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fredericgrolleau.com


Corto Maltese, une œuvre d’art totale sous le signe du voyage

Publié le 24 Mai 2018, 15:11pm

Catégories : #BD, #ARTICLES PRESSE & DOSSIERS

Corto Maltese, une œuvre d’art totale sous le signe du voyage

Trois mots ; Le “voyage”, les “armes” et les “aquarelles” pourraient suffire à résumer plusieurs biographies sur Hugo Pratt

Pourquoi Corto est-il important ?

Trois mots. Le “voyage”, les “armes” et les “aquarelles” pourraient suffire à résumer plusieurs biographies sur Hugo Pratt[1]. Né en 1927, Pratt fit l’expérience de la guerre dans les colonies italiennes en Afrique, sous le régime fasciste mais aussi pendant la Seconde Guerre Mondiale dès son retour en Italie. Un instinct de survie précoce le pousse alors à trouver refuge dans la rêverie, la bande dessinée, l’amitié et le voyage. Pour sublimer son passé, il finit par épouser une vocation : non pas celle d’un auteur de bande dessinée mais plutôt celle d’un « écrivain artisan » comme il aimait à le préciser. Il atteint son apogée avec la création des aventures d’un marin maltais répondant au nom de Corto Maltese dans les années 70. Mais comment expliquer le succès grandissant de cette œuvre par-delà les décennies et les adaptations ? Le concept d’œuvre d’art totale pourrait peut-être y répondre.

Selon une théorie qu’il emprunte à l’idéaliste allemand Schelling et qu’il développe dans The art-work of the future (1850)[2]Wagner expose un projet philosophique basé la capacité des arts à refléter l’unité de la vie[3]. Cette synthèse des arts qui embrasse la poésie, la musique, le théâtre et les arts visuels, propose à chaque art d’exister séparément dans sa totalité tout en accueillant les autres[4]. Sa conception totalisante de l’opéra vise alors à sensibiliser son public au monde imaginaire des arts dramatiques. En somme, il souhaite dépasser les limites de l’habituel tout en restant compréhensible et accessible[5]. Et Corto dans tout ça ?

 

Corto Maltese - Corto Maltese en Sibérie 

La bande dessinée (1975)                   Le roman (1996)                            Le film (2002)       

Depuis de la bande dessinée Corto Maltese en Sibérie (1974) au roman ré-écrit sous le titre de Cour des Mystères (1996)[6]jusqu’au film d’animation La Cour secrète des arcanes (2002) Corto Maltese contribue à définir le concept d’œuvre d’art totale dans la philosophie occidentale contemporaine puisqu’il se poursuit d’une œuvre à l’autre (le film étant la synthèse de la bande dessinée et du roman) tout en conservant leurs caractéristiques. Cependant, afin de déjouer les critiques adressées à Wagner étant donné la nature intégrative et politique du concept, Corto sera considéré ici comme un principe régulateur à l’intérieur de l’œuvre. Puisque les deux perspectives ne sont pas mutuellement exclusives, la conclusion portera sur la relation souple et flexible du lecteur/spectateur à l’œuvre d’art totale.

Le mouvement définit Corto Maltese en Sibérie (1974) : l’histoire y est en mouvement, Corto se meut en permanence tandis que les gens qu’il rencontre sont partagés entre le souvenir d’un passé glorieux et un avenir incertain[7]. La structure narrative complexe suit ce processus au point que le lecteur, fort des procédés littéraires épiques que recèle l’œuvre, explore l’Asie en jonque, en planeur ou par le Transsibérien, mais voyage aussi depuis Venise jusqu’à la Sibérie où se mêlent l’aventure, les biographies historiques, la poésie et la guerre. Ainsi l’expressionnisme du noir et blanc que transmet le dessinateur Milton Caniff à Hugo Pratt permet de renforcer le contraste de l’action comme du récit par des phénomènes d’accélérations et de temporisation. Le lecteur est en perpétuel mouvement, entre de minuscules papillons et d’immenses continents, entre l’observation minutieuse et l’aventure du voyage, entre le silence et l’agitation ; il accède à l’aventure.

