a été exaucé. Souhaitant revenir sur sa décision, il écrit une longue lettre d'amour à Sybil. Mais, avant d'avoir pu lui envoyer, il apprend de lord Wotton que Sybil s'est empoisonnée. Son innocence est renforcée par un esprit fragile et influençable mais Dorian  réalise que sa décision de rompre cet amour, qui a causé la mort de sa bien-aimée, est irréversible et l’a perdu à tout jamais.

Avec son jeu au plus haut point intériorisé et proche du nihilisme absolu, la métamorphose de l’acteur est grandiose : il se transforme peu à peu en fantôme avec des mouvements, des gestes, une posture figée ressemblant à ceux d’un spectre. Dorian Gray décide en effet de s'enfermer dans une dureté sans compassion. Il se rend le soir même à l'opéra. Le lendemain, il reçoit la visite de Basil Hallward qui lui conseille la lecture de La vie de Bouddha pour échapper à l'influence pernicieuse de Lord Wotton.
Dorian parvient juste à temps à le dissuader de voir le portrait. Par peur que quelqu'un ne découvre son terrible secret et voyant le monstrueux état de son âme sur le portrait défiguré et hideux, il enferme le tableau dans une ancienne salle d'étude fermée à clef dans son grenier et se plonge dans la lecture d'un mystérieux roman que lui offre Lord Henry.

Son esprit se fait plus sombre et sournois tel le mal en personne. Il reste toujours obsédé par son apparence et par son tableau qui lui aussi se transforme. Dorian en devient paranoïaque, agressif et se renferme complètement dans sa luxueuse demeure de Mayfair, à Selby. Il va alors partager son existence entre les fastes de la haute société victorienne de Londres et les bouges les plus sordides des bas-fonds où il cherche à fuir sa culpabilité en fumant de l’opium. (Face au parallèle entre le stupre des clubs réservés aux aisés de ce monde et la débauche des bars glauques des bas-quartiers londoniens, la question se pose : lequel des deux mondes est le plus immoral ?)
Les années passent mais Dorian semble rester jeune à jamais tandis que ses amis vieillissent. Le portrait, au contraire, a subi une étrange métamorphose. Le jeune homme séduisant est devenu un être horrible, symbole de sa vie de débauche qui fait grand bruit. Ayant rencontré Dorian dans la rue, Basil découvre avec stupeur ce qui est arrivé au tableau qu'il a peint. Dorian le poignarde alors puis se débarrasse ensuite du cadavre avec l'aide du chimiste  Alain Campbell – qui se suicidera peut après - en usant du chantage. Sa cruauté montante, ici symbolisée par le meurtre de son meilleur ami, le peintre Basil Hallward. atteste déjà que la rédemption de ses crimes sera veine

Dans ce monde victorien sclérosé où seul le dandy Wotton semble s'amuser de façon caustique (au demeurant, plus en paroles qu'en actes...), le « pauvre » Dorian se voit ainsi damné. A cause de l'influence perverse et provocatrice de son « mentor » célébrant avec grandiloquence le côté éphémère de la vie, de la jeunesse éternelle et du plaisir, lui qui semblait destiné à une vie fort paisible, promis avec son visage d'ange atone à une vie amoureuse sans complication va s'engager dans la voie de la mauvaise vie. Fléché par le désir, le jeune esthète est le constant objet du regard, fasciné, jaloux ou réprobateur, des gens qui le rencontrent.
Chaque nouveau personnage nous est d’ailleurs présenté par Lewin comme un spectateur de Dorian Gray. Sur le visage lisse et inexpressif du jeune homme, chacun semble projeter ses désirs et ses idéaux inavoués : Sibyl Vane en fait un Tristan de roman de chevalerie, Gladys y voit un éternel amoureux. Seul Dorian Gray lui-même n'est renvoyé qu'à sa propre réalité : celle d'un corps corrompu dont le tableau-miroir renvoie l'image. Cette attente « entre le ciel et l'enfer » pour reprendre l’exorde du quatrain mystique du Rubaiyat de Omar Khayyam (1048-1131) qui ouvre et clôt le film : présent lors du générique de début, il sera lu par Dorian pour Allan Campbell vers la fin du film :"J'ai lancé mon âme à travers l'invisible / Pour déchiffrer le Mot de l'au-delà / Mon âme m'est revenue et m'a répondu : / C'est moi qui suis le ciel et l'enfer.") est aussi incarnée sur l’écran par les préludes de Chopin. Albert Lewin montre la beauté humaine fragile comme celle du papillon, contrairement à l'art.

