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fredericgrolleau.com


Tintin est-il déviant ? (dossier partie 1)

Publié le 13 Novembre 2016, 10:48am

Tintin est-il déviant ? (dossier partie 1)

Quand Tin­tin fait le guet

“Tin­tin boy-scout est aussi Tin­tin schizo. S’il n’était qu’un petit huma­niste dévoué aux bonnes causes, il y aurait long­temps qu’il nous aurait las­sés en s’inscrivant dans un club où rayonnent soeur Emma­nuelle et l’Abbé Pierre.“
Pierre Sterck, Tin­tin schizo

Partie 1 :

Quand Hergé, tote­misé Renard Curieux, fit ses débuts dans une revue scoute, il avouait volon­tiers que Tin­tin, épris d’aventure et de jus­tice, était l’incarnation des valeurs de ce mou­ve­ment. De fait, rare­ment per­son­nage aux traits si lisses et aux moeurs si simples aura été aussi adulé …et dis­sé­qué. Flan­qué de son éter­nel fox, le jeune repor­ter à la houppe qui paraît, du haut de son empire, n’avoir rien à envier à Largo Winch semble n’avoir pas pris une ride alors que l’on a fêté il y a peu son quatre-vingtième anni­ver­saire, que s’est ouvert  en Bel­gique le musée qui lui est dédié à Louvain-la-Neuve  le 2 juin 2009 et que le Grand Palais pari­sien lui consacre une expo­si­tion depuis fin sep­tembre 2016 (Hergé).
Pour­tant, der­rière la bon­hom­mie évidente du per­son­nage et de ses com­parses, incar­nés en 2011 dans l’adaptation ciné­ma­to­gra­phique du Secret de la Licorne et du Tré­sor de Rack­ham le Rouge par Ste­ven Spiel­berg et Peter Jack­son, bon nombre de spé­cia­listes tin­ti­no­philes se plaisent à cher­cher la faille dans la cui­rasse. Forts du mot de Jan­ké­lé­vitch selon lequel « le res­pect est par­fois une bar­rière à l’amour », d’aucuns n’hésitent pas à revi­si­ter les arcanes tin­tin­niennes afin d’exhumer à la vue de tous les éléments qui per­met­traient de pen­ser autre­ment Tin­tin que selon la ligne — claire — offi­cielle régen­tée par les ayants-droits d’Hergé. Emerge alors au gré des Aven­tures… et des ren­contres le com­por­te­ment hors-norme du héros pré­féré des lec­teurs de 7 à 77 ans qui tend à s’affirmer comme “déviant”.

 Sexuelle, poli­tique, reli­gieuse, sociale, la déviance s’applique en effet à une manière d’être, de pen­ser ou de se conduire qui s’écarte des stan­dards sociaux, moraux ou cultu­rels régis­sant une col­lec­ti­vité. Elle peut concer­ner un indi­vidu ou un groupe, être choi­sie ou subie. Quelle qu’elle soit, observe Albert Ogien (Socio­lo­gie de la déviance, Armand Colin) elle sus­cite géné­ra­le­ment une réac­tion de malaise ou d’agressivité, et le groupe dont on a divergé s’efforce, par des moyens médi­caux, sociaux ou judi­ciaires, de la neu­tra­li­ser, de la contrô­ler ou de l’intégrer. Comme l’indique l’étymologie, la déviance concerne tout ce qui s’éloigne du droit chemin.

Tin­tin est-il humain ?
De ce point de vue, comme en témoigne l’essayiste et auteur dra­ma­tique Jean-Marie Apos­to­li­dès dans Les méta­mor­phoses de Tin­tin, Tin­tin, de par son angé­lisme affi­ché, sort bien par­fois du sillon psy­cho­lo­gique et exis­ten­tiel qu’il ne devrait point quit­ter. Petit gar­çon au sobri­quet enfan­tin qui ne veut pas gran­dir et se confon­ter à la figure du Père ou des sub­sti­tuts qui en tiennent lieu — Hergé recon­naît dans son Entre­tien avec P. Hamel et B. Pee­ters qu’il connaît bien la psy­cha­na­lyse de Jung -, Tin­tin n’a pas de parents atti­trés, c’est une sorte d’“enfant trouvé” tout-puissant qui semble plier le monde à ses volon­tés. Mais sans père il est aussi sans repère (sans rival au sens pyscha­na­ly­tique), et c’est auprès d’autres figures (Had­dock, Siclone, Calys­tène, Halam­bique, Tour­ne­sol…) qu’il cher­chera une incar­na­tion du mys­tère, de la loi et de l’autorité.
On peut ainsi lire L’Etoile mys­té­rieuse comme une explo­ra­tion de l’enfance (insu­laire) pri­mi­tive et de ses peurs où il fau­drait pou­voir établir sa marque pour éviter d’être dépen­dant d’une Mère-nature toute-puissante et mons­trueuse. Notre héros lutte en ce sens pour main­te­nir ce qu’Apostolidès nomme la « struc­ture de l’ordre » et vivre au regard des valeurs que tout père, sym­bo­lique ou effec­tif, impose à sa des­cen­dance) : ins­tallé dans une zone pré-oedipienne ras­su­rante, le héros est sem­blable à un per­son­nage de contes de fées. Refu­sant comme Peter Pan de vieillir, il n’a aucune vie per­son­nelle, n’a rien d’individualisant et voit toutes les choses à l’entour comme issues d’une famille unique. D’où dans les pre­miers albums sa non dis­tinc­tion de ce qui sépare les êtres et les cultures.