Mais le voyage est aussi intérieur. Corto est un personnage romantique qui cultive le rêve et l’évasion. Il lit l’Utopie de T. More, se récite Sensation de Rimbaud (1870) et Vision in a Dream de Coleridge (1816). Des Ethiopiques d’Heliodor à Conrad, Stevenson ou encore London, Pratt s’en remet à la littérature du voyage et l’explore sous différentes coutures. L’idée d’un voyage possible dans le temps, dans l’espace et dans les mondes parallèles prédomine. La coexistence harmonieuse des cultures est ainsi annoncée dans le prologue de la bande dessinée.

Les références à Dante, la kabbale, aux fables, aux spiritualités alternatives, aux arts divinatoires ainsi qu’à d’autres croyances (ésotérisme, astrologie, chiromancie) concourent à annoncer le voyage mystique que Corto est sur le point d’entreprendre. A cet égard, elles indiquent la nature prolifique de l’aventure utopique et initiatique dans laquelle le lecteur s’apprête également à embarquer. Le roman dénué d’images propose une vision plus détaillée de l’activité psychologique des personnages en contraste avec la copieuse description des paysages. Ceci explique le succès des deux supports mais aussi l’intérêt d’une interprétation filmique qui suit peu après.

Le film d’animation La Cour Secrète des Arcanes (2002) adapte ainsi une bande dessinée et un roman complets qui incluent poésie, musique, arts, architectures, etc. et pourtant, il reste encore beaucoup de difficultés à résoudre. En effet, physique ou verbal, le mouvement qui caractérise le cinéma se confronte au statisme récurrent des personnages[8] parce qu’ils se réfugient dans le passé et tentent plutôt d’imposer leur nostalgie et leurs souvenirs[9]. Cependant, la musique suit le mouvement et les actions quand elle ne reproduit pas l’intensité des personnages. Bartok, Tchaikovski et Bizet tout comme Francesco Piersanti épousent ainsi chaque retournement de situation. La théâtralité rendue par les voix des acteurs Richard Berry, Patrick Boutichez et feu Marie Trintignant est aussi résonnante. Le prologue du film comme de la bande dessinée contient les éléments clefs de l’œuvre: la nature berce Corto et renforce son tempérament romantique. Bouche Dorée incarne la différence culturelle de manière genrée comme anthropologique. Corto est hors de l’espace et du temps ; son univers mental est reproduit ici à mi-chemin entre les rêves et la réalité, entre les fables et l’histoire. La raison d’être de sa philosophie consiste à être en immersion dans
la combinaison des arts, au cœur des différences. Le temps, les arts spatiaux (peintures, architectures et sculptures), la mélodieuse bande-son, la théâtralité des gestes et des voix, les références culturelles, religieuses, historiques et autres concourent à illustrer les caractéristiques de l’œuvre d’art totale de manière novatrice et laisse l’espace philosophique grand
ouvert. Un autre passage clef du film illustre ce point lorsque Corto effectue son premier et dernier vol. L’association des mouvements, des couleurs et de la musique rajoutent à la perspective spatiale tandis que les séquences numérisées du planeur, cible de tirs assourdissants, rend hommage à St Exupéry et son goût prononcé pour le voyage et l’amitié. Ainsi, Corto est important car il permet au lecteur/spectateur de goûter à la réunion d’arts différents.

