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fredericgrolleau.com


« Pourquoi moi ? » (dissertation)

Publié le 21 Novembre 2016, 08:08am

Catégories : #Philo (textes - corrigés)

« Pourquoi moi ? » (dissertation)

Proposition de traitement par Alexia Kerwat, lycée Albert Ier de Monaco,  TES1, novembre 2016.

En disant « moi », on affirme être maître de soi, de ses goûts, pensées et actions. On se possède soi-même en restant conscient de ce que l’on fait. Le « moi » permet à l’individu de se définir en tant qu’être séparé des autres et unique.
On peut donc dire moi à un moment donné mais est-on toujours un seul et unique moi à tout moment ? Comment pourrait-on savoir si le moi désigne le tout du sujet ou une seule de ses parties ? « Pourquoi moi ? ».
Le moi définirait le sujet en tant qu’unique individu. Cependant il arrive qu’il perde le contrôle de soi et ne puisse plus être ce « moi » unique et propre à chacun. Nous montrerons dans une première partie qu’il faut parler de soi en disant « moi » pour être un individu libre et responsable des ses actes. Par la suite, nous expliquerons les limites de la liberté du sujet qui dit « moi ». Enfin, nous considérerons que le « moi » ne pourrait être qu’une illusion, produite par le langage.

 

Un individu est celui qui se comprend soi-même en tous lieux et à tout moment. Il est le seul ayant accès à ses pensées, pouvant les contrôler et agir en accord avec celles-ci. S’opposant à l’objet, l’individu possèderait une âme qui lui permettrait de raisonner et de trouver sa place dans le monde. C’est en étant sa propre personne, ou sujet, qu’il est capable de dire « je » et par extension « moi », ce qui confirmerait son individualité et subjectivité, le différenciant au sein des autres Hommes. C’est avec ce « moi » que l’individu doté de la parole communique ses propres pensées et qu’il s’affirme en tant qu’être unique.

Avant de dire « moi », il faudrait d’abord prouver l’existence de ce soit disant sujet. Il pourrait être un « soi », maître d’un « moi » n’étant qu’une illusion. Pour être à l’origine de ce que l’on pense, il faut avoir la certitude indubitable d’être une réalité. C’est ce que René Descartes cherche à découvrir, dans son Discours de la Méthode, publié en 1637, lorsqu’il remet en question les connaissances reçues durant son éducation. Ce philosophe, se préoccupant d’avoir été trompé, cherche une vérité qui lui permettrait de fonder une base pour tout autre certitude. Celle-ci serait un « moi » qui concrétiserait l’individu en tant qu’être raisonnant et pouvant choisir son destin. En utilisant l’arme redoutable du doute qu’il applique de façon hyperbolique et généralisée, Descartes en arrive à la certitude de penser car il se rend compte de pouvoir douter de tout sauf du doute lui-même. La conclusion de cette première certitude est la fameuse phrase « cogito ergo sum » : en tant qu’être pensant, le sujet existe réellement. Descartes sait pouvoir dire « je » car il est en charge de ses propres pensées et existe en temps réel. Il admettra en 1644, dans ses Principes de la philosophique, « Par le mot penser, j’entends tout ce qui se fait en nous de telle sorte que nous l’apercevons immédiatement par nous même ». Le moi de Descartes serait capable d’être en charge de sa pensée sans médiation. Il pourrait être trompé dans un premier temps par sa naïveté et innocence en tant qu’enfant ayant enregistré des connaissances complètement fausses mais, par la suite, sa capacité à réfléchir et être conscient de soi et de ses propres pensés ne pourrait pas être remise en question.

Cependant, Descartes, par son affirmation de l’existence d’un cogito pensant par lui-même, laisse de nombreuses questions sans réponse comme la constitution du moi, celui-ci pouvait être multiple.

Kant, en disant « Le je pense doit pouvoir accompagner toutes mes représentations » répondra à ce problème, dans sa Critique de la raison pure en 1781. Il introduit le concept d’une conscience réflexive qui unifierait toutes ses pensées, émotions et désirs multiples. C’est par cette capacité de dire « je » et d’être à l’origine de ses représentations que le « moi » est unique et non pas un « soi » ou un autre. Il est le seul maître de ses pensées et existe du fait que par « je pense », Kant fait référence au cogito de Descartes.

Quand on dit « moi », on sous-entend un concept qui garderait la même forme et essence au cours du temps. Il faudrait au moi un fond qui lui permettrait de garder son identité. La mémoire, par sa capacité de revendiquer notre particularité et responsabilité d’actions passées, nous permettrait de rester la même personne. La conscience de soi déterminerait alors notre identité. En 1689, dans son Essai sur l’entendement humain, Locke dira « L’identité de telle personne s’étend aussi loin que cette conscience peut atteindre rétrospectivement toute action ou pensée passée ; c’est la même maintenant qu’alors et le soi qui a exécuté cette action est le même qui, à présent, réfléchit sur elle ». Pouvant se souvenir de soi-même en tout temps fait que le sujet reste ce « moi », une base indispensable sur laquelle repose son identité et qui résiste à tous les changements qui viendraient affecter son extérieur ou ses paramètres intérieurs. C’est un moi conscient de sa propre existence durant ses premières années de vie jusqu’à son dernier souffle.

Un moi qui existe, qui réfléchit grâce à une conscience qui le rend conscient de soi à tout moment permet à l’individu d’être libre et responsable de ses actes. Il a accès à ses pensées et se comporte conformément à celles-ci et devrait être libre de pouvoir penser ce qu’il désire. Ces certitudes seront remises en question par différents philosophes revendiquant que le sujet puisse être dépossédé de soi et ne pas remplir cette faculté de responsabilité totale et d’unité dans le temps.

