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fredericgrolleau.com


Kant, Anthropologie... (conscience)

Publié le 6 Novembre 2014, 13:02pm

Catégories : #Philo (textes - corrigés)

Posséder le Je dans sa représentation : ce pouvoir élève l’homme infiniment au-dessus de tous les autres êtres vivants sur terre. Par-là, il est une personne ; et grâce à l’unité de la conscience dans tous les changements qui peuvent lui survenir, il est une seule et même personne, c’est-à-dire un être entièrement différent, par le rang et la dignité, de choses comme le sont les animaux sans raison, dont on peut disposer à sa guise ; et ceci même lorsqu’il ne peut pas dire Je, car il l’a dans sa pensée; ainsi toutes les langues, lorsqu’elles parlent à la première personne, doivent penser ce Je, même si elles ne l’expriment pas par un mot particulier. Car cette faculté (de penser) est l’entendement.

Il faut remarquer que l’enfant, qui sait déjà parler assez correctement ne commence qu’assez tard (peut-être un an après) à dire Je ; avant, il parle de soi à la troisième personne (Charles veut manger, marcher, etc.) ; et il semble pour lui qu’une lumière vienne de se lever quand il commence à dire Je ; à partir de ce jour, il ne revient jamais à l’autre manière de parler. Auparavant il ne faisait que se sentir ; maintenant il se pense.

E. KANT, Anthropologie du point de vue pragmatique

Vous expliquerez ce texte. La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

 

 

 

EXPLICATION DU TEXTE

Thème : La conscience de soi

Question posée par le texte : Qu'est-ce qui définit l'homme ? (Qu'est-ce qui distingue l'homme de tous les autres êtres vivants?)

Thèse : La conscience de soi  définit la condition humaine.

Etapes de l'argumentation

- I° partie : Lignes 1 à 6 La conscience de soi fait de l'homme une personne.

- II° Partie : Lignes 6 à 9 La conscience de soi est universelle , elle n'est pas un simple jeu grammatical.

- III° Partie : Lignes 10 à 15 : La conscience de soi n'est pas innée. Elle est le résultat d'un apprentissage.

 

Explication détaillée

• Introduction

Dans ce texte extrait de l'Anthropologie du point de vue pragmatique, Kant définit la conscience de soi. Il montre pourquoi la conscience de l'homme caractérise l'homme et le distingue de tous les autres êtres vivants : La conscience de soi institue l'homme comme une "personne". Mais si elle est universelle elle n'est pas innée.  Nous montrerons comment Kant anticipe les résultats de la psychologie de l'enfant au xx° siécle, ouvrant ainsi une réflexion sur les conditions de la constitution de la conscience de soi.

I. La conscience de soi fait de l'homme une personne

Phrase 1 : Posséder le Je dans sa représentation : ce pouvoir élève l’homme infiniment au-dessus de tous les autres êtres vivants sur terre.

Dans la première phrase du texte, Kant définit la conscience de soi. Elle est le pouvoir de "posséder le je dans sa représentation". Cela signifie que l'homme possède la capacité de se saisir comme objet de ses propres pensées. Mais il ne s'agit pas ici d'un simple acte de pensée par lequel l'homme déciderait de s'examiner ou de s'étudier  comme il le ferait pour n'importe quel autre objet lui faisant face (cette table, cette chaise, cet arbre...etc.). Il s'agit ici plus spécifiquement de la conscience de soi qui accompagne en permanence toutes nos pensées. En effet,  la pensée humaine possède cette particularité d'être en quelque sorte "double" : chaque pensée que nous avons est toujours accompagnée du savoir (de la conscience) que c'est nous qui la formulons. Ainsi lorsque je pense je sais toujours que c'est moi qui pense, qui suis l'auteur ou le sujet de mes pensées.

