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fredericgrolleau.com


“La guerre, c’est la guerre des hommes ; la paix, c’est la guerre des idées” - Victor Hugo (analyse)

Publié le 12 Juin 2017, 09:22am

Catégories : #Philo (textes - corrigés)

“La guerre, c’est la guerre des hommes ; la paix, c’est la guerre des idées” - Victor Hugo (analyse)

Maison de la Légion d'Honneur de Monaco, Concours de Philosophie 2017 - "Guerre et Paix",  commentaire de cette citation :

“La guerre, c’est la guerre des hommes; la paix, c’est la guerre des idées” - Victor Hugo

Proposition de traitement par Danil AGAFIEV MACAMBIRA, TS3, Lycée Albert 1er de Monaco, juin 2017


 “Il y a plus de terre promise que de terrain gagné”
      Victor Hugo
 
 C’est ainsi que débute le Rapport Final de l’UNESCO lors du Congrès International sur la paix dans l’esprit des hommes de 1989, utilisant l’auteur engagé du XIXe pour introduire le but et l’élan pacifiste. Dans cette préface, le rapport continue en expliquant la paix que le monde devrait acclamer et imposer pour le plus grand bien de tous : une paix universelle fondée sur les principes de “liberté, de justice, d’égalité et de solidarité entre tous les êtres humains”. Il paraît assez clair pour la plupart des hommes que la guerre fait partie de l’histoire plus sombre et humiliante de l’Humanité, condamnant cette violence et sauvagerie animale.
 Pourtant, elle semble être une de caractéristiques fondamentales de l’homme et l’histoire nous fait preuve de cette turbulence humaine. La guerre et la paix seraient diamétralement opposées autant dans leur concept primaire que dans leur signification courante. La guerre est synonyme de terreur, de souffrance, de violence, de vengeance, tandis que la paix donne au monde l’espoir d’un avenir meilleur, d’un avenir parfois utopique et atteignable si et seulement si nous faisions preuve de plus de maturité de de tolérance.
L’Union Européenne, malgré ses nombreux problèmes, a permis la stabilité d’un continent où la guerre faisait encore ravage il y a moins d’un siècle, et un des précurseurs de l’expérience Européenne fut justement Victor Hugo. “Vous ne vous appellerez plus la guerre, vous vous appellerez la civilisation !” dit-il lors de son Discours au Congrès International de la Paix (1849) proclamant ainsi la fin du siècle des guerres et des conflits et la possibilité de façonner un avenir commun, dans la paix et la concordance.
Malgré lui, Jean-Paul Sartre a dû défendre la paix et le monde contre le risque de la bombe H dans son Discours sur la Défense de la Paix au Conseil mondial de la Paix en 1954, plus de 105 ans après. Et pourtant, Victor Hugo a influencé l’Occident et nous pousse à réfléchir sur le thème de la paix encore aujourd’hui, et comment nous pouvons y accéder, si cela est possible. En effet, il proclame que “La guerre, c’est la guerre des hommes ; la paix, c’est la guerre des idées” soulignant alors une opposition entre non seulement la guerre et la paix, mais aussi deux formes de guerres, supposant que la paix n’est qu’une forme de guerre déguisée.
 

Qu’entend-il par “guerre des idées” ? Est-ce que la paix est une guerre comme on le sous-entend habituellement ? Ou est-elle différente du conflit matériel ? Le rapprochement entre la guerre et la paix se fait encore plus remarquer dans cette citation et soulève la question de savoir si la paix est accessible. Faut-il atteindre la paix si elle mène de toute façon vers la guerre des hommes ou y a-t-il quelque chose de fondamentalement différent qui classe la paix, comme guerre des idées, à part ? Il y a clairement un paradoxe qui est soulevé par Victor Hugo et qui est à la fois angoissant et inquiétant.
 Ainsi, nous commencerons par étudier ce paradoxe tout en définissant les termes clés pour construire la réflexion sur des fondements solides et clairs. Nous allons par la suite nous focaliser sur le rapprochement paradoxal entre la paix et la guerre en invoquant la nature humaine et les échanges économiques. Cela nous permettra d’élucider la forme circulaire de cette approche selon laquelle la “guerre des hommes “ semble inévitable. Nous verrons en quoi la paix ne serait qu’une guerre voilée grâce aux études de Marcel Mauss. En contrepartie, nous allons changer de mot clé et analyser le terme “idée” pour voir en quoi cela peut provoquer non seulement l’enracinement de l’espoir, mais aussi un rapport avec la “guerre des hommes” paradoxale mais vitale. Nous verrons ainsi comment la paix doit être adaptée à cette nature humaine par le biais du dialogue pour qu’elle soit durable.
 Les projets européistes ont été des projets de pacification, le plus souvent inscrits dans des processus de sortie de guerre. En se focalisant au XXe siècle, c’est notamment après la Première Guerre mondiale que la pensée de la paix a rencontré l’européisme, avant que la construction européenne ne prenne une forme concrète dans le second après-guerre. Coudenhove-Kalergi dans sa défense de la Paneurope écrit que la paix est plutôt l’anomalie dans une histoire belliqueuse où les chocs de puissances, hommes ou idées sont au coeur des guerres. Il faudrait donc rester sceptique face à une paix universelle entre hommes et cultures. Mais est-ce que pour autant cela signifie qu’un choc de civilisations est la norme sur notre planète ?

