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fredericgrolleau.com


"Le monde de Dory"

Publié le 9 Octobre 2016, 12:45pm

Catégories : #Philo & Cinéma

"Le monde de Dory"

Montrez-moi quelqu'un de normal et je le soigne

Synopsis
Dory, le poisson chirurgien bleu amnésique, retrouve ses amis Nemo et Marin. Tous trois se lancent à la recherche du passé de Dory. Pourra-t-elle retrouver ses souvenirs ? Qui sont ses parents ? Et où a-t-elle bien pu apprendre à parler la langue des baleines ?

Mnémo versus Nemo ?
Du grec ancien μνήμη, mnêmê (« souvenir, mémoire »), mnémo designe un préfixe formateur de mots en rapport avec la mémoire alors que le latin nemo signifie "personne". Quiconque se projette au-delà de la mention «  à partir de 6 ans «  accolée au flm comprend que la jonction entre « Le monde de Dory » et le précédent opus « Le monde de Nemo » porte, en dehors du divertissement et des scène cocasses qui essaiment le film, sur le rôle de la mémoire au regard de l'identité personnelle et de la constitution de la subjectivité.
Ce spin-off mettant en valeur la charismatique Dory qui avait si bien épaulé Nemo à la recherche de son fils Marin dans le premier volet se voit en quelque sorte rattrapée par sa mémoire : à son tour aidée de Nemo et Marin mais aussi de nouveaux personnages aquatiques (le poulpe misanthrope Hank, le Beluga Baily au sonar défaillant, Destinée le requin baleine malvoyant, l’oiseau fou Becky, les deux loups de mer accrochés à leur rocher, et qui le défendent jalousement des tentatives d’intrusion d’un de leurs semblables, voir aussi dans les bonus  le film dédié au petit oiseau Piper...), la voici à la recherche de ses parents ...et surtout d'elle-même.

Une odyssée de la  ψυχή (psuché)
Le véritable personnage du film, invisible, est donc la déficience mnésique, nul ne sachant si Dory parviendra ou non à retrouver pleinement ses souvenirs. Idéale patiente pour la psychanalyse freudienne soutenant qu'on n'oublie pas par hasard et qu'il y a une raison pour toute chose, Dory en effet n'oublie pas qu'elle oublie même si elle oublie la plupart du temps ce qu'elle oublie. Ce thème cyclique de la mémoire trouble cherchant à s'apercevoir – au sens philosophique et phénoménologique de la perception intentionnelle de soi par soi – fournit au film son fil directeur à la fois comique et émotif.
Nous importent moins alors les vagues du grand bleu que le houleux vague à l'âme des représentations de Dory, continûment schizées par le sentiment océanique de la dilution du soi dans le grand tout ramené à une collection de petits riens par le je(u) des réminiscences qui hantent le bien nommé poisson chirurgien devant ici soigner sa propre maladie.

Le drame de la belle bleue
De péripéties en péripéties, de rupture mnésique en rupture mnésique charriées par le sac et ressac de cet océan que sillonnent nos fougueux poissons, les scènes finales sont les plus savoureuses et déjantées, entre gags et cascades en tous genres, en hommage direct aux personnages handicapés que l'on côtoie tout du long de ce récit, dont l'enjeu semble en définitive de monter comment il est possible, en renouant avec des liens familiaux enfouis, de s'accepter et s'accomplir malgré les failles objectives constituant (aussi) notre personnalité.
De fait, faisant face à sa mémoire et son trauma avec courage, Dory se rappelle ponctuellement certains mots, certaines images de son enfance mais paraît plus d'une fois désespérée devant son état mental car inscrite dans le cercle captif d'une mémoire destinée à s'auto-annuler de manière chronique : les doutes qui s'emparent d'elle, traduisant son mal-être psychique, ralentissent alors l'action du film, trahissant les codes de l'entertainment classique de Disney.

Little Sigmund
Ce faux comique de répétition induit ainsi plutôt une réflexion sur les troubles de la mémoire immédiate plus sérieuse qu'il n'y paraît et qui permet d'en illustrer les conséquence et les vicissitudes dans la vie quotidienne. Car rien n'assure que, si Dory est parvenue à se souvenir de ses parents, ils ne l'aient pas de leur côté oubliée. A supposer qu'ils existent encore.
Malgré des répétions et une structure de quête sous-marine initiatique identique au "Monde de Nemo" (la quête pour retrouver les siens, les tentatives d’évasion, la vie dans les profondeurs), Pixar signe avec cette fable philosophique sur la solidarité et le respect de la différence un nouveau coup de maître, remarquable tant sur la forme que sur le (grand) fond. Ce Finding Dory dont on pouvait craindre qu'il se termine en méchante queue de poisson ouvre plutôt la voie, loin du seul « principe de plaisir » célébré par les topiques du freudisme, à une inscription de la réalité sociale (et ses nombreuses déficiences : l'amnésie, l'étourderie, les troubles psychosomatiques, la malvoyance, la déficience mentale) au sein des films d'animation, mettant ainsi en lumière ce précepte paradoxal  si cher à Sigmund Freud : « Montrez-moi quelqu'un de normal et je le soigne. ».

frederic grolleau

Le monde de Dory
Andrew Stanton (Réalisateur), Angus MacLane (Réalisateur) 
Studio : Disney - PIXAR
Date de sortie du DVD : 29 octobre 2016
A partir de 6 ans
Durée : 93 minute
19,99 €

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