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fredericgrolleau.com


« American Nightmare » : Retour à la loi de la jungle

Publié le 19 Février 2018, 16:48pm

Catégories : #Philo & Cinéma

« American Nightmare » : Retour à la loi de la jungle

Imaginez une Amérique redevenue prospère qui n’est plus gangrenée par la criminalité et qui affiche un taux de chômage de 1 % ; un contexte utopique mis à l’écran par le réalisateur James DeMonaco dans son film « American Nightmare : La Purge (bande annonce)». Comment, en 2022, le pays est-il parvenu à cette situation idyllique ? La réponse est macabre : le gouvernement a décrété que tous les actes délictuels, criminels et meurtriers seront légalisés le temps d’une journée par an pendant 12 heures. Le but de cette loi, dites « purge annuelle », est de permettre aux citoyens américains de ‘purifier’ leur âme en extériorisant leur violence, leur colère, et leur haine ; ainsi, cette opportunité annihile les pulsions et favorise la recherche d’une vie rangée. Un voisin trop bruyant, un patron oppressant, une ex petite amie, ou encore un individu sans histoire peuvent ainsi devenir des victimes potentielles de cette journée sanglante. Aucun moyen d’être épargné car la police, les pompiers, et les hôpitaux voient leurs services suspendus durant ces 12 heures de déferlement animalière.      
Au-delà de l’originalité du scénario, c’est une question politico-philosophique qui est posée : le retour temporaire à l’essence animale est-il une solution pour garantir une société apaisée et une économie foisonnante ? La lecture d’une œuvre ancienne et une réflexion contemporaine sont nécessaires pour tenter de répondre à cette énigme.

Un ascenseur social criblé de balles et tâché de sang

L’histoire nous plonge chez les Sandin, une famille aisée notamment grâce au père qui vend des systèmes de protection adaptés aux maisons afin d’échapper à la « purge annuelle ». Pourtant, pendant que cette dernière se déroule, le fils Sandin recueille un sans-abri pourchassé par un groupe de jeunes riches armés. Très vite, le dilemme s’impose quand celui-ci réclame à la famille de libérer leur ‘proie’ sous peine de représailles mortelles.

Le film se focalise moins sur la violence physique, présente sporadiquement dans le dernier segment, que sur la violence psychologique permanente. La « purge » est décrite comme un moment de basculement socio-sociétal où la violence est souveraine.         
Tout d’abord, si les Sandin ne cherchent pas à extérioriser leurs pulsions, ils semblent profiter de cette journée. En effet, la famille s’est enrichie et a agrandit son domaine patrimonial aux yeux de voisins jaloux grâce à la profession du père évoquée précédemment. L’idée ici est de dire que cette « purge » est un gain psychique mais aussi économique pour ceux qui ‘rackettent’ les individus désolidarisés de cette journée et qui cherchent à se barricader. Ne pas exercer ce devoir d’extériorisation a donc un prix qui avantage les autres classes dont M. Sandin qui se vante : « Il y a 10 ans, on n’arrivait pas à payer nos factures, aujourd’hui on pense à se payer un bateau » : le crime profite toujours.          
Ensuite, il est mentionné que les détracteurs de la « purge » reprochent à cette journée de reproduire la domination sociale par la violence physique. En effet, les quelques personnes sans travail et sans toit sont les cibles principales de groupes d’individus aisés souhaitant que le pays doit être sain. Leurs raisonnement est que ce sont les démunis qui étaient autrefois responsables de la criminalité et des faibles performances économiques des Etats-Unis ; par souci de ne plus connaître à nouveau cette situation, les riches massacrent les derniers pauvres. 
Enfin, les Sandi seront confrontés à un choix, soit ils se soumettent à la barbarie en livrant le marginal à ses chasseurs, soit ils décident de se défendre et de protéger leur hôte au péril de leur vie.

Ces éléments peuvent être transvasés dans le contexte de crise socio-politico-économique actuelle. Les Etats-Unis sont pointés du doigt comme étant une nation en quête de la richesse et à « la recherche du bonheur ». Le réalisateur imagine que le pays serait prêt à sympathiser avec l’horreur et l’immoralité pour parvenir à ses fins c’est-à-dire par l’extermination des inutiles (pauvres, vieux, malades…), la déréglementation et la déresponsabilisation des pouvoirs publics en manque de solution, et à l’apologie de l’égoïsme et de l’individualisme tels un intérêt particulier qui profite à l’intérêt général.

Au-delà de ce pamphlet, le film est, paradoxalement, une plaidoirie en faveur des thèses de l’un de premiers penseurs libéral : Thomas Hobbes. Ces écrits ressortent dans chaque ligne du scénario et du script, et font de « American Nightmare » un film philosophique.

Donner vie au monstre des mers hobbesien

Dans son livre « Le Léviathan », publié en 1651, Thomas Hobbes écrivait « l’Homme est un loup pour l’Homme » ; une citation célèbre qui aurait pu être le titre du film de James DeMonaco. 
Dans cette œuvre, le philosophe développe sa propre pensée de la liberté qui ne réside plus dans la loi ou la démocratie mais dans les libertés individuelles comme le droit de vivre à sa guise. Cette théorie ne doit pas se confondre avec l’anarchie car Hobbes est, certes, partisan d’une limitation des fonctions de l’Etat mais il refuse de limiter ses pouvoirs comme la sphère publique et les fonctions régaliennes.

