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fredericgrolleau.com


L'instinct du troupeau et l'obéissance dans "LA VAGUE"

Publié le 29 Mai 2018, 09:40am

Catégories : #Philo & Cinéma

L'instinct du troupeau et l'obéissance dans "LA VAGUE"

L' Origine du film 
- Un film de Dennis Gansel : adaptation allemande de « La troisième Vague »

- En 1981, Todd Strasser avait écrit un livre intitulé La vague, à propos de cette incroyable expérience, menée par Ron Jones en 1967 avec ses élèves en Californie, lors d’un cours sur l’autocratie. Du point de vue de la vérite des faits historiques, le débat est ouvert : car en effet les élèves ainsi que les professeurs du lycée n'ont pas réagi immédiatement à la suite de cette expérience. Il y a eu un phénomène de honte, sans doute collective, qui a conduit a étouffer un peu les résulats de l'expérience. Les livres et le film produits à ce sujet comportent donc une part de fiction qui, si elle est nuisible à l'explication proprement historique de l'affaire, ne nuit pas à son exploitation philosophique. On pourrait faire tout aussi bien la seule interprétation du film indépendemment des faits réels.

 

 

 

Synopsis 

Reiner est un jeune professeur d’histoire qui semble avoir des conflits au sein du lycée en raison de son style pas très académique. En revanche il semble très aimé de ses élèves, qui le tutoient et lui parlent avec beaucoup de familiarité.

Reiner est chargé de leur faire un cours sur l’autocratie, ce qui est difficile étant donné le lourd passé de l’Allemagne : le débat est lancé au sujet de la légitimité d’une telle introspection collective.

 

« C’est notre histoire il faut qu’on l’assume, on n’a pas à se sentir coupables »

 

disent les élèves. Certains vont jusqu’à affirmer que tout le monde a intégré ce qui s’est passé, et que cela ne pourrait donc plus arriver.

Reiner lance immédiatement une expérience autocratique et se proclame chef de groupe, car dans tout régime autocratique "il faut un leader"

On assiste tout au long du film à l’expansion d’un mouvement de groupe très important, à la naissance d'une communauté nommée La Vague, qui va donner aux élèves une grande rigueur et une grande énergie.

 

Analyse 

 

1.     Les origines psychologiques du mouvement

Il faut observer que La Vague donne une raison d’être aux élèves les plus moyens, voire à ceux qui se sentaient un peu rejetés de la classe. Tim en est un exemple. La Vague embarque d’abord les élèves les plus dociles, ceux qui sont les moins réfractaires aux ordres du maître. Ainsi Kevin est éjecté du cours dès le tout début du mouvement, puis suivent Mona et Caro. 

Deux facteurs semblent donc jouer dans cette participation volontaire : la fragilité des jeunes, peut-être d’abord due précisément à leur jeunesse, puis ensuite leur isolement social et personnel. Le fait de se sentir mal à l’aise dans une classe où tout le monde tente de faire valoir son individualité est un facteur favorisant le mouvement. Ainsi certains élèves se sentent soulagés à l'idée de ne plus avoir à choisir leurs vêtements le matin : l'uniforme leur fait perdre le souci d'être "bien habillés" et leur rend la tâche plus simple : c'est le cas de Lisa par exemple.

D’autre part, il apparaît que les élèves qui soutiennent le plus La Vague ont des familles peu présentes, donc une structure affective moins solide que ceux qui adhèrent plus difficilement au mouvement.

On pourrait donc penser comme le dit Aristote dans l'Ethique à Nicomaque que l'homme vertueux est un ami pour lui-même : ici ce sont les individus qui ont le plus "confiance en eux" qui sont le mieux à même de résister au mouvement. Curieusement ce ne sont pas ceux qui "se prennent le moins la tête", qui réfléchissent le moins : bien au contraire, Caro et Mona apparaissent comme des troubles-fête dans le film. Toujours à s'opposer aux autres et à ce que dit le prof. 

 

2.     Caractéristiques du mouvement

La Vague instaure une discipline au sein de la classe : le cours est plus efficace, les élèves plus attentifs et l’autorité mieux établie. Choses extraordinaire, le deuxième jour ce sont les élèves eux-mêmes qui continuent l’expérience. Les élèves manifestent rapidement leur goût pour l’autorité.

D’après Ron Jones cela est dû à la volonté de tout contrôler : les autres, ce que tout le monde pense : volonté qu’il faut lier selon lui à la peur.  Nietzsche ne dit pas autre chose lorsqu’il dit dans Par delà bien et mal que

 

« La crainte est mère de toute morale » 

 

L’instinct du troupeau cherche à effacer les différences, parce que l’homme sent plus fort lorsqu’il est en groupe, à l’instar des moutons.

 

L’ivresse ressentie par l’appartenance à une Communauté est très rapidement produite par les rituels de la Vague : le salut, le logo, la tenue vestimentaire. Reiner fait marcher ses élèves dans sa classe comme des soldats pour qu’ils sentent les vibrations.

 

« Grâce au rythme petit à petit on ne fait plus qu’un, c’est le pouvoir de la Communauté ».

 

Ce passage est très important, les élèves sont fous de joie de sentir comme ils sont plus puissants tous ensembles. Pour que la communauté soit plus solide Reiner casse les clans qui préexistaient, et montre aux élèves qu’il faut se serrer les coudes, ainsi le sentiment d’appartenance est bien plus grand. Au lieu que la classe soit le lieu où luttent entre elles les individualités, il dit qu’il faut que les meilleurs aident les moins bons et que les devoirs soient faits en groupe. Ce qui semble évidemment hautement souhaitable, mais qui se fera au prix de la disparition de l'individualité de chacun. 