Cependant, l’on a reproché à l’œuvre d’art totale de générer une certaine confusion voire de former un spectacle délirant. Une autre critique fut formulée à l’encontre de sa portée politique car plusieurs parallèles ont été dressés entre la montée du totalitarisme et le spectacle grandiose proposé par l’œuvre d’art totale si bien qu’il semble utile de clarifier ici les choses. Que la montée des nationalismes, rendue par un travail de recherche intensif et de minutieuses descriptions, offre un divertissement de qualité dans Corto Maltese ne fait aucun doute. Cela dit, Pratt refuse de donner toute couleur politique à son personnage. Né d’une gitane andalouse et d’un marin des Cornouailles, le Maltais est avant tout un modèle méditerranéen à la croisée des continents et des cultures. En ce sens, son identité est véritablement européenne. Héritant de ses parents l’amour de la liberté, Corto recherche de nouveaux horizons et exprime un intérêt renouvelé pour l’exploration des cultures. Ce n’est pas tant la finalité mais le moyen d’y arriver par le voyage qui l’intéresse. Pour cette raison, Corto n’est jamais plus important qu’un autre personnage voire un paysage. La relativisation est sans doute le mot qui définit le mieux la série des Corto Maltese. Le changement est la norme. Son Moi romantique est le port d’attache qui permet à Corto de se retirer, d’intégrer son savoir et de se reposer pour mieux repartir. Pratt en disait d’ailleurs qu’il forme un trait d’union entre différents personnages, différents contextes, différents mondes[10]. Oscillant entre un désir de liberté, le choix individuel et une malédiction lancinante, Corto est toujours en mouvement. En cela, sa relation à la possession est révélatrice car il gagne pour perdre aussitôt : embarcations, femmes, or, amis, rêves… si bien que la confusion, une critique majeure adressée à l’œuvre d’art totale semble ici impossible puisque la perte constante rend toute totalité possible mais aussi hors d’atteinte.

Ainsi Corto n’est point héros, mais participant, observateur et par conséquent compagnon au lecteur. En cela, les interventions humaines, peu importe leur signification, sont toujours mineures lorsqu’elles sont remises en contexte. Pratt souligne la contingence des actes en les remettant systématiquement en perspective. D’où l’alternance des travellings et des vues d’ensemble avec les gros plans. Le regard du spectateur est convié à se mouvoir. Si bien que Corto comme le lecteur sont forcés de sortir de la sphère subjective pour aller à la rencontre du Monde et de l’Autre. Finalement la guerre n'est qu’un prétexte[11]. En cela, Corto Maltese fait le lien entre LaGrande Illusion (1937) de Renoir et The Thin Red Line (1998) de Terrence Malick. C’est pourquoi le récit aux accents réalistes offre au spectateur un contexte historique et dresse le portrait de personnalités historiques sans s’attarder sur leur idéologie. Ceci s’applique également aux rencontres de Corto. Son détachement naturel à la limité de la marginalité lui permet de rencontrer des gens sans pour autant prendre parti. Il se lie ainsi avec tous les profils que la société puisse offrir. Aussi, il n’est pas faux de dire qu’il explore le monde au sens géographique mais aussi ontologique[12]. C’est là qu’il incarne la méfiance de Pratt à l’égard des nationalismes, des idéaux idéologiques et de tout autre système de pensée fermé. En dépit de ses soixante quatre crimes, un synonyme pour ce pirate pourrait bien être l’humanisme, c’est-à-dire en tant que « moyen de se rendre compte que le problème philosophique concerne des êtres humains s’efforçant de comprendre un monde d’expériences humaines avec les ressources de l’esprit humain[13] ». Bien entendu, on peut y voir une tentative réussie de Pratt afin d’agrandir son lectorat. On peut même s’aventurer à penser que Corto, en tant qu’anarchiste, pourrait être une version masculinisée d’Antigone. Le lecteur en décidera peut être autrement, et la conclusion réside précisément en cette pensée.

Pratt souhaitait communiquer à son lecteur/spectateur un sens aigu de la liberté, ce qui pourrait expliquer l’existence des 70 thèses rédigées sur Corto toutes disciplines confondues. En tant qu’artiste protéiforme, il souhaitait la réunification des arts dans Corto Maltese afin de refléter l’unité des diverses expériences qui composent la vie. Ni utopiste ni déconcertant, Corto permet transmission et substitution là où l’on attendait confusion et superficialité. Corto Maltese en Sibérie est l’expression d’une écriture esthétique alliée à une pensée créative alors que sa transposition cinématographique illustre que la continuité culturelle à travers les siècles est possible, alliant d’antiques croyances à des formes d’expression modernes.