Non seulement la conscience de soi distingue l'homme de l'animal mais elle "élève l'homme infiniment au-dessus de tous les autres êtres vivants". La conscience de soi est la faculté qui permet à l'homme de "s'élever au-dessus", de s'extraire hors de la condition animale pour accéder à la condition humaine. Elle est constitutive de l'humanité en l'homme. Et si il existe une distance "infinie" entre l'homme et l'animal, c'est qu'il n'y a pas une différence de degrés entre l'homme et l'animal, mais une différence de nature. Autrement dit, la conscience de soi  caractérise chez l'homme une façon bien spécifique  d'être au monde.

Phrase 2 : Par-là, il est une personne ; et grâce à l’unité de la conscience dans tous

 les changements qui peuvent lui survenir, il est une seule et même personne, c’est-à-dire un être entièrement différent, par le rang et la dignité, de choses comme le sont les animaux sans raison, dont on peut disposer à sa guise ; et ceci même lorsqu’il ne peut pas dire Je, car il l’a dans sa pensée ; ainsi toutes les langues, lorsqu’elles parlent à la première personne, doivent penser ce Je, même si elles ne l’expriment pas par un mot particulier.

Parce qu'il possède la conscience de soi, l'homme existe dans le monde comme une "personne" c'est-à-dire comme une réalité possédant une valeur absolue parce qu'elle est, non pas le moyen d'autre chose, mais une fin en soi.

Il faut remarquer que si l'homme possède la conscience de soi il n'existe pas exclusivement   comme une conscience de soi. Kant se démarque ici de Descartes qui  définissait l'homme comme une "substance pensante". La conscience de soi n'est pas pour Kant une réalité existant dans le monde, elle est seulement un  principe unificateur qui permet à l'individu de ramener à lui toutes les pensées, les émotions, les sensations, les changements qui l'affectent, pour se penser comme étant toujours identique à lui-même (" et grâce à l'unité de la conscience dans tous les changements qui peuvent lui survenir, il est une seule et même personne...").

Kant réaffirme donc sa thèse : la conscience de soi distingue l'homme de l'animal  dans son être mais aussi dans sa valeur. Parce qu'il est doté d'une conscience de soi l'homme possède une dignité que ne possède pas l'animal. Par définition l'homme est un sujet, une fin en soi. Ce qui signifie aussi qu'il est un être libre et responsable capable de donner une signification morale à ses actes. L'animal par contre est semblable à un objet  il n'a pas d'autre valeur que celle de l'instrument  "dont on peut disposer à sa guise".

 

II. La conscience de soi est universelle.

Qu'en est-il des hommes qui ne possèdent dans leur langue le pronom Je ? Sont-ils dépourvus de conscience de soi ? Le Je ne dépend pas du langage qui le formule. Tous les hommes sans exception possèdent la capacité de se représenter à soi-même, même lorsque leur langue ne leur en donne pas les moyens.  La conscience de soi est universelle. ("Toutes les langues lorsqu'elles parlent à la première personne, doivent penser ce Je, même si elles ne l'expriment pas par un mot particulier").

Phrase 3 : Car cette faculté (de penser) est l’entendement.

Si la conscience de soi est universelle c'est parce que tous les hommes sans exception possèdent l'entendement ou la faculté de penser et que  l'on ne peut penser qu'à partir du Je qui se connaît toujours comme Je.

Cette thèse sera discutée par Nietzsche (XIX° siècle, Par delà le bien et le mal, § 17).  Pour lui il n'y a aucune certitude absolue au "je pense".  Lorsque Kant écrit "toutes les langues...doivent...", il généralise abusivement une structure grammaticale qui  suppose que toute action nécessite un sujet. Kant ne fait qu'appliquer à la pensée ce schéma. Dans son raisonnement la pensée est conçue comme n'importe quelle autre action. Elle implique donc  l'existence nécessaire d'un sujet. Mais rien ne nous permet d'affirmer l'existence de ce sujet et qu'il ne s'agit pas plutôt d'une habitude grammaticale. Aussi pour être au plus près de la vérité,  au lieu de duire "Je pense", il serait plus juste de dire "quelque chose pense".[ méthode : On  peut introduire dans l'explication de texte une discussion - assez brève pour ne pas interrompre l'explication - de l'argument]

 

III. La conscience de soi n'est pas innée, elle résulte d'un apprentissage.

Phrase 4 : Il faut remarquer que l’enfant, qui sait déjà parler assez correctement ne commence qu’assez tard (peut-être un an après) à dire Je ; avant, il parle de soi à la troisième personne (Charles veut manger, marcher, etc.) ; et il semble pour lui qu’une lumière vienne de se lever quand il commence à dire Je ; à partir de ce jour, il ne revient jamais à l’autre manière de parler.