Toutes les facettes de la philosophie politique du penseur anglais sont retranscrites dans le film. L’idée majeure est celle de la « purge annuelle » qui fait figure de personnification de l’ « état de nature » hobbesien où les désirs et les passions des Hommes ne sont pas par nature des péchés car la moralité, le bien, et le mal n’y ont aucun sens. Cet état est caractérisé par une égalité de nature entre les Hommes où même l’être le plus faible a assez de force pour tuer l’être le plus fort, c’est le cas dans le film avec le recours aux armes à feux. De plus, cette égalité est la base des inimitiés entre les Hommes, en effet, ils tentent de dominer les autres et d’obtenir ce qu’ils souhaitent en atteste la jalousie des voisins des Sandi. La « purge » reflète donc les qualificatifs de Hobbes prêtés à cet « état de nature » : une vie brève, besogneuse, solitaire, quasi-animale, et dangereuse.

Le réalisateur démontre que les pensées de Thomas Hobbes ont été perverties et poussées à l’extrémisme par les protagonistes du film, renforçant ainsi la plaidoirie. Tout d’abord, il est possible de retrouver son idée selon laquelle le seul pouvoir légitime est celui fondé sur le consentement de ceux qui obéissent pour lui. Ce pouvoir est illimité et doit agir pour garantir la sécurité de ses sujets. En effet, l’administration américaine, représentée par les « Nouveaux Pères Fondateurs », est sans cesse adulée par les citoyens qui remercient les législateurs de leur permettent d’assouvir leur besoins criminels.            
Ensuite, selon l’auteur, les Hommes auraient conçu, grâce à leur raison, des lois qui limiteraient la liberté de l’« état de nature » afin de sortir de l’insécurité. Ces lois dites naturelles, car elles s’imposent naturellement à la raison humaine, expliquent que, d’une part, tout Homme doit s’efforcer à la paix. D’autre part, qu’il faut renoncer à la liberté illimitée de l’« état de nature » et au droit naturel, caractérisant la liberté de tout faire pour défendre sa vie, pour arriver à la paix. Pourtant, le film explique qu’un retour temporaire à l’insécurité est une nécessité pour revenir à une paix annuelle ; l’Homme aurait besoin de revivre dans cet « état de nature » où l’immoralité est inexistante chez Hobbes, sentiment possible grâce à la légalisation étatique de la « purge ». Si chaque humain est un « loup » pour les autres, alors il serait normal de rendosser sa nature originelle pour s’extérioriser à court terme, et retrouver la paix sur le long terme. 

Puis, les personnages du film confirment que tout Homme cherche à vivre librement et surtout en sécurité. Selon le penseur, ils doivent renoncer au droit de se défendre que si les autres le font aussi dans le but de s’acheminer vers un bien : la sécurité. La défense de son intégrité physique est le seul droit auquel un être ne peut renoncer et aucun souverain ne peut prétendre qu’il renonce. Ainsi, le pouvoir est chargé de promulguer les lois nécessaires à la paix civile et de garantir par la force leur observation ; il est tout-puissant, tel un Léviathan, car il a reçu la liberté illimitée de l’« état de nature ». Son arsenal législatif est limité par une seule garantie celle de la liberté de ses sujets. « American Nightmare » fait le pari que le gouvernement n’est pas parvenu à établir cette paix en dépit des lois, des forces de police, et de la justice. Il a donc astucieusement contourné les pensées du philosophe pour résoudre le problème de l’insécurité en préservant la liberté : voter une loi qui permet aux citoyens d’avoir toute liberté d’assouvir ses pulsions psychiques et animales, un déferlement qui assure la paix pour le reste de l’année. Le contrôle étatique de cette étincelle guerrière ressemble à celui d’une mère qui laisse son fils se défouler le mercredi après-midi au football avant de l’oppresser le reste du temps pour qu’il fasse ses devoirs d’école : le combat du mal par le mal.            

Enfin, Thomas Hobbes avait formulé quelques libertés qui ne devaient pas être restreintes par le souverain comme la liberté de refuser de tuer quelqu’un quand cet acte peut compromettre la paix qui est la fin pour laquelle fut institué le souverain. Le film raconte que le gouvernement incite les Américains à se purifier pendant cette journée tel un appel au vote : plus la participation est forte, plus la cohésion sociale est solide. Si le meurtre est vu comme une paix sociale, est-il pour autant une paix morale ? « American Nightmare » prolonge cette restriction hobbesienne en soulignant que le gouvernement laisse aux citoyens la liberté de recourir au meurtre car cet acte peut porter atteinte à sa paix morale et psychique. Si les pouvoirs publics ne peuvent pas obliger ses compatriotes à s’entretuer pour garantir une paix infaillible, alors ils recourent à l’incitation : le crime est un devoir, pas encore un droit.

 

Pour résumer, le film s’affiche comme une satire des desseins des politiques américains voire des ambitions philosophiques des Pères Fondateurs figurants dans la constitution. En pointant du doigt l’extrémisme patriotique, la recherche sécuritaire, et les dérives de la liberté ; « American Nightmare » cible un peu plus les penchants actuels des conservateurs. Pourtant, difficile d’y voir un soutien progressiste sur la mise en lumière d’une domination sociale physique car le souffle égalitariste est peu perceptible. Si James DeMonaco sous-entend avoir trouvé les remèdes de la crise socio-économique, il apporte peu de solutions mais formule une seule exigence : ne comptez pas sur le peuple.            
Le 16 Juillet prochain sortira la suite du film intitulée « American Nightmare 2 : Anarchie », toujours avec DeMonaco, où un jeune couple se retrouvera dehors au soir de la « purge annuelle » entouré d’individus en pleine extériorisation animalière. Si les premières images laissent croire que le scénario sera, cette fois, tourné vers la violence physique, il sera intéressant d’analyser les messages complémentaires du réalisateur : la purge est-elle un cauchemar des Américains, ou est-ce l’Amérique qui est un cauchemar ?

Publié par iourievna le 27 mars 2014 


source :
https://meetingauseptiemeart.wordpress.com/tag/american-nightmare/

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