La Vague se manifeste comme une communauté à laquelle il FAUT appartenir : très rapidement les élèves commencent à exclure ceux qu’i n’en font pas partie. Des bagarres, des injustices sont le signe que La Vague est un mouvement exclusif. C'est que plus l'identité est forte, plus le rejet de l'autre est fort aussi :je me définis en m'opposant à ce que je ne suis pas, et concernant un groupe cela est valable également. Plus son identité est forte, plus il a besoin d'exclure ce qui n'est pas lui.

 

"Le moi se pose en s'opposant au non-moi"

 

FICHTE

 

Donc, pour affirmer une identité forte le groupe a besoin de rejeter les autres, ceux qui n’appartiennent pas au groupe, avec la même intensité que celle qui fait la force du groupe. D'où la violence inhérente à l'émergence même de la communauté.

 

 

3.     La résistance au mouvement

- Kevin est un rebelle, il quitte La vague tout de suite mais pour les mauvaises raisons, d’ailleurs il y revient très vite dès lors que le mouvement devient une mode.

- Mona est une « grande gueule » elle ne supporte pas d’avoir à faire comme tout le monde. Pour elle l’uniforme représente la disparition de l’individualité. Elle apparaît un peu plus narcissique et égoïste que les autres au fond parce qu’elle pense avant tout à sa personne avant de penser au groupe. Dès lors que Reiner demande les uniformes elle quitte le cours.

 

Vouloir ne pas faire comme tout le monde, est-ce de l’égoïsme ? On peut d'ores et déjà affirmer que Mona n'a pas l'instinct de troupeau : elle n'a pas le désir de faire comme tout le monde et elle se prend au fond comme centre de référence en ce qui concerne les valeurs. Il semble qu'il y a donc une forme d'esprit critique au fond d'elle, qui lui fait regarder ce qui lui est imposé de l'extérieur avec un oeil sceptique.

 

- Caro commence à douter du mouvement au moment où il faut s’habiller en blanc, parce que le blanc ne lui va pas ! ce n'est pas le principe qui lui déplait à la base, c'est vraiment une affaire de convenace personnelle. On la voit longuement se regarder dans le miroir : passage très intréessant sur le plan philosophique : serai-je encore capable de me regarder dans la galce si j'agis contre ce que JE veux réellement ?  Elle tente de rester dans la Vague avec son chemisier rouge mais elle est rapidement rejetée.

 

Caro ne comprend pas pourquoi elle est tout à coup rejetée alors qu’elle était auparavant plutôt celle qui décidait pour les autres, celle qui avait un rôle important. Il y a littéralement un renversement des valeurs sous le régime totalitaire : c’est la moyenne qui devient la règle, et tout ce qui dépasse doit être éliminé. C’est pourquoi les élèves qui n’étaient pas dans la moyenne, les cancres ou les grandes gueules, ne parviennent pas à rentrer dans le mouvement.

 

- On voit Caro se prendre la tête pendant que tout le monde est à une fête. Est-elle égoïste ? Est-elle en train de se révolter parce qu’elle n’est plus la petite reine ? C’est ici comme si ce fond de narcissisme égoïste était très salutaire pour éviter de s’enrôler dans n’importe quoi.

 

4.     Le professeur semble perdre le contrôle

- Ron Jones explique que sa plus grande blessure est d’avoir été excité d’être devenu le maître, et d’être admiré par les élèves.

- Il a perdu la tête et le film montre qu’il commence  à prendre goût à être ainsi devenu le chef. Lors d'une dispute avec sa femme, on comprend que lui aussi, à l'instar de ses élèves, nourrit une forme de complexe du prof qui a peu fait d'études intellectuelles. Face à sa femme il se met en colère parce qu'elle est une ancienne élève modèle qui est devenue une prof studieuse. Il accepte d'avoir été séduit par l'admiration que lui ont porté ses élèves : il a été embarqué dans La Vague parce que cela satifaisait un ego blessé. 

- Au fond c'est la même fêlure qu'il y a chez le prof et chez les élèves. Sauf que lui saura l'arrêter, parce qu'il a été celui qui a provoqué cette expérience.

 

Pour conclure donc, ce film est une illustration parfaite de ce qu'est le souci de soi cher à Hannah Arendt : savoir que quoi que l'on fasse une chose est sûre, nous aurons toujours à vivre avec nous-mêmes, autrement dit à nous regarder dans un miroir le matin.

 

"Les meilleurs de tous sont ceux qui savent seulement une chose : que quoi qu’il se passe, tant que nous vivrons, nous aurons à vivre avec nous-mêmes".

 

Arendt, Responsabilité et jugement 

 

 

Ce sont donc les élèves les plus préoccupés au fond d'eux-mêmes, ceux qui essaient d'examiner leur vie et leurs principes, qui sont capables de ne pas devenir de braves moutons à la recherche d'un berger.  C'est que nous avons montré en cours au sujet du souci éthique. Peu importe que l'on n'ait pas de vérité au sujet de la morale, ce qui importe c'est que le fait même de douter des valeurs et de les remettre en question nous rend meilleurs en nous prémunissant contre l'obéissance servile.

 

 

NB : dans l'histoire vraie , il n'y a ni meurtre ni suicide. Le dernier jour Ron Jones convoque les membres de La Vague et leur annonce qu'ils sont désormais un mouvment national, qui a un guide spirituel national. Là les élèves sont ravis et demandent à savoir qui est ce maître : Ron JOnes dévoile alors sur un écran géant le portrait d'Adolf Hitler. 

source : https://www.philolyceedevizille.com/la-vague

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