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fredericgrolleau.com


Peter Brook, Sa Majesté des mouches" (2)

Publié le 30 Juin 2018, 09:52am

Catégories : #Philo & Cinéma, #DVD

lire la partie 1

Le règne de la Bête

Cette ani­ma­lité de l’homme est trai­tée dans le film par le recours inces­sant à l’image de la bête : dès leur arri­vée sur l’île, les plus jeunes enfants affirment qu’il y a une « bête » qui rôde alen­tour (ce sera en pre­mier lieu un ser­pent sor­tant de la mer qu’aurait aperçu le très jeune Per­ci­val, ensuite un Lévia­than sup­posé vivre au fond des mers puis autre chose). Les plus sub­tils d’entre eux sous-entendent que la seule bête céans est peut-être en eux mais, très rapi­de­ment, à cause de Jack qui per­çoit là le levier idéal pour fédé­rer ceux qui se sont immé­dia­te­ment orien­tés vers Ralph, la peur des plus petits à affron­ter des créa­tures, monstres et autres fan­tômes pos­sibles est uti­li­sée pour créer de toutes pièces  un culte voué à la « bête » (cette dévo­tion sera d’abord pra­ti­quée par qu’une mino­rité d’adeptes qui se séparent des autres avant que l’ensemble du groupe, vou­lant aussi man­ger de nou­veau la viande que seul le cou­teau de Jack peut lui appor­ter, fusionne). Car il y a un chef de trop !
La plus grande par­tie du groupe sombre alors dans l’obscurantisme ances­tral :  pour cal­mer les assauts d’un monstre invi­sible (mais qui fait bien les affaires du futur dic­ta­teur qui se sert de ce pré­texte pour faire l’apologie d’une société de chas­seurs et non de rai­son­neurs), les sacri­fices et les offrandes se mul­ti­plient.  La vio­lence s’exerce ainsi dans un pre­mier temps sur un cochon dont la tête est posée de manière triom­phale sur un pieu – un tro­phée sur lequel viennent se ras­sa­sier les mouches –, image du diable dans les écrits reli­gieux (d’où le titre de l’oeuvre évo­quant à la fois ces insectes bour­don­nant au contact de la viande et les enfants eux-mêmes essai­més autour de Jack, expert en crimes de lèse-majesté). On peut déjà com­prendre par l’oxymore du titre que Jack ne sera que le un monarque (« Sa Majesté ») de simples « mouches », autre­ment dit  que son pou­voir n’a qu’un carac­tère insi­gni­fiant. Puis elle s’abat sur plu­sieurs des enfants qui contre­disent la pos­ture de Jack.

Cette Bête répu­gnante que Jack et Ralph ont cru aper­ce­voir lors de leur excur­sion com­mune au début du film sur le mont le plus élevé de l’île n’existe pas, bien entendu : elle n’est que le mou­ve­ment dans l’air du para­chute du pilote de l’avion qui s’est écrasé, pilote por­tant encore son casque à grosse visière qui res­semble d’ailleurs tel quel à une grosse mouche. Tout porte à pen­ser cepen­dant que les enfants ont un irré­pres­sible besoin, entre­tenu  par le dia­bo­lique Jack, de croire en une menace qui pèse sur eux et qui jus­ti­fie qu’ils puissent régres­ser à stade de bar­ba­rie ou les cris, les danses, les hur­le­ments – bref, la déshu­ma­ni­sa­tion consen­tie au pro­fit de l’hystérie col­lec­tive  – leur per­mettent de sabor­der le lien démo­cra­tique incar­nés par Ralph et ses proches.
Or, Simon, l’un des enfants mon­tré comme plus récep­tif que les autres à l’environnement insu­laire, à sa flore comme à sa faune, a eu la curio­sité – toute phi­lo­so­phique et qui n’est pas sans rap­pe­ler l’ascension dia­lec­tique du pri­son­nier de la caverne pla­to­ni­cienne –, de véri­fier ce qu’il en était de cette Bête effrayante et a entre­pris de répé­ter l’expédition ori­gi­naire tout seul. Simon, l’un des plus jeunes et pour­tant des plus lucides qui osait se deman­der si la bête, fina­le­ment, ce n’était pas eux…