L’apparence hiératique que Dorian offre à la haute bourgeoisie victorienne gardera intacts et immaculés sa pureté et son angélisme (difficile il est vrai de lire le vice sur un visage...) mais son portrait va radicalement s’altérer, tant le reflet de son âme vire à la monstruosité absolue.
Un hiératisme traduit à l’écran par l’absence des déplacements de caméra (afin de donner au spectateur une impression générale d'immobilisme - la forme est en adéquation avec le fond). Manière de signifier que, au sein de cette société cloisonnée où il est impossible de se permettre le moindre écart, le personnage central est déjà condamné.

Sachant alterner les scènes de mélancolie, notamment celles amoureuses avec Gray jouant du piano, et les scènes de tensions (dans ces dernières, la caméra est souvent oppressante  et renferme peu à peu le personnage dans son obsession et paranoïa), Albert Lewin, qui veut insister sur le lien – magnifié par un noir et blanc de toute beauté – entre éthique et esthétique, s'ingénie de fait avec  constance à produire des cadres dans le cadre : le portrait de Dorian qui scelle son destin reflète celui des personnages enfermés dans leur rang, dans leur caste  avec roideur  (voir la scène du dîner chez la tante Agathe où un homme politique influent, un parlementaire tory incarnant le pragmatisme de l’esprit victorien préfère céder sans honneur aux piques de Lord Wotton plutôt que d’être privé du bonheur sensible de goûter aux « cailles farcies » qui attendent à table). Comme en témoigne la scène du grenier, le réalisateur soigne jusqu'à l'obsession la composition de certains cadres pour bien faire apparaître un objet ou « centrer » un être (surtout s’il semble assez excentrique).
Tous les personnages apparaissent de fait à l'écran à l'intérieur de cadres fermés, comme s'ils étaient des représentations picturales : Lord Henry Wotton, enchâssé dans l'habitacle de sa calèche au tout début du film, comme dominant et ignorant la rue (du menu populaire) qui défile derrière lui; Dorian Gray, bien entendu, dont on voit d'abord une esquisse de visage accrochée au chevalet de Sir Basil Hallward ; Sibyl Vane, sur la scène des Two Turtles, dans un tableau vivant qui s'anime bientôt ; Gladys, en jeune femme vue sous la forme d'un portrait encadré contemplé par Dorian Gray. Seul Sir Basil Hallward échappe à cette règle. Sans doute parce que, étant celui qui compose les portraits, il peut à bon droit s'abstenir d'y figurer. En outre, le film comporte un grand nombre de plans à l'intérieur desquels la profondeur de champ laisse entrevoir, dans l'encadrement d'une porte ou d'une fenêtre, d'autres personnages, souvent des domestiques. Autre marque, visuelle celle-là, de la ségrégation sociale.


P
our développer sa réflexion sur les rapports ambigus entre l'art et la réalité, la beauté et le mal Lewin – qui veut souligner la dualité centrale de toute réflexion distinguant le bien du mal jusque dans l'esthétique pure du long-métrage  – intègre aux luxueux décors hollywoodiens les influences expressionnistes et psychanalytiques venues d'Europe. La thématique de l'image, miroir de l'âme renvoie au Faust de Goethe, dont le fantôme plane sur cette œuvre où le diable s'incarne dans la figure de lord Henry Wotton. Mais aussi à La peau de chagrin d'Honoré de Balzac et au « Portrait ovale » des Histoires extraordinaires d'Edgar Allan Poe.
L’image générale est en vérité très stylisée, avec une demeure mondaine qui est d’une froideur telle qu’elle fait corps avec Gray et amplifie le côté claustrophobique du film. Le choix volontaire de filmer en noir et blanc (Oscar de la meilleure photographie en noir et blanc en 1946) transpose de manière frappante ce manichéisme (seules les peintures du portrait dans toute son inquiétante beauté contrastent en apparaissant en couleurs : ces inserts en Technicolor résument alors l’essence du fantastique : l’interpénétration de deux niveaux de réalité qui, en toute logique, ne devraient jamais cohabiter).

Le suspense est bien prolongé par l'effet de surprise lorsque le tableau est présenté en couleur. Deux fois, le tableau est précédé du regard de Dorian : la première fois lors du pacte et la seconde lorsqu'il décide de le recouvrir après le meurtre de Basil. Les deux autres occurrences en couleur sont celles qui succèdent au regard de Wotton, et à celui de Basil qui le découvre dans le grenier avant d'être poignardé. Deux autres fois, le tableau est filmé en noir et blanc : lors du meurtre de Basil ou l'ombre du couteau se reflète sur lui et lors de la transformation finale où il perd sa dépravation pour, dans un morphing avant l'heure, retrouver sa pureté initiale.
De même qu’Otto Preminger pour Laura, le réalisateur donne ainsi une grande importance au tableau - même si caché au fond du grenier - qui surplombe le film, par sa présence mystique, par l’inquiétude induite par ses changements progressifs  …et parce qu’il reflète Dorian.

 

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