Cela dit, si cette oeuvre autorise la comparaison avec le concept d’œuvre d’art totale, elle n’impose jamais rien et c’est là que réside sa véritable dimension philosophique. Aucun procédé littéraire, aucun personnage, aucune situation ne vole la vedette à un autre. Les détails, aussi infimes soient-ils, sont tout aussi importants que le reste. Le jugement se retrouve neutralisé. L’œuvre admet l’observation de la cohabitation des ensembles, y compris des extrêmes, ni plus ni moins. Ce que confirme le spécialiste du son du film au sujet des voix qui expriment les identités des personnages sans aller au-delà ; les personnages ne cherchent à convaincre ni à imposer leur point de vue, réaffirmant ainsi la responsabilité de l’interlocuteur quant à l’interprétation de l’énoncé[14]. Cela se vérifie. Proche de l’ironie socratique, l’ironie de Corto explique peu. En réalité, Pratt décrivait l’œuvre d’art totale dans le but semble-t-il, d’expliquer à son public combien les limites de l’interprétation sont élastiques, parfois même vaines ou futiles. Corto est à la bande dessinée, à la littérature de voyage et au film d’animation ce que la théorie de la relativité est à la science ou la méditation ; la vérité est sans cesse en mouvement, l’interprétation infinie. Le voyage du lecteur/spectateur repose sur une innovation constante ; il peut deviner sans jamais acquérir de certitude. Ceci explique pourquoi il ne peut y avoir qu’une seule interprétation de Corto Maltese, ce qui suffit à réjouir le lecteur. A l’image de sa première apparition dans La Ballade de la Mer Salée, Corto est un personnage accessoire aux entrelacs indistincts, qui existe dans le but d’être oublié. Pratt, Corto et le lecteur sont à égalité dans cette aventure grâce aux vides délibérément laissés par l’auteur. En somme, ce qui importe avec Corto, c’est qu’il n’importe pas.

Catherine Simon

  1. ^ Jean-Claude Guilbert’s Latraversée du labyrinthe, Presse de la Renaissance, Nov. 2006, 504 p. Voir aussi Hugo Pratt’s Avant Corto, Pierre-MarcelFavre, Paris, 1986, 207 p. et De l’Autre côté de Corto, Casterman,Tournai, 1996, 229 p.
  2. ^ RichardWagner, The art-work of the future: and other works, London,University of Nebraska Press, 1993, 422 p.
  3. ^ DictionnaireInternational des Termes Littéraires [http: www.ditl.info - entrée : « œuvre d’art totale » - 10/03/2007].
  4. ^ http://oq.oxfordjournals.org/cgi/reprint/4/4/61.pdf
  5. ^ http://oq.oxfordjournals.org/cgi/reprint/4/4/61.pdf
  6. ^ Hugo Pratt, Cour desMystères, Collection Folio, Paris, 1996, p.240.
  7. ^ http://en.cortomaltese.com/cinema/synopsis
  8. ^ http://en.cortomaltese.com/
  9. ^ http://en.cortomaltese.com/
  10. ^ Hugo Pratt &Dominique Petitfaux, De l’autre côté de Corto, Casterman, Paris,1996, p.185.
  11. ^ LeoBersani and Ulysse Dutoit, Forms of Being Cinema Aesthetics and Subjectivity,BFI Publishing, London, 2004, p.128.
  12. ^ Ogun Ferraille – [home.c2i.net/tzara/pratt/intro.html]Un site officiel en langue anglaise officiellement reconnu par DominiquePetitfaux et la société Cong. SA. qui détient les droits sur l’œuvre.
  13. ^ L-M Morfaux,Vocabulaire de la Philosophie et des Sciences Humaine, Armand Colin, Paris,1994, p.150.
  14. ^ http://en.cortomaltese.com/

source :

http://www.crlv.org/astrolabe/novembred%C3%A9cembre-2007/cinema-et-voyage-corto-maltese-une-%C5%93uvre-d%E2%80%99art-totale-sous-le-signe

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