 


 En lisant la citation de Victor Hugo “La guerre, c’est la guerre des hommes ; la paix, c’est la guerre des idées”, nous ne pouvons nous abstenir de questionner le paradoxe de la paix comme guerre. Deux termes a priori opposés, mais ici la paix est définie à travers la guerre, certes une guerre des idées, mais une guerre tout de même et cela soulève le grand paradoxe de cette formulation, dans l’étymologie même du terme, paradoxos signifiant contraire à l’opinion publique. Avant d’étudier ce paradoxe, convenons de définir les termes importants.

 Si nous plongeons dans le contexte historique et la vie de Victor Hugo, nous pouvons voir que la paix était essentielle pour l’auteur : “La loi du monde n’est pas et ne peut pas être distincte de la loi de Dieu. Or, la loi de Dieu, ce n’est pas la guerre, c’est la paix. Les hommes ont commencé par la lutte, comme la création par le chaos. D’où viennent-ils ? De la guerre ; cela est évident. Mais où vont-ils ? A la paix ; cela n’est pas moins évident.” dit-il dans son discours de 1849. Le XIXe fut bel et bien un siècle de conflits et de guerres interminables, guerres où des centaines de milliers d’hommes ont péri. L’auteur fait évidemment référence à l’état de nature de Hobbes où l’homme étant un loup pour l’homme (homo homini lupus), la guerre était omniprésente. Il semblerait donc que la guerre pour Victor Hugo soit un conflits matériel entre hommes et non entre Etats où les pertes sont d'ordre physique et humain. Ce concept s’opposerait à la définition de Rousseau qui dit que “La guerre est constituée par une relation entre les choses, et non entre les personnes. La guerre est alors une relation, non pas entre l’homme et l’homme, mais entre l’Etat et l’Etat” dans son Contrat Social de 1762.

Néanmoins, V. Hugo n’ignore pas l’importance des Etats car, si l’état de nature est un état de guerre, les hommes en sortent grâce à l’institution d’un Etat rationnel, qui sera chargé d’exercer la violence à leur place revenant alors au point de départ, mais à la seule différence que les guerres seront plus brutales. Il ne faut pas oublier non plus qu’un Etat est avant tout une population, un territoire et un gouvernement, réunis et unifiés sous un sentiment d’appartenance et une symbolisation. Comme le dit le Lexique de science politique, l’Etat est “un système de domination (…) dotée de la personnalité morale et des moyens d’exercice de la souveraineté sur un territoire et sa population”.

Faute d’un maître commun, tous veulent faire autorité : la loi du plus de fort de Darwin règne encore, non plus entre les hommes, mais entre les Nations. Tant qu’il n’y aura pas de république universelle elles continueront à guerroyer toutes contre toutes. Ainsi, la définition de la guerre des hommes (qui sera traduit par guerre dans cet exposé) sera tout conflit violent et meurtrier entre hommes ou entre Etats. Une définition très large qui englobe les guerres conventionnelles jusqu’aux guerres asymétriques de nos jours.
 C’est alors que nous sommes tentés de définir la paix comme étant une situation de non-guerre, une définition vague et générale comme pour la guerre. Mais définir des concepts en disant qu’ils sont contraires n’est rien définir et c'est pour cela que le Rapport de l’UNESCO de 1989 écrit que la paix est avant tout un “comportement”. En effet, la paix est une adhésion à un comportement qui se fait par “le développement d’une coopération qui respecte la primauté du droit, tienne compte du pluralisme, garantisse plus de justice dans les échanges économiques internationaux”. La paix serait donc plus un concept qu’une réalité physique et peut être sujette à subjectivité tandis que la guerre reste facile à observer dans l’espace-temps de notre monde. Nous garderons cette définition de la paix le long de l’exposé. Des tensions entre Etats peuvent exister sans pour autant avoir de guerre ouverte : sommes-nous en situation de paix ? Les deux Etats se préparent donc pour la guerre mais la raison kantienne les retient pour l’instant et c'est ce point-ci justement qui est le coeur du sujet et qui lie les deux parties de la citation de Victor Hugo.