Vision­naire parmi les aveu­glés, il découvre alors le fon­de­ment du mys­tère de la bête et de l’idole  et s’empresse de redes­cendre vers la plage et les rochers où la tribu de Jack a pris ses quar­tiers lorsque le groupe des enfants, alors en proie à une sorte de débauche rituelle et de folie col­lec­tive sous les étoiles, sous l’emprise de son  lea­der et tout en croyant tuer la bête, s’attaque vio­lem­ment à celui qui est sur le point de révé­ler la vérité. Certes, Simon meurt par sur­prise et par méprise : il est pris à tort pour la Bête sor­tant des bois. Il n’empêche que, mas­sa­cré à coup de piques et confondu avec les ani­maux que les enfants traquent au quo­ti­dien pour se nour­rir et expur­ger leurs peurs, Simon l’oracle, pour avoir saisi que le mons­trueux c’est l’association  de la bête et de la peur, finit dans une trou­blante séré­nité à la sur­face des flots ; nimbé dans la clarté stel­laire de l’océan qui l’emporte en dou­ceur pen­dant que reten­tit le chant du Sei­gneur, le Kyrie elei­son de la cho­rale  qui est aussi un chant de ral­lie­ment du groupe depuis le début – une des scènes les plus magis­trales du film, rehaus­sée par le sobre noir et banc magni­fiant l’œuvre tout du long.
Un contre­point signi­fiant qu’il vaut peut-être mieux en défi­ni­tive mou­rir ainsi plu­tôt que de par­ti­ci­per aux actes exces­sifs de ceux qui sont encore vivants mais de façon tota­le­ment pri­mi­tive, ce qui consti­tue pour l’être policé une autre forme de tré­pas. A l’état de nature, « l’homme est un loup pour l’homme », disait Hobbes, et l’allégorie du film l’illustre avec force.

Il est à noter que-Ralph et Piggy eux-mêmes se sont laissé entraî­ner dans la danse de folie au cours de la nuit pré­cé­dente, et ne prennent conscience de l’horreur de la mort de Simon que le len­de­main. Doré­na­vant, deux mondes s’opposent radi­ca­le­ment : en bas, la clai­rière des simples « humains», de la rai­son et de l’égalité au bord du lagon où Ralph se voit aban­donné de tous et, en haut, le monde miné­ral et lieu sym­bo­lique du pou­voir tant maté­riel que bru­tal des guer­riers où est nichée, pour convo­quer un voca­bu­laire laboé­tien, la tanière du tyran.
Celle du sur­homme hal­lu­ciné au regard chargé de folie meur­trière qui a atteint les hau­teurs où règnent les dieux, là où rien ni per­sonne ne pourra pré­tendre s’opposer à son bon plai­sir… Entre les deux bat le coeur de la forêt où règne encore (Simon le bouc émis­saire ayant été éli­miné) le mys­tère, la peur qu’une idole déri­soire tente de conjurer.

La racine du mal

Ce pre­mier meurtre semble scelle le des­tin de cette dys­to­pie qui atteint un point de non-retour: il sera bien­tôt suivi de celui de Piggy, écrasé sciem­ment par un rocher tan­dis que lui et Ralph venaient dis­cu­ter avec Jack pour le faire reve­nir à la rai­son (et acces­soi­re­ment lui deman­der de rendre à Piggy ses lunettes, déro­bées par les ner­vis de Jack lors d’un raid éclair sur la plage, seul outil – rival du cou­teau   – hérité de la civi­li­sa­tion tech­no­lo­gique et néces­saire pour allu­mer, grâce aux rayons solaires, le feu pro­mé­théen dont tous ont besoin). Des lunettes cen­trales dans le film d’ailleurs car consti­tuant non seule­ment l’objet de toutes les convoi­tises, mais sur­tout le prin­ci­pal ins­tru­ment de pou­voir (inver­sant le mythe de Pro­mé­thée, Jack se livrera à une véri­table « guerre du feu » pour les ravir après les avoir ébré­chées dès les pre­mières séquences en moles­tant, déjà, Piggy. Le feu ne sert ici qu’à faire naître la cécité et la des­truc­tion).
Dans les deux meurtres, nous sommes plon­gés dans l’extrême bru­ta­lité des temps d’avant toute forme de civi­li­sa­tion, où les rites funé­raires n’existent pas et où la mort d’autrui ne fait l’objet d’aucun recueille­ment. Or, Piggy était sur l’île l’ambassadeur de la civi­li­sa­tion : déte­nant la puis­sance de la parole, son « arme » face aux moque­ries, il était tou­jours capable de mettre des mots sur les choses et de les expli­quer tan­dis que les enfants chutent tou­jours plus avant dans l’écueil de la vio­lence muette. La vue courte en même temps que lucide, Piggy (le por­ci­net) concentre tous les attri­buts de la bête noire : avec son asthme, son embon­point, ses lunettes d’intellectuel et sa condi­tion d’orphelin, il est depuis le début ce cochon que les autres enfants veulent incons­ciem­ment tuer.