La question de souveraineté du sujet prend toute sa valeur dans le milieu de la responsabilité et culpabilité. En suivant la thèse de Kant, nous sommes tous responsables de nos actions et nous pouvons les revendiquer. L’homme innocent ou celui coupable s’identifie à ses actions, même s’il ne les déclarerait pas toujours à voix haute. Mais on peut être accusé en tant que coupable tout en étant innocent, ou plutôt en croyant l’être à cause d’actions inconscientes par exemples. S’exclamer « pourquoi moi » signifierait une méconnaissance de ses propres actions et une volonté de les comprendre. Cette expression aurait une connotation négative, où le sujet se considèrerait immunisé des malheurs qui lui tombent dessus. Il voudrait reporter l’accusation et responsabilité sur un autre, en refusant d’accepter un verdict imposé sur lui. Le trait de responsabilité qui marque le fond d’un sujet perdrait sa valeur. Si une identité peut être définit par des éléments extérieurs auquel le sujet ne réussit pas à s’identifier, il ne serait plus qu’un esprit pensant qui n’a aucun contrôle sur ce qui lui arrive.

 

Le moi existe et réfléchit mais il pourrait en effet y avoir des limites à sa définition. Ce moi pourrait comprendre seulement une partie de soi-même, non pas son tout. Le moi ne correspond peut-être pas forcément à un « je » qui maitrise sa propre identité et actions, ce qui annulerait sa responsabilité et liberté en tant qu’être pensant.

Dire « moi » suggère un contrôle et une possession de ce qui nous définit. Mais il arrive de perdre le contrôle de nos faits et gestes. C’est le cas des passions et désirs par exemple qui montrent à quel point on pourrait remettre en question la souveraineté du sujet. Un moi qui ne se contrôle pas à tout moment est susceptible d’être assujetti à d’autres forces, en dehors de sa prise. Des éléments peuvent échapper à la réflexion du sujet. C’est avec les lapsus ou actes manqués que l’on comprend que la conscience n’a pas toujours le dessus dans la vie psychique de l’être humain. Ainsi, Freud, inventeur de la psychanalyse remettrait en question l’héritage de Descartes par le biais de l’inconscient, une entité intérieure dans laquelle serait refoulés des images par pulsions non intentionnelles. Ceci voudrait dire que « je » puisse être un autre, comme Rimbaud explique dans sa lettre à Georges Izambard, au 13 mai 1871. En effet, pour lui « c’est faux de dire : je pense ; on devrait dire on me pense. Pardon du jeu de mots. Je est un autre ». Le moi ne se contrôle pas forcément toujours s’il n’arrive pas à comprendre ce qui se passe en lui et ce qui le fait agir.

Le moi n’est pas non plus isolé. Il a été crée et façonné au sein d’une société. Son origine, ou essence, qui le définissait aurait pu alors se transformer, ce qui ferait que le moi n’est en réalité qu’un produit de sa société ou « classe sociale », comme le dit Marx. En 1859, ce dernier pose l’hypothèse, dans sa Critique de l’économie politique, que « Ce n’est pas la conscience qui détermine l’existence, c’est au contraire l’existence sociale des Hommes qui détermine leur conscience ». Le moi perdrait alors toute responsabilité et liberté. Il serait amené à croire par les institutions qu’il est libre mais ne le serait pas réellement.

On pourrait toutefois être amené à penser que les « moi » coexistent en un tout sans pour autant s’influencer au point d’altérer leur entière identité. C’est la réflexion individuelle et conscience qui permet à l’individu de faire des choix qui lui sont propres, pour donner à sa vie la direction qu’il désire. Le moi pourrait n’être qu’en partie maître de soi ou entièrement changé par sa société, ce qui pourrait en amener à des thèses de totale dépossession.Etre un sujet ne serait peut-être qu’une caractéristique de l’individu mais surtout pas son essence. Le seul fait d’employer les guillemets en désignant le « moi » montrerait qu’il n’est rien d’autre que le produit du langage, uniquement là pour représenter une caractéristique humaine d’individualité. Le linguiste Benveniste suggère que « C’est dans et par le langage que l’Homme se constitue comme sujet » dans les Problèmes de linguistique générale en 1966. Ce qu’on appellerait la « subjectivité du discours » serait la raison de l’existence : on se revendique comme individu en disant « je », ce qui ne revient pas à dire « il ».Les linguistes ne revendiqueraient pas l’existence du sujet. Cependant, pour eux, ce sujet ne correspondrait pas au moi sacré, cogitant de Descartes et à l’origine de toutes ses représentations, de Kant. Il ne serait en vérité que le résultat d’une nécessité à communiquer dans la société. Nietzsche irait même jusqu’à dire que le sujet est uniquement le produit du langage. C’est en 1886, dans Par-delà Bien et Mal, que Nietzche suggère que « Quelque chose, mais que ce quelque chose soit justement l’antique et fameux « je », voilà, pour nous exprimer avec modération, une simple hypothèse, une assertion, et en tout cas pas une certitude immédiate ». La prééminence du « je » ne serait alors qu’une simple illusion et affaire linguistique.

 

Le moi est doté d’une conscience et réfléchit par lui-même, en restant soi-même à tout moment. Il n’est cependant pas maître de sa propre conscience en ce qui concerne le déterminisme extérieur et l’existence de l’inconscient. Se poser la question « pourquoi moi ? » montre que l’individu peut bien perdre contrôle de soi. L’importance de son individualité est alors affaiblie par le fait qu’il ne comprend pas toujours ses pensées et actions ou le résultat de ses choix, ou même les circonstances dans lesquelles il se trouve.  De plus, étant le résultat de la création de la langue, le moi ne pourrait être qu’une illusion et qualité commune et non pas individuelle à chacun.

 

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