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fredericgrolleau.com


Spinoza , "Traité Théologico-Politique", chapitre 20

Publié le 2 Mars 2017, 10:40am

Catégories : #Philo (textes - corrigés)

Spinoza , "Traité Théologico-Politique", chapitre 20

Puisque le libre jugement des hommes est extrêmement divers, que chacun pense être seul à tout savoir et qu'il est impossible que tous donnent la même opinion et parlent d'une seule bouche, ils ne pourraient vivre en paix si l'individu n'avait renoncé à son droit d'agir suivant le seul décret de sa pensée. C'est donc seulement au droit d'agir par son propre décret qu'il a renoncé, non au droit de raisonner et de juger ; par suite nul à la vérité ne peut, sans danger pour le droit du souverain(1), agir contre son décret, mais il peut avec une entière liberté donner son opinion et juger et en conséquence aussi parler, pourvu qu'il n'aille pas au-delà de la simple parole ou de l'enseignement, et qu'il défende son opinion par la Raison seule, non par la ruse, la colère ou la haine, ni dans l'intention de changer quoi que ce soit dans l'Etat de l'autorité de son propre décret.

Spinoza, Traité Théologico-Politique, chp 20

(1) : souverain : autorité individuelle ou collective à qui seule "il appartient de faire des lois" (selon Spinoza)

 

Proposition de traitement par mlle Yolande Gennaoui et mr Benkhaled, Lycée Albert Ier de Monaco, TS3, janvier 2017.

 

Le droit de l’homme est très discuté. Ce dernier possède des droits qui lui sont autorisés par des textes écrits et d’autres droits se sont créés à cause de son caractère rebelle qui agit contre la loi et affirme vouloir avoir le droit d’avoir le droit. C’est le droit positif qui se rencontre avec le droit naturel. Comme le dit la devise du droit romain : « Suum cuique tribuere », attribuer à chacun le sien. Chaque individu a le droit au droit dans la limite où cela n’empêche pas à un ou plusieurs individus de lui enlever son propre droit. Spinoza, l’auteur du texte qui est extrait du chapitre 20 de Traité Théologico-Politique, a fait auparavant dans l’Ethique allusion au droit du plus fort avec la métaphore du gros poisson qui mange le plus petit poisson.                                            
Le thème de ce texte est une fusion de la raison et du droit. En effet, l’un amène l’autre et conduit ainsi l’homme vers le bonheur. Spinoza à travers ce texte dit que l’homme a certains droits comme celui de parler, de juger et de raisonner mais pas d’agir contre l’Etat. Cette thèse répond à la problématique qui cherche à savoir dans quels cas les hommes peuvent vivre en cohésion et en harmonie entre eux dans une société organisée autour d’un Etat.                                           

Dans un premier temps, Spinoza évoque les différences qui composent la société et le désaccord qui sépare les hommes. Puis il explique quels sont leurs droits et pourquoi ils doivent renoncer à celui d’agir. Il prévient que le droit du plus fort est un danger et qu’il faut respecter la vérité pour maintenir leurs droits. Par la suite, il condamne les hommes qui osent imposer leurs choix et croyances en voulant changer l’Etat. Spinoza fait un appel à la raison des Hommes. 

 