 

 Pourquoi alors la paix serait-elle une guerre ? Cette formulation par l’auteur est très intéressante et suscite de nombreuses questions. Est-ce qu’une guerre des idées sous-entend des échanges d’idées, échanges violents ? Pourquoi utilise-t-il donc le terme de guerre au lieu de discussion pour l’échange des idées ? Est-ce que la paix n’est qu’une guerre déguisée ? Est-elle une illusion, cette paix ? En se focalisant sur cette deuxième partie de cette citation, la partie la plus problématique, il semblerait que l’auteur, grand héraut de la paix, n’ait pas confiance en l’Humanité pour garantir la paix. La paix serait peut-être atteignable et désirée mais non pas par la mort et le sang. Ces échanges d’idées mèneraient tout simplement vers de fortes tensions et ainsi aux guerres des hommes.
 
 Cette approche souligne une certaine méfiance face à l’homme qui résonne à travers plusieurs philosophes et sociologues. Dans The Righteous Mind (2012) de Jonathan Haidt, l’auteur explique que l’homme possède une tendance naturelle à se regrouper et travailler en tant que collectivité (groupe de personnes, généralement assez étendu, que réunissent un intérêt commun, une organisation commune ou des sentiments communs, ou habitant un même lieu, un même pays) où chaque grande famille doit se défendre et vaincre les autres groupes d’humains. Il nomme cela une évolution collective, parallèle à l’évolution individuelle, et serait une des origines de la fondation des sociétés. Ainsi, chaque habitant d’une collectivité possède la capacité à dépasser "l’insociable sociabilité" et donner toute son énergie à la protection des valeurs et symboles de sa collectivité, sans vouloir rien en contrepartie. L’auteur appelle ce phénomène “L’effet de Ruche” (“The Hive effect”) car l’homme, étant comparable aux abeilles selon l’auteur, possède la capacité à s’affranchir de ses désirs et travailler en groupe pour le bien de sa collectivité.

Ce phénomène peut se voir lors des confrontations sportives par exemple où chaque camp chante son chant les bras dans les bras, brandi son drapeau, et veut vaincre l’ennemi, même si cela implique la violence et la mort comme lors du match de football entre le Royaume-Uni et la Russie à Marseille en 2016. Faut-il condamner ce comportement ? Devons-nous dire que ces gens sont insensés ? Cette violence et défiance semble bien être néfaste à l’instauration d’une paix durable et stable. Cependant, selon la logique anthropologique de Jonathan Haidt, elle serait inscrite en nous et sert à bâtir les mêmes collectivités qui visent l’unité et donc la paix au sein d’un groupe. Il en résulte tout de même une difficulté de plus pour la paix.
 La nature humaine semble donc être un obstacle, et le seul moyen de pouvoir l’instaurer serait la guerre. La citation de Victor Hugo suppose que nous voulons la paix, mais à quel coût ? Chaque collectivité ou groupe cherche une certaine dominance sur les autres et la paix n’est pas prioritaire, vu que chaque groupe lutte pour ses valeurs et survie promettant que la paix viendra, mais une fois l’autre groupe décimé. Le titre du livre de Haidt souligne justement ce point car chacun de nous serait “righteous”, c’est-à-dire vertueux par nous-même et ainsi borné à notre propre vision de la morale, ou celle de notre groupe. Comment pouvons-nous alors instaurer la paix ?
 

Une réponse à cette question serait les échanges commerciaux qui lieraient les groupes entre eux et les pousseraient à éviter la guerre afin de ne pas sombrer dans la famine ou la pénurie. C’est la situation actuelle de la mondialisation où de nombreux Etats sont si liés, économiquement par exemple, que la guerre est tout simplement impensable. Après tout, comme l’a dit Platon dans sa République, Livre II, les échanges sont le fondement de la “polis” : “Dès lors, un homme recourt à un autre besoin particulier, puis à un autre en fonction de tel autre besoin, et parce qu’ils manquent d’une multitude de choses, les hommes se rassemblent nombreux au sein d’une même fondation, s’associant pour s’entraider”. L’égoïsme de chacun, par le biais des échanges commerciaux, force les gens à se regrouper et coopérer car si l’un va mal, tous vont en subir les conséquences. Adam Smith au XVIIIe siècle écrit la même chose dans La Richesse des Nations avec sa théorie de la “main invisible” qui contrôlerait l’économie par le bais de l’égoïsme de chacun.


