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fredericgrolleau.com


Ted Kotcheff , "Rambo" ("First Blood")

Publié le 17 Septembre 2015, 11:27am

Catégories : #Philo & Cinéma, #DVD

Les tourments du Rambo warrior

Synopsis
John Rambo est un héros de la Guerre du Vietnam errant de ville en ville à la recherche d'un de ses anciens compagnons d'armes. Alors qu'il s'apprête à traverser une petite ville pour s'y restaurer, le shérif Will Teasle l'arrête pour vagabondage. Emprisonné et maltraité par des policiers abusifs, Rambo devient fou furieux et s'enfuit dans les bois après avoir blessé de nombreux agents. Traqué comme une bête, l'ex-soldat est contraint de tuer un policier en légitime défense. Dès lors, la police locale et la garde nationale déploient des moyens considérables pour retrouver le fugitif. Le Colonel Trautman, son mentor, intervient et essaie de dissuader les deux camps de s'entre-tuer pendant que Rambo, acculé et blessé, rentre en guerre contre les autorités.

L'étrange étrangeté ou les tourments du Rambo warrior
Tout commence dans le calme d'une petite ville ensoleillée du middle-west américain. A la recherche d'un de ses ex-compagnons d'arme au sein d'un escadron d'élite, John Rambo apprend, dépité, la mort de son ami des suites d’un cancer (dû à l’« agent orange », un défoliant toxique largement utilisé au Viêtnam). Reprenant la route, l'homme aux cheveux longs et au faciès taciturne rencontre alors un shérif local qui le prend pour un vagabond en train de traverser « sa » ville à pied. Un étranger, qui plus est, qui porte ˗ on va dire : fièrement ˗ une veste militaire avec la bannière étoilée brodée : mais ce qui semble un honneur enfui pour l'intrus s'apparente plutôt, on le pressent, à une infamie pour le représentant de l'ordre. Raccompagné pour cette (mauvaise) raison et sur fond d'agressivité latente aux portes de la ville, décidément aussi peu accueillante que l'Amérique entière, celui qui est un vétéran de la guerre du Viêtnam décide contre toute attente d'y revenir.
Et c'est le début de la fin, de la violence crescendo à venir, là où s'enracine le titre du film au sens propre : First Blood renvoie en effet à une phrase lancée plus tard par Rambo pour justifier ses actions : « They drew first blood, not me ! » (signalant qu'il n'a fait que répondre à la première offense qu'on lui a infligée ici). Pas facile pourtant de déterminer ce que désigne ce « first » : l'injustice polie teintée de xénophobie du shérif Teasle (par ailleurs vétéran lui-même de la guerre de Corée) ou l'entêtement de Rambo inscrit dans un mécanisme réflexe qui n'entend pas s'en laisser conter sur la seule foi de sa crasse apparence ?
Si ce trouble commencement et cette délicate imputation de la faute originelle connotent plutôt la découverte mutuelle d'un étranger par un autre, la conséquence, elle, est plutôt limpide : en sus de la déresponsabilisation réciproque rejetant sur l'autre l'origine du « premier sang », l'escalade de la violence entre les deux parties antagonistes, lointain écho de la métastase du bourbier vietnamien, est inévitable. De même que le spectacle refoulé de la guerre éclatant désormais sur le sol reaganien de cette paisible communauté du Kentucky.

Le droit à/de la violence : la guerre feutrée
Cette violence est celle d'individus qui, pour reprendre la leçon de Hegel dans ses Principes de la Philosophie du Droit, en viennent à confondre ˗ de manière préjudiciable ˗ le droit de l'Etat et la vengeance subjective, chacun campant sur le sentiment de son « bon droit » à rétorquer à l'attaque de l'autre. Une propension américaine à la « violence justifiée » qui commence au Viêtnam avant de se retourner, de retour au pays, contre ceux qui s'y sont adonnés et pour cela sont condamnés à être des marginaux, des  déclassés en butte à la bêtise et aux préjugés de la doxa (« Là-bas, lâche Rambo, je conduisais des chars qui valaient des millions, ici je ne peux même pas être gardien de parking. »). Comment donc celui qui s'est sacrifié pour sa patrie pourrait-il bien être déchu par celle-ci ?