 Pour commencer, la société est composée d’individus différents sous tous les aspects. Ce qui les différencie le plus est la pensée. Par pensée, il faut comprendre que chaque homme a une manière différente de juger. Dès le début de la ligne 1 à la ligne 3, Spinoza commence par un fait qui devient presque un principe en utilisant directement « Puisque ». En tant que « libre jugement » (l.1), Spinoza éclaire deux mots très forts qui se compensent. D’un côté il y a la liberté. Cependant il serait intéressant de savoir s’il s’agit de la liberté attribuée par le droit positif qui est inscrite dans les textes des droits de l’homme. Il se peut sinon que cette liberté naisse du fait que l’homme se donne le droit à lui-même d’exercer cette liberté sous l’interdiction d’une institution. Puis vient le terme jugement. Ce dernier qui peut provenir de préjudices, d’une prise de position lors d’un procès ou de juger, donc de donner sa propre opinion sur quelqu’un ou sur une situation. Dans le cas présent, il s’agit d’une prise de position.
D’ailleurs il accuse en quelque sorte l’égoïsme et le sentiment de supériorité de chaque individu : « chacun pense être le seul à tout savoir » (l.1/2). Cette arrogance à prétendre qu’il est plus sage et qu’il serait capable de juger mieux que les autres est un fait présenté par Spinoza. Cela condamne donc l’homme à tout ce qui s’en suit. Par ailleurs, il est « impossible » (l.2) de trouver un accord qui soit plaisant à tous car ils ne peuvent pas donner « la même opinion » (l.2) comme s’ils parlaient « d’une seule bouche » (l.2/3). L’idée donc d’avoir un représentant ou même un porte-parole est rejetée par Spinoza. Chacun doit exprimer son opinion malgré le fait qu’elles puissent être nombreuses et différentes entre elles. Il s’appuie alors sur le principe de la démocratie où l’on peut écouter la parole de chaque citoyen. Le seul problème est que l’égoïsme humain rend difficile le processus d’installation de la justice dans le cas où certains trouveront plus propice des décisions qui à d’autres peuvent sembler désavantageuses. Ce désaccord isole ensuite les individus dans la société. Comme l’a dit ailleurs Hobbes « l’homme est un loup pour l’homme », c’est-à-dire qu’il est constamment en rivalité avec son semblable.                                             

De plus, l'auteur affirme : « si » (l. 3) - qui signifie dans le cas où - le « droit d’agir » (l.3) n’avait pas été abandonné par les hommes.... L’homme a donc renoncé suivant « le décret de sa pensée » (l. 3-4) au « droit d’agir » (l.3). En combinant le début du texte à cette partie on obtient le fait que chaque individu a le droit selon l’autorité d’avoir certaines pensées, des jugements et des opinions mais n’a pas le droit d’agir comme il lui plaît.  Il est alors uniquement autorisé à avoir des droits que l’on peut appeler abstraits et presque spirituels mais non pas des droits concrets qui interviennent dans les actions et les prises de décisions.
Le fait qu’il ne puisse pas passer à l’action empêche l’homme de satisfaire son besoin d’agir et d’avoir le droit au droit. Cette contrainte est imposée cependant par « le seul décret de sa pensée » (l.3-4). Alors ce choix est-il rationnel ? Il l’est lorsque précédemment il est dit que les hommes vivent « en paix » (l.3). Cela est vrai lorsque l’on pense au fait que certaines impulsions criminelles peuvent causer la mort d’individu. Dans ce cas, ce choix est considéré comme juste.
Cependant il est aussi injuste dans les cas où le droit d’agir servirait à défendre quelqu’un. Par exemple en ce qui concerne l’auto-défense face à un homme armé, notre vie est menacée, avons-nous le droit de nous défendre ? Dans le cas d’Antigone de Sophocle, elle a décidé d’agir en risquant sa vie pour défendre l’honneur de son frère qu’elle voulait enterrer. Cela, sachant que Créon le lui interdisait. Pour revenir au texte de Spinoza, renoncer au droit d’agir peut invoquer des avantages tout comme des inconvénients et des contraintes dans le but de trouver la « paix » (l.3) et la sérénité en société.            