 Néanmoins, c’est justement dans ses échanges économiques que réside une des impasses cruciale à la paix. En effet, il en résulte un jeu de dominance et de pouvoir au sein de l’échange, ce qui mènerait en retour à une guerre des hommes.

 Toute interaction est échange selon Georg Simmel dans sa Philosophie de l’argent (1900) et Marcel Mauss dans son “Essai sur le don”, in Sociologie et Anthropologie (1950) en déduit que tout échange sous-entend des rapports de puissance et de force. Les cultures et collectivités ne sont pas des totalités closes car elles se définissent également par leurs relations, relations où chaque collectivité veut tirer un plus grand profit que l’autre. Mauss explique aussi que tout ces échanges se font avec des “dons, obligations, politesses”, c’est-à-dire la diplomatie pour essayer d’influencer l’autre. Ces rapports de forces soulignent selon Mauss le Potlach (de la langue chinook - “donner”: une pratique somptuaire du don et du contre-don entre deux sociétés). Ainsi, tous les échanges seraient par définitions inégaux et à travers la dilapidation des richesses, chaque société fait étalage de sa puissance, limitant ainsi la paix. Sous l’angle économique, les échanges commerciaux sont eux aussi sources de tensions et pourraient être un obstacle à la paix.

Comme le note Marx, les échanges économiques soulignent et accentuent les inégalités sociales car dans la logique d’une lutte des classes, c’est la classe qui détient les modes de productions qui peut s’émanciper. Cela implique évidemment une certaine misère et pauvreté pour la ou les classes “dominées” mais cela implique aussi une certaine réduction de liberté pour ces classes. En effet, selon Marx dans sa Critique de l’Economie Politique (1859), “ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c’est au contraire leur existence sociale qui détermine leur existence”, remettant ainsi en cause l’égalité des individus au niveau du cogito. La conscience serait construite après avoir existé et certaines personnes ne seraient plus libres au niveau de la pensée.
 Cette oppression et les tensions lors des échanges contredisent entièrement le “comportement” que tous devrait incorporer. Si nous ne sentons oppressés, il est naturel de répondre par les émotions et la violence.  Faut-il alors arrêter les échanges commerciaux ? Bien sûr que non car ils sont tout de même vitaux à la paix comme le projet Européen nous le montre. Pourtant, la domination d’un peuple sur un autre, ou d’une classe sur un autre n’est pas une situation stable où la paix pourrait prospérer. Comme nous avons pu avoir dans le Righteous Mind de Haidt, les hommes sont prêts à se sacrifier pour défendre leurs cultures et systèmes de pensées. L’auteur va même plus loin et explique qu’une des fondations de la morale chez l’homme est le rejet de l’oppression face au mâle-alpha lors de la formation des premiers groupements. Cette fondation se traduit aujourd’hui par notre goût à la liberté et signifie que des gens doivent lutter pour s’affranchir de l’oppression, même si cela implique la violence. Il semble que la paix n’est pas possible dans de telles situations qui mènent finalement à la guerre.
 Est-ce pour cela que Victor Hugo utilise le terme de guerre pour définir la paix ? Est-elle  durable ? Est-elle une réalité ? La paix semble être plus une illusion qu’autre chose. Victor Hugo garde une certaine méfiance face à la nature humaine et semble écrire que la paix n'est ni stable ni durable, et qu’elle possède une certaine forme circulaire : de la guerre à la guerre avec une courte période de paix. On arrive donc à la conclusion de Coudenhove-Kalergi et au fait que notre monde tendrait vers un choc de civilisations comme l’écrit Samuel Huntignton dans son Clash of Civilizations (1996).