“Mal­gré ses errances autour du monde, rien de l’univers exté­rieur ne pénètre chez Tin­tin.” (J.-M. Apostolidès)

Méconnais­sant la sexua­lité et obsédé par le Bien, sans femme ni argent, il cherche seule­ment, note l’auteur des Méta­mor­phoses…, à « réta­blir sur terre l’état d’innocence para­di­siaque » ori­gi­naire, ce qui contri­bue à le perdre dans notre monde sym­bo­lique de consom­ma­tion et d’ échanges. Il échappe ainsi aux règles admises par la société qu’il assi­mile à un monde dégradé, ne trou­vant par­fois le repos, via des robin­son­nades qui ne déplai­raient pas au Deleuze de La logique du sens, que dans la Nature. Sa déviance s’enracine en ce que, dépourvu d’origine et de filia­tion assi­gnables, il n’a para­doxa­le­ment pas grand chose d’humain ne dis­pose d’aucune exis­tence pri­vée, ce qui explique le “com­mu­nisme” du châ­teau de Moulinsart.

“Il n’accumule rien, n’apprend rien, ne pos­sède pas de carac­té­ris­tiques qui le rap­pro­che­raient des humains ordi­naires (…) Tin­tin revient sans cesse à la case de départ puisque l’expérience n’a pas prise sur lui. (…) c’est pour­quoi il ne viel­lit jamais. ”(J.-M. Apostolidès)

Had­dock ou le retour impos­sible au monde réel
Héros soté­rio­lo­gique tel le Christ, sans amour ni haine, ce sur­homme en pan­ta­lons de golf qui refoule tout désir ne vit que dans ce miracle per­ma­nent au fil de ses exploits : res­tau­rer le Bien ici-bas. C’est cet irréa­lisme des pre­mières aven­tures encore dédiées à la figure de la pre­mière enfance culmi­nant dans Le Sceptre d’Ottokar que vient contrer la figure de Had­dock, bouche sur pattes toute en déme­sure et ora­lité intro­duite par Hergé à par­tir du Crabe aux pinces d’Or (le capi­taine alcoo­lique est à la tête d’un navire fai­sant à son insu du tra­fic d’opium et où Tin­tin est empri­sonné par le bras droit du méchant Ras­ta­po­pou­los). Had­dock per­met à Tin­tin d’entrer dans le monde objec­tif des échanges et des adultes, de com­men­cer une exis­tence per­son­nelle au lieu de res­ter dans son quant-à-soi.
Une rela­tion par­ti­cu­lière qui amène le Capi­taine, perdu dans le désert, à vou­loir ensuite faire sau­ter la tête de Tin­tin comme un bou­chon de cham­pagne, ce qu’Apostolidès assi­mile à un désir homo­sexuel expli­cite, l’alcool qui équi­vaut à une pul­sion du Ça freu­dien étant de l’ordre du sym­bole phal­lique. Had­dock qui, plus loin, remet le cou­vert phan­tas­ma­tique en vou­lant cette fois « boire Tin­tin » ramené à une bou­teille de bour­gogne rouge !

Or, en menant Had­dock à maî­tri­ser ses pul­sions des­truc­trices, Tin­tin va prendre conscience des siennes propres : ainsi de la scène plus loin où, dans une cave de Bag­ghar, Tin­tin et Had­dock, enfer­més par des ban­dits sont enivrés par les vapeurs de l’alcool et goûtent au plai­sir défendu de la saôu­le­rie col­lec­tive, Tin­tin enton­nant un air d’opéra et encou­ra­geant Had­dock à se com­por­ter …comme un chien. Ce pas­sage de l’univers théo­lo­gique à l’univers psy­cho­lo­gique, en même temps qu’il donne la vedette des Aven­tures… au capi­taine, per­met au héros pré-oedipien qu’était Tin­tin, indif­fé­rent jusqu’alors à la dif­fé­rence des sexes, de s’ouvrir à la sexua­lité humaine au sens où le repor­ter, “au-delà d’un desir homo­sexuel incons­cient et constam­ment réprimé” (Apos­to­li­dès), accède enfin à un uni­vers tant per­son­nel que phan­tas­ma­tique.
Mais c’est là une excep­tion, la déviance de Tin­tin l’empêchant le reste du temps de quit­ter le monde de la petite enfance, le temple du som­meil. Curieu­se­ment, face au falot capi­taine, aussi mal­adroit qu’exubérant, note Apos­to­li­dès, Tin­tin, avec son contrôle per­ma­nent des pul­sions agres­sives ou sexuelles, incarne un être abs­trait, tout en refou­le­ment : son ouver­ture à la vraie vie a échoué.

“Ce qu’ignore l’enfant trouvé, c’est que dans le com­bat fra­ter­nel qu’il livrera au capi­taine, le vain­queur n’est pas celui qu’on atten­dait.” (J.M. Apostolidès)

Pour par­ler de déviance, il faut que soient réunis trois éléments : exis­tence d’une norme, trans­gres­sion de cette norme et stig­ma­ti­sa­tion de cette trans­gres­sion. L’origine de la déviance n’est donc pas à cher­cher dans la nature pro­fonde de l’individu, mais bien plu­tôt dans son rôle social, lequel déter­mine son iden­tité. La déviance s’inscrit dans une dia­lec­tique dont le pôle opposé est for­cé­ment la norme qu’elle enfreint. Par­tant, le déviant est celui qui, par consen­sus com­mu­nau­taire, est affu­blé d’une étiquette — véri­table “stig­mate social”- ; celui qui ne sous­crit pas à la morale commune.

suite partie 2

 fré­dé­ric grolleau

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