Au moins peut-on constater que l'ancien soldat, malmené par les serviteurs de la loi, a assez peu le choix : être primaire mais droit, patriote jusqu'au bout du poignard de survie, orienté et hanté ˗ pour ne pas dire : prédéterminé - par ses nombreux traumatismes (cf. la scène où il revit les tortures Viêt-Cong quand on veut le forcer au début du film à être propre), sa situation ne peut-être qu'une déclaration de guerre. Un casus belli ne pouvant que le pousser à laisser éclater au grand jour la rage qui l'habite et donc à incarner le refoulé de ses compatriotes qui, à l'instar du shérif et de ses hommes le rejetant, l'ont transformé à son corps défendant en paria. La communauté, pour sa part, toute à son « oubli volontaire », refoule l'idée de guerre, ne voyant ˗ parce qu'elle le veut bien ˗ dans le déploiement massif des forces (la garde nationale puis les militaires) destinées à traquer le fugitif qu'une élémentaire opération de « maintien de l'ordre ». Critique de la société de communication et du reportage télé, T. Kotcheff insère d'ailleurs dans le décor, à titre de normativité, les journalistes des premières chaînes d'information en continu, venus capter la légende. Tout cela ne saurait être si grave.

Ce dualisme tient à ce que, alors que la « sale » guerre du Viêtnam s'est achevée depuis moins de dix ans, John Rambo est le souvenir in corpore d'un conflit et de ses horreurs dont le peuple américain, précisément, ne veut toujours pas prendre conscience ; une guerre qu'il refuse de reconnaître comme la sienne. Contre toute attente, le peuple américain n'a pas besoin de voir « ses morts » revenir des limbes de l'enfer asiatique. Il n'est donc pas étonnant que, par le biais de ses citoyens et de ses institutions, il « refoule », comme Freud le dit de toute notion ou idée irrecevable socialement et moralement pour l'esprit, tout ce qui s'y rapporte. De la même manière que le monde de l'après-guerre, après la découverte du génocide concentrationnaire nazi tel que le rapporte Primo Levi dans Si c'est un homme, s'est montré réticent à écouter les témoignages des survivants des camps de la mort.
Combattant hors pair, plusieurs fois blessé, torturé dans un camp nord-vietnamien, évadé, réintégré dans l'armée puis démobilisé en septembre 1973, Rambo se plaint d'avoir été lâché à la fois par la hiérarchie militaire, les hommes politiques, l'administration américaine, et surtout l'opinion publique, qui s'est retournée contre la guerre. La chanson du générique final (« It's a Long Road ») laisse bien entendre qu'il faudra beaucoup de temps pour solder la culpabilité impérialiste des U.S... Attitude coupable de toute une nation que résume la dernière et célèbre réplique du vétéran multidécoré : « It wasn't my war !... ». « C'était pas ma guerre ! C'est vous qui m'aviez appelé, pas moi ! ».

La honte de la guerre perdue ou le mauvais infini
Certes donc, le conflit naissant nourrit la soif de vengeance de Rambo ˗ assimilable à la vengeance « subjective » dénoncée par Hegel. Mais c'est surtout parce que ce dernier est un soldat traumatisé, formé à se défendre contre l'horreur au Viêtnam, forcé à faire l'apprentissage de la mort ˗ soit un citoyen qui s'est engagé pour défendre les valeurs de son pays (réunies à l'écran dans la figure du colonel Samuel Trautman symbolisant à la fois paternalisme et morale) et, partant, les principes « objectifs », fondamentaux de l'Etat incarnant l'Universel de la Raison selon les Principes de la Philosophie du Droit.
Là réside principiellement l'origine de ce First blood qu'on a sous les yeux (adapté par Ted Kotcheff du roman éponyme en 1972 d'un vétéran du Nâm, David Morrell) : l'entrée en guerre d'un Etat contre un autre Etat, la croyance, dans le sillage de Thomas d'Aquin en une « guerre juste » ou en une « juste cause », socle de la Justice. Un conflit particulièrement meurtrier en la matière pour une Amérique sortant d'années difficiles, militairement et économiquement, en proie à de multiples contradictions, à bout de souffle donc (et qui ne sortira pas grandie au regard de ce qui demeure sa seule défaite militaire indiscutable : celle que lui infligèrent Ho Chi Minh et le camp communiste au Vietnam). L'enseignant David Morrell présente en ce sens son personnage Rambo comme l'archétype de ses étudiants revenus du Vietnam, refusant de se soumettre à son autorité et frappés d'un mal à l'époque ignoré : le stress post-traumatique. Et le romancier de préciser dans une postface récente : « Mon intention était de transposer la guerre du Vietnam aux Etats-Unis ». Dont acte.