 

 Selon cette logique, une situation de tensions entre Etats, où la guerre ne règne pas, ne peut être une situation de paix car même si le “comportement” est présent, cette paix n’est qu’illusoire et non durable. Toutefois, ces États ne sont pas encore en guerre et il semblerait assez paradoxal de dire qu’ils le sont. Certes, c’était le cas pour la Guerre Froide, mais ce terme cache une certaine vérité qui résonne dans les propos de Victor Hugo. En effet, si nous prenons du recul et observons la citation dans sa totalité, nous pouvons voir que la paix, malgré son rapprochement avec la guerre, reste fondamentalement différente de celle-ci. La paix est une guerre des idées et non une guerre des hommes selon l’auteur et cela révèle que la paix serait plus noble, plus désirable et plus efficace et stable que nous l’avons supposé précédemment.
Mais si la paix se base donc sur les idées, il faudrait les définir et savoir en quoi une guerre des idées se différencierait d’une guerre des hommes. De quel type de guerre parlons-nous ici ? Est-elle moralement justifiable ? Ainsi, nous allons pouvoir répondre au problème des tensions paisibles entre deux Etats et voir en quoi cette situation de paix est nécessaire. Nous verrons ainsi que le dialogue, échange de paroles, serait la solution par excellence.

 Commençons donc par définir le terme d’idée. De manière courante, une idée est une représentation abstraite, élaborée par la pensée qui nous vient à l’esprit. Nous ne pouvons les fabriquer car il semblerait que nous ne les contrôlons pas : forcer l’inspiration ou les idées est rarement efficace. Elles proviendraient donc peut-être de notre inconscient tout comme nos désirs ou intuitions. Il est difficile de les comparer aux concepts car les concepts sous-entendent une certaine connaissance d’un thème alors que l’idée se traduit avant tout par l’étonnement et la nouveauté. Une idée qui n’est pas nouvelle ne peut être une idée car elle a déjà existé. Pourquoi alors parlons-nous de l’idée du beau ou l’idée de paix ?
Il serait absurde de dire que des idées ne sont que des idées lorsqu’elles sont nouvelles car personne ne possède le monopole des idées. Néanmoins, une idée est accompagnée par une sensation de nouveauté, quelque chose à quoi on n’aurait jamais pensé auparavant. De plus, l’idée du beau par exemple suscite une certaine pré-fabrication et formulation des pensées alors que l’idée se base sur ses même connaissances, mais sans l’aperception du cogito. Il en suit donc qu’une idée est un processus de l’inconscient qui travaille à récupérer toutes les mémoires et souvenirs pour former une pensée, processus caché de la conscience d’où l’étonnement. Cette définition de l’idée sera donc utilisée le long de l’exposé et soulève la différence entre guerres des idées et guerre des hommes.
 En effet, si les idées sont des notions abstraites et générales fournies par l’entendement, il en découle que la guerre des idées est immatérielle, contrairement à la guerre des hommes. La guerre des idées est donc un conflit mais non pas une guerre à proprement parler - d’où la différence fondamentale entre paix et guerre selon Victor Hugo. Est-ce que cela signifie que la paix ne mène pas à la guerre et que la paix n’est pas une guerre déguisée ? Nous avons quand même vu qu’il est difficile d’instaurer une paix stable et durable, mais la guerre des idées sous-entend un conflit immatériel qui se produit lors des dialogues et échanges diplomatiques par exemple. Ainsi deux Etats en tension mais non en guerre seraient en paix s’ils maintenaient une certaine relation diplomatique. Des dialogues constructifs peuvent évidemment promouvoir le bon entendement et même la paix alors que les insultes et provocations augurent de la guerre. La diplomatie nous a prouvé à plusieurs reprises que les paroles ont beaucoup de force et peuvent être utilisées à bon escient.

