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Mercredi 1 mars 2006

Ceci est une opération marketing

Comme beaucoup de gens, je suppose, mon attention a été attirée sur ce livre grâce à la communication de masse qui permet difficilement d’y échapper. Certains auront craqué à cause de placards publicitaires au milieu ou au coin des rues, d’autres à cause de ceux qui essaiment les grands halls de gares... De ce point de vue, si j’ose dire, l’auteur de ce thriller est partout : tant et plus que c’en est presque inquiétant même si on nous dit qu’elle est belle.
C’est sans doute cela d’ailleurs qui m’a interpelé lorsque je l’ai aperçue en train de présenter son livre dans une émission tardive destinée au grand public : le fait que, à aucun moment, le contenu du roman, la trame narrative, n’ont été mis en avant pour « faire l’article » comme l’on dit... La seule explication à la venue dans l’émission de cette jeune auteur (premier roman) reposait sur l’énorme à-valoir qu’elle aurait perçu grâce à un agent anglais renommé du milieu, soit la bagatelle de 513 000 euros. Tout cela pour un thriller mettant en scène un serial killer traquant un flic qui a descendu son ami d’enfance et poursuivant le policier new-yorkais Joe Lucchesi, au repos pour quelque temps, en Irlande ? On croit rêver : trop colossal pour être vrai ; si colossal que ce pourrait être vrai....

Et Alex Barclay d’être interrogée, non pas sur ce qu’elle a à dire, sur le sens qu’elle confère à son roman à suspense, ou encore sur le rôle dévolu à la buse de Harris et autres faucons en ces pages (c’est le motif sanguinolent de la couverture), mais sur les conditions de son travail et la raison de cette avance éditoriale obtenue soi-disant sur la foi de quelques pages envoyées en toute naïveté au dit agent. Cela n’enlève rien