Lorsqu’il dis­pa­raît, la conque est éga­le­ment détruite, double signe que, défi­ni­ti­ve­ment, le geste sup­plante le verbe, la vio­lence rem­place la loi.  L’influence du chef cha­ris­ma­tique est deve­nue si forte dans le groupe vivant main­te­nant dans une caverne en haut d’un amas rocheux qu’elle inhibe les autres enfants au point de leur faire accep­ter toutes les formes de la bru­ta­lité. Ainsi, alors qu’il n’y avait pas de règles par­ti­cu­lières, désor­mais des châ­ti­ments cor­po­rels et repré­sailles diverses sont impo­sés à ceux qui dévient de l’idéologie prô­née par ce chef au visage recou­vert d’un mor­ceau de peau de cochon et d’une sorte de pein­ture de guerre, les vic­times retour­nant alors avec les autres ban­nis.
A la suite de ce nou­veau meurtre, qui voit là encore comme avec Simon le corps sans vie de Piggy emporté par les vagues, mais dans un contexte hou­leux et inquié­tant cette fois-ci (comme si la nature elle-même, l’île, se retour­nait contre ses hôtes aussi bel­li­queux que para­si­taires), Ralph s’enfuit, pour­suivi par Jack et sa meute, bien déci­dés — au sens propre — à lui « faire la peau ».  René Girard nous invite en ce sens à poser, dans Des choses cachées depuis la fon­da­tion du monde, que la chasse est une façon ritua­li­sée de cher­cher des vic­times à sacri­fier. La chasse aux cochons ini­tiale et légi­ti­mée par la sur­vie devient de facto ulté­rieu­re­ment une chasse à l’homme gra­tuite où la fumée déclen­chée par les chas­seurs n’est plus sal­va­trice mais homicide.

Cette chasse à l’homme et la scène finale nous offrent le résumé de l’histoire. Tout se passe comme si la réa­lité rat­tra­pait les enfants : sous l’œil exté­rieur des offi­ciers de marine débar­quant d’un bateau attiré vers l’île par le feu déclen­ché par le groupe pour débus­quer Ralph – un incen­die hors de contrôle qui assure la des­truc­tion de l’habitat comme de la sécu­rité mêmes des méchants enfants sur le point de s’autodétruire in fine pour, ultime sacri­fice, immo­ler le sage Ralph –, cette micro-société qui s’est orga­ni­sée sur l’île ne se donne plus que comme le reflet de la vio­lence, de la peur et de la haine. Tous ces sen­ti­ments qui amènent les Hommes à se battre tout au long de l’Histoire dans nos socié­tés en négli­geant l’apport de l’éducation et de la culture.
En défi­ni­tive, cette catas­trophe que repré­sente l’émergence de la loi du plus fort au sein d’une société orga­ni­sée (et qui était annon­cée lors du géné­rique par les pho­to­gra­phies et les brui­tages mon­trant la société des adultes mise en dan­ger par la guerre, équi­valent de la loi du plus fort à l’échelle inter­na­tio­nale) ne sau­rait être exté­rieure : éva­cués pour être pro­té­gés des consé­quences de la bes­tia­lité humaine, les enfants se sont vus rat­tra­pés par elle — puisqu’ils l’abritent en eux-mêmes. D’où la ques­tion légi­time qui en découle : Ralph ayant échoué à conser­ver les règles de vie en société sur l’île, sommes-nous comme lui condam­nés à être le témoin impuis­sant de la ruine du monde ? face à la bar­ba­rie (du conflit insu­laire, de la guerre inter­na­tio­nale) existe-t-il seule­ment une auto­rité capable d’imposer la paix à tous ?

Ce qui remonte ici du tré­fonds à la sur­face, ce n’est pas le bien, le res­pect moral ou le souci altruiste mais un fond com­mun mor­ti­fère, arc-bouté sur les figures du bouc-émissaire, du meurtre rituel, du totem et du tabou. Si pour les phi­lo­sophes de l’antiquité aux Lumières (à l’exception de Kant) le Mal avait pour ori­gine l’erreur du juge­ment, ici le Mal (la vraie « bête » selon Simon) – celui qui, avec le tota­li­ta­risme et en par­ti­cu­lier le nazisme, menace le monde dit civi­lisé et qui amène à la Shoah – est niché au cœur même de l’enfant, au fond de l’homme.
L’ultime scène pré­sen­tant le bra­sier de l’île contrasté par le pai­sible bord de mer, le para­dis trans­mué en géhenne, met en avant ce qu’il reste d’enfants qui ont perdu lam­beau par lam­beau leur huma­nité. Le long plan presque final de Peter Brook (qui affirme que “le livre de Gol­ding est une his­toire de l’homme abré­gée”) immor­ta­lise le regard de Ralph remon­tant, len­te­ment, des chaus­sures du deus ex machina mili­taire à son visage : pour la pre­mière fois depuis le géné­rique, ini­tial un corps humain se (re)constitue face à lui, dans son entier – une réin­car­na­tion qui s’accompagne cepen­dant des signes osten­sibles d’une civi­li­sa­tion par défi­ni­tion encline à la violence.