Si tous les hommes possèdent la conscience de soi, celle-ci ne se manifeste pas de façon innée et spontanée à la naissance de l'enfant. Kant observe que  les enfants n'acquièrent la capacité de dire Je qu'à partir d'un an.  Philosophe des Lumières, Kant développe dans son oeuvre l'idée que l'homme doit être éduqué pour accéder à l'humanité. La conscience de soi qui existe "en puissance" dans tout homme a donc besoin d'être "actualisée" par l'éducation.  Si, comme nous l'avons vu dans la première partie, la conscience de soi "élève l'homme" et le fait passer de la condition animale à la condition humaine, alors l"acquisition de la conscience de soi constitue un stade déterminant dans l'évolution de l'enfant. En effet nous dit Kant, "il semble pour lui qu'une lumière vienne de se lever quand il commence à dire Je". L'acquisition de la conscience marque pour l'enfant l'entrée dans la condition humaine, symbolisée ici par l'image de la lumière. A ce stade de son développement  l'enfant n'est plus simplement un corps passif, soumis à la satisfaction de ses besoins, il est désormais capable de se penser. Même s'il n'est pas encore un sujet responsable, il  va pouvoir être éduqué à la liberté. Ce changement de condition est une rupture par rapport à l'état précédent. Il est, nous dit Kant, "irréversible".

 

Phrase 5 : Auparavant il ne faisait que se sentir ; maintenant il se pense.

Au stade précédent l'enfant à conscience de ses états intérieurs : il a faim, soif, froid...Il voit, sent, entend, mais il est incapable d'unifier ces idées et ces impressions et de les ramener à lui-même. Désormais toutes ses pensées et ses sensations s'accompagnent du savoir qu'elles sont siennes.

Il est intéressant de voir ici comment la philosophie a pour ainsi dire,  l'intuition  des résultats que  la psychologie de l'enfant développera au  XX° siècle. La représentation de soi comme un tout unifié et la conscience de soi correspondent à des stades du développement de l'enfant.  En 1931 Henri Wallon montre  que le développement de l'enfant suit plusieurs stades. Dans un premier temps l'enfant ne se connaît pas comme un Je se distinguant d'un autre. Il fera d'abord la découverte de l'altérité, puis ce n'est qu'entre six et douze mois que l'enfant  se reconnaîtra dans cet autre qui se reflète dans le miroir. Jacques Lacan reprendra en 1936 l'étude de ce stade de l'acquisition de la conscience de soi aujourd'hui connu sous le nom de "stade du miroir" et en montrera l'importance dans le développement de l'enfant notamment en ce que la découverte de soi permet de contre-balancer l'angoisse du morcellement que vit par ailleurs l'enfant lorsqu'il est séparé de sa mère.  Il généralisera ensuite la thèse  du  "stade du miroir" en insistant sur l'importance du regard de l'autre  (des parents) dans la constitution du soi, la  la conscience de soi ne pouvant s'aquérir que par la médiation du regard de l'autre.

 

• Conclusion

La conscience de soi définit l'homme. Mais si l'homme se définit comme un sujet ce n'est pas simplement parce qu'il est doté de la capacité de penser mais c'est aussi parce qu'il est par nature un être sociable qui ne peut vivre qu'en relation avec un autre que lui. La pensée ne peut se construire que dans l'interaction avec et pour autrui.

Kant, Anthropologie... (conscience)
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