 

 

 

 

Ainsi, tandis que Francis Ford Coppola (Apocalypse Now) et Michael Cimino (Voyage au Bout de l'Enfer) illustrent au travers de deux épopées exceptionnelles les retombées post-traumatiques de la guerre du Viêtnam, Ted Kotcheff met en avant dans son tellurique et sombre Rambo un soldat expérimenté mais méprisé, envoyé au front contre son gré, traqué telle une bête par sa propre patrie qui le rejette, manière de clamer que toute guerre est « injuste » par essence et qu'il convient céans de la dénoncer par l'absurde, les principes hégéliens universels de l'Etat constituant parfois un mauvais infini qui broie les velléités individuelles, réduisant de facto le libre arbitre à n'être qu'un point par où passe de toute nécessité la courbe géométrique de l'histoire, ramenée à celle du déploiement de l'Esprit en tant qu'Absolu pour le philosophe de Iéna.
Une notion de « justice » peu conceptuellement arrêtée et qui varie d'un individu à l'autre, foin de tout droit dit « positif », au gré de ses besoins et de ce que les circonstances imposent. Là où Voyage au bout de l'enfer s'adresse à une Amérique pansant/pensant ses plaies mais maintenant ses échecs à l'extérieur (à Saïgon notamment) pour ne pas avoir les mains trop sales, le survival violent qu'est Rambo, qu'on peut rapprocher pour son énergie sans fioritures de l' Apocalypto de Mel Gibson, préfère laver le linge sale en famille, réintégrant ces échecs à l'intérieur de la nation, au vu et su de tous. La guerre, Rambo va la transférer de la jungle du Vietnam à l'Amérique profonde, retournant à la nature sauvage pour combattre l'armée américaine par la ruse et l'expérience acquises jadis au prix fort sur le terrain. Comme chez Cimino toutefois, la violence physique vaut surtout ici comme miroir, cathartique et dramatique, de la violence psychologique.

Une folie pouvant souvent en cacher une autre, l'oisiveté et le déni de la petite bourgade ironiquement appelée Hope (« l'espoir ») du shérif Teasle se font le catalyseur de la colère et du désespoir mélancoliques d'un homme rendu fou par la kyrielle des sévices connus au front. Ni sauveur ni héros, Rambo l'anti-héros est juste un homme qui veut survivre ˗ a fortiori de retour du front. Qu'on se le dise, la (petite) guerre personnelle ex nihilo que mène l'ancien béret vert qui, loin de poser à la victime expiatoire, décide de se dresser contre tous, sera aussi destructrice et infondée que la (grande) guerre nationale menée au Viêtnam.
Car l'essentiel dans le film de Kotcheff, vision sans concession d'une certaine Amérique rangée un peu vite dans la catégorie du film d'action simpliste au réalisme digne d'une série B, porte bien sur le parcours d'un homme en détresse. Un homme une quête de la reconstruction de son humanité perdue dans un conflit, quel qu'il soit, dont il ne veut pas. Comme le réalisateur l'atteste, « en 1982, le public américain a compris que les vétérans du Vietnam avaient été traités mesquinement, qu'ils étaient les boucs émissaires de leurs sentiments négatifs sur la guerre. » Raison du succès du film, la mauvaise conscience américaine qui n'a pas su accueillir ses boys hantés par un conflit désespérant et sans fin lors de leur retour, préférant oublier ses fils restés au front, trouve dans Rambo un exutoire qui vient court-circuiter sa mémoire. Ladite mauvaise conscience américaine veut par voie de conséquence que, au moins sur l'écran, celui-ci soit épargné (il meurt, exécuté par son supérieur hiérarchique, le colonel Trautman, dans le roman de D. Morell).