Jusqu’au bout, Sa Majesté des mouches est un récit de régres­sion vers la bar­ba­rie par élec­tion d’un bouc-émissaire et par éli­mi­na­tion de vic­times allant jusqu’à frô­ler l’anéantissement col­lec­tif. Que le crime ou le meurtre ori­gi­nel (sou­dant la com­mu­nauté en la dotant d’un père sym­bo­lique) soit fon­da­teur de la civi­li­sa­tion, Freud nous l’a déjà appris dans Totem et Tabou. Le cercle semble ainsi bouclé.

Conclu­sion

Contre toute attente angé­lique, les enfants soi-disant « inno­cents » d’avant la culture – et dont Freud sou­ligne que cha­cun est plu­tôt le pro­to­type même du « petit per­vers poly­morphe » – illus­trent bel et bien dans ce mythe ciné­ma­to­gra­phique de la créa­tion de l’homme qu’est Sa Majesté des mouches la nature conflic­tuelle de l’être humain.
Qui ne voit ici dans tra­gique relec­ture du mythe de Robin­son Cru­soé que, sans réfé­rent adulte, ces enfants (bien qu’éduqués – et à l’anglaise ou à l’ancienne s’il vous plaît) au lieu de construire une cité enfin idéale vont, en moins de trois mois, être hap­pés par la vio­lence à tra­vers un pro­ces­sus de haine et de peur iden­tique en tous points à celui qu’on observe dans les régimes auto­ri­taires à tra­vers le monde ?

Les ques­tions phi­lo­so­phiques posées par le film sont mani­festes :  com­ment orga­ni­ser la vie sociale ? Que faire d’un pou­voir sans limite ? Sommes-nous plus libres en l’absence de loi ? La réponse, tout aussi claire : en appa­rence donc, les enfants nau­fra­gés et res­ca­pés du crash aérien sont sau­vés, à l’instar de la morale et du happy end. Mais en vérité ils ne sont plus ceux qu’ils étaient lorsqu’ils ont quitté la mère Patrie. Pour avoir voulu fuir le tota­li­ta­risme ils ont étayé, sans le secours de qui­conque, tout seuls, « comme des grands » pourrait-on dire, la pire des tyran­nies, sur le modèle du peuple dénoncé par Pla­ton au livre VIII de la Répu­blique qui, sous la harangue du bourdon-démagogue, tombe dans le feu par peur de fumée.
Sous l’influence d’un chef cha­ris­ma­tique qui impose son mode de vie et sa pen­sée, la haine à l’égard de ceux qui entendent diri­ger le groupe par la sagesse est bien à l’origine de la peur, source de tous les vices.

Tous les indi­vi­dus qui, à rebours de cette pos­ture idéo­lo­gique, choi­si­ront la voie de la liberté s’exposeront en consé­quence à un sombre ave­nir. Mais sera-t-il plus radieux, l’avenir de ceux qui, reve­nus de l’île mau­dite, de la part bel­zé­bu­théenne que cha­cun porte en soi, devront à nou­veau s’intégrer à la société ? Et, peut-être, incor­po­rer les armées de Sa Majesté pour une guerre pire encore et bien plus meur­trière même si offi­ciel­le­ment recon­nue ?
Reste qu’il s’agissait moins pour Gol­ding et Brook de mon­trer le sur­gis­se­ment des ins­tincts les plus pri­mi­tifs en l’absence de règles que d’établir en quoi l’Etat, quand il est orga­ni­sa­tion poli­tique légi­time, consti­tue la seule condi­tion des liber­tés indi­vi­duelles. Voire, les réalise.

fre­de­ric grolleau

 

Sa Majesté des mouches

réa­li­sa­teur :  Peter Brook (1963)
avec :  James Aubrey, Tom Cha­pin, Hugh Edwards
genre :  aven­ture, drame
Durée :   1h 32mn

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