En outre, de la ligne 4 à 5, Spinoza conclut sur son idée avec « C’est donc » (l.4). En analysant bien, c’est le « droit d’agir » (l.4) qui a été auparavant abandonné auquel l’homme a renoncé. Cela veut dire que le droit d’agir est toujours un droit duquel l’homme ne s’est pas complètement détaché. Le « droit de raisonner et de juger » (l.5) est toujours maintenu et n’est pas la cause du renoncement. L’homme n’a pas renoncé par volonté morale ou rationnelle, mais par action concrète à cause de l’instinct et de l’impulsion pour pouvoir atteindre la paix. D’ailleurs, il en est tout à fait conscient. Cela entraîne ensuite, un recours à la liberté.
En effet, la seule condition pour avoir une « entière liberté » (l. 6) de « donner son opinion et juger » (l.7), est de ne pas « agir contre » (l.6) « la vérité » (l.5). La vérité est ambigüe dans cette phrase car il est complexe de savoir qu’elle est la vraie vérité, qui l’a choisie et d’où vient-elle. Admettons que cette vérité soit divine ou même reconnue par tous, elle doit être respectée. Dans tous les cas, cette vérité n’est certainement pas créée par le droit souverain. Cette idée rejoint en quelque sorte le droit du plus fort. Une autorité qui s’impose et veut dominer ne signifie pas qu’elle ait raison et que ce qu’elle dise et ordonne repose sur la vérité et le juste. C’est pour cette raison que la vérité est une menace et un « danger » (l.5) pour le droit souverain qui ne la respecte pas.
On peut prendre l’exemple des régimes totalitaires qui faisaient passer des messages aux peuples qui étaient inventés et non fondés. Tel est le cas du régime nazi qui rejetait les juifs et leur religion. Alors que selon la vérité divine nous sommes tous égaux tout comme nos religions doivent être acceptées et respectées.   

Pour finir, la dernière partie va de la ligne 7 à 10. L’homme a le droit de « parler » (l.7) mais pas d’agir comme nous l’avons vu précédemment, seulement s’il n’exagère pas et qu’il ne dépasse une certaine limite : « pourvu qu’il n’aille pas au-delà de la simple parole ou de l’enseignement » (l.7-8). Le mot enseignement peut se lier à nouveau avec les régimes totalitaires ainsi que la loi du plus fort.
Effectivement un homme qui croit avoir raison affirme ses paroles comme de la pure sagesse et comme des paroles sacrées et incontestables dans l’intention de dominer et d’influencer d’autres individus. Ses idées, ses principes et tout ce qu’il dit doivent être soumis par sa « Raison seule » (l.8). Ici la raison possède une majuscule. Elle va au-delà de la simple raison utilisée comme justification ou excuse. C’est la rationalité qui doit prendre la main sur les décisions et le droit des hommes. C’est à elle de manipuler les hommes et non à un autre homme. La Raison devient sagesse et incarne la vérité incontestable et recherchée. Elle condamne et annule complètement « la ruse, la colère » et « la haine » (l.9) qui sont les causes de certaines décisions et opinions prises par les politiciens qui ont un rôle dans l’Etat.                                   
Spinoza encourage l’objectivité et non pas la subjectivité. Cela signifie qu’il penche pour le droit positif et non le droit naturel. En effet, l’homme dans certaines conditions et mesures, annihilé par ses impulsions et ses désirs de domination, peut être amener à « changer quoi que ce soit dans l’Etat » (l.9) sans raisons.

 

En conclusion, Spinoza explique que l’homme a des droits qui sont plutôt moraux et non qui lui permettent d’agir. Cela lui permet de trouver un équilibre avec son entourage et de ne pas annuler les droits des autres en se donnant des droits en plus à lui-même. Le droit souverain qui n’est pas pour tous est menacé par la vérité absolue qui doit conduire les hommes à vivre ensemble. Quant à l’homme, il doit avoir une conscience objective qui lui permet d’être dirigé par la Raison.               

Ce texte est court mais très concentré. Spinoza arrive de manière très habile à regrouper des thèmes divers comme la raison, la conscience, le droit, la justice et le désir. Spinoza se réfère au désir implicitement car il est évident que si un homme est privé du droit d’agir, malgré le fait qu’il puisse atteindre la paix, il ne satisfait pas ses désirs. Alors, cela pourrait-il donc être un obstacle pour arriver enfin au summum et parvenir au bonheur ? Afin de préserver la paix en société, faudrait-il renoncer au bonheur également ? En croyant qu’installer la paix nous ferait parvenir enfin au bonheur tant espéré et désiré, ne serions-nous pas plutôt en train de l’éloigner toujours plus ?

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