"Homo homini lupus"
Vêtu d'une toge im-monde, ce qu'il reste de l'homme John Rambo représente la conscience crasseuse de l'Amérique de Reagan. Il est capable d'une grande brutalité schizophrène une fois l'hallali lancé, non pas gratuitement mais parce que son l'humanité même est menacée par ses propres coreligionaires, ceci témoignant sans vergogne combien, selon la formule de Hobbes, empruntée à Plaute, dans le Léviathan (« Homo homini lupus »), l'homme peut être « un loup pour l'homme » quand les individu survivent dans un environnement naturel de guerre généralisée au lieu de vivre dans une société organisée à même de promouvoir la paix.
Et le voici, dans un contexte faisant songer aux Chasses du comte Zaroff (1932), sous un temps exécrable, loin de l'image du citoyen modèle du Contrat social cher à Rousseau (car les rapports humains apparaissent ici depuis le début insupportables, tirant plutôt du côté de « l'insociable sociabilité » évoquée par Kant dans L'idée d'une histoire universelle au point de vue cosmopolitique de 1784), arpentant la forêt muni de son seul couteau, taillant des piques, fomentant des pièges diaboliques, recousant ses plaies avec les moyens du bord, dévorant une cuisse de cochon sauvage tué au pal autour d'un feu de camp. Un milieu naturel à la James Fenimore Cooper qui exalte les soubassements premiers, primitifs de l'humanité et, plus généralement, de la mythologie de la littérature américaine. Rappelons qu'on voit, de manière symbolique, le soldat pourchassé accéder à la forêt chevauchant une moto et quasi nu.
Ce croisement entre Robinson, Thoreau et Clausewitz (mélange explosif au demeurant !), transformé en bête de guerre féroce par la chasse à l'homme déclenchée à son encontre, se trouve pourtant hypostasié en guerrier légendaire lorsque le colonel Trautman, son ancien mentor appelé à la rescousse, narre de façon théâtrale les faits d'armes de son « poulain » et inverse les rôles, face à l'incrédulité du shérif, en le pointant comme le prédateur et ses poursuivants comme ses proies. Le monstre belliciste n'est qu'un homme trahi, aspirant à prendre sa revanche sur les forces fédérales et l'opinion publique. Mais une fois la « machine à tuer » lancée, le conflit ne s'arrêtera pas au premier sang.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

De la révolte à l'ultime sagesse

Ainsi la guerre du Vietnam, en filigrane jusqu'à présent, se manifeste-t-elle soudain, au travers de la figure non sans ambivalence de Rambo, comme le véritable cauchemar de Etats-Unis. Sans que l'on sache d'ailleurs si ce spectaculaire « retour du refoulé », pour parler comme Freud, doit être loué (pour enfin être scruté) ou honni (pour éviter d'en être contaminé). Il reste encore à établir également si l'apologie de l'initiative individuelle, de la justice personnelle et de la force suffit pour restituer à notre Rambo warrior son honneur patriotique perdu.
Une difficulté dont témoignent les suites données au cinéma à ce premier Rambo où l'ancien soldat, de victime se fait bourreau, massacrant tous les « ennemis » interplanétaires sur son chemin (reproduisant l'attitude du shérif dénoncée dans le 1er volet de la saga). Confondant la fin et les moyens, le vétéran reconverti en machine de guerre sombre dans le machiavélisme facile, répondant par l'affirmative à la question philosophique (éthique et morale): la finalité visée peut-elle rendre juste, justifier les moyens utilisé pour l'atteindre ?, question achoppant souvent sur le cas particulier de la guerre. La violence qui s'empare de lui, transcendant toute réalité, le rend alors fou, l'enfonce encore plus dans la sauvagerie à la façon du colonel Kurtz de Apocalypse now. Une voie a priori sans retour .
Une chose est sûre pour l'heure : en se heurtant dans First Blood de manière exemplaire à la loi et à l'ordre de sa patrie, en rejoignant malgré lui les laissés pour compte, les exclus, les êtres à l'intégrité physique entamée et autres marginaux décrétés hors norme, John Rambo vaut plus que comme une ébauche de guerre civile, malaise intérieur insoupçonné. Il acquiert, par les sacrifices consentis, comme une sagesse supérieure : l'esprit s'élevant grâce à la perte ˗ répétée ˗ du corps, ce « tombeau » de l'âme stigmatisé par Platon, l'incapacité à jouer un rôle héroïque de l'ancien béret vert multimédaillé provoque chez autrui un regard dessillé sur la guerre. Il était temps.

frederic grolleau

Rambo (First Blood)
Réalisateur : Ted Kotcheff (1982 - restauration juillet 2015)
Avec : Sylvester Stallone, Richard Crenna, Brian Dennehy
Genre : Action
Durée : 1H37mn

 

Ted Kotcheff , "Rambo" ("First Blood")

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