Et cette compétition des idées lors des dialogues permet justement à l’homme de s’émanciper, car la même théorie du libre échange d’Adam Smith, qui serait un obstacle à la paix selon Marx, serait justement le garant de cette paix. Chaque parti met en avant ses idées et le débat permet de les tester et de choisir les meilleures. Reste à savoir comment il faudrait les choisir. Nous pouvons donc voir qu’une guerre des idées ne signifie pas nécessairement le chemin vers la guerre, mais bien au contraire, le moyen pour mettre en place la paix. Dans son discours de 1849, Victor Hugo souligne cette idée en disant : “Un jour viendra où il n’y aura plus d’autres champs de bataille que les marchés s’ouvrant au commerce et les esprits s’ouvrant aux idées. - Un jour viendra où les boulets et les bombes seront remplacés par les votes, par le suffrage universel des peuples, par le vénérable arbitrage d’un grand Sénat souverain qui sera à l’Europe ce que le parlement est à l’Angleterre, ce que la Diète est à l’Allemagne, ce que l’Assemblée législative est à la France !”. Nous constatons donc comment la guerre des idées remplacerait la guerre des hommes : par le débat et le vote.
 Toutefois, nous nous éloignons ici du “comportement” onusien et ces dialogues constructifs reposent sur une nature humaine très contestable. Devons-nous être satisfaits avec une paix qui ne remplit pas toutes les conditions nécessaires ? Ne faut-il pas rester méfiant face aux comportements des hommes ? Platon soulève ce problème dans Protagoras (IVe siècle A.D.) en démontrant qu’il n’existe pas de règles pour le dialogue. Ainsi, chacun peut argumenter à sa façon et parler comme il le souhaite, quitte à mentir ou exagérer des faits. Spinoza s’oppose rigoureusement à ce comportement dans son Traité Théologico-Politique (1670) en critiquant les démagogues et une liberté d’expression totale. L’opinion d’un individu ne devrait pas faire loi et ne devrait pas faire l’objet d’une contestation face à l’Etat : tout doit se faire par le biais de la Raison seule et les institutions de l’Etat s’en chargeront. Sans règle, les échanges d’idées peuvent facilement se transformer en guerre.

De plus, comme le remarque Edward T. Hall dans La Dimension Cachée (1966), les dialogues et discussions se basent sur des habitudes culturelles, et  en étudiant la "proxémie" (soit d'après l'auteur « l'ensemble des observations et théories que l'Homme fait de l'espace en tant que produit culturel spécifique ») , nous pouvons voir que les cultures sont parfois très différentes. Par exemple, en Afrique, les échanges tactiles sont fréquents lors de la communication tandis qu’au Japon, les interlocuteurs doivent respecter une certaine distance plus importante. Les différents “mondes sensoriels” jouent eux aussi un rôle très important lors des échanges en influençant sur le résultat de la discussion. Ainsi, si nous tombons dans l’irrespect ou une forme d’hostilité, une situation de paix peut vite détériorer en situation guerre. La tolérance et la compréhension de la culture en face sont nécessaires pour que les échanges se fassent cordialement et pour éviter de laisser la partie “prémonitoire ou crépusculaire” (ce qui annonce le déclin d’une parole, échangée sereinement, et laisse présager d’une dérive agressive : gestes d’humeur, ton et timbre de la voix, expressions faciales et transgressions des limites) d’une communication  “passer des signes à peine perceptibles de la contrariété à ceux de l’hostilité déclarée”.
 On en déduit donc que les règles du dialogues ne sont pas définies et laissent libre à l’interprétation et aux intérêts personnels. De plus, il est facile de passer de la cordialité à l’hostilité, même si cela se fait par accident. Mais si justement les dialogues peuvent conduire à la guerre, comment peuvent-ils assurer la paix ? Certes, il faut rester méfiant envers la nature humaine mais est-ce que cela signifie que nous devons rester sceptiques face au dialogue ? Les échanges de paroles s’affranchissent de ce référentiel car ils peuvent incorporer le conflit, dit guerre des idées. D’autant plus que les échanges économiques forcent les Etats à garder cette cordialité requise et que le dialogue permet aussi d’éviter le Potlach de Mauss.

 

 

Nous ne pouvons naïvement conclure que les hommes vont adopter ce “comportement” et dialogue cordial du jour au lendemain. La nature humaine semble empêcher cela par la volonté des hommes à se regrouper et défier les potentiels rivaux. La paix serait illusoire et instable car elle mènerait vers la guerre. Pourtant, nous avons vu que la mondialisation fait preuve d’un rapprochement entre collectivités et Etats et nous démontre que les échanges économiques peuvent attiser la fureur et la haine. Même si ces échanges commerciaux pourraient signifier une inégalité et un sentiment d’oppression, empêchant ainsi la paix, ils sont cruciaux dans la stabilisation de la paix. Une paix qui ne serait pas la paix onusienne.
Il faut, bien au contraire, adapter la paix à la nature humaine que nous avons abordée précédemment : cette compétition des idées et les légères hostilités lors des dialogues vont justement permettre aux hommes de montrer leur mécontentement et leur nationalisme sans pour autant sombrer dans la guerre des hommes. Et c’est pour cela que Victor Hugo utilise le terme de guerre et non de discussion car ces dialogues doivent simuler une sorte de guerre, mais une guerre immatérielle et conceptuelle.
Ainsi, il en découle que la guerre des idées est le moyen par excellence pour atteindre la paix, l’adaptant à la nature humaine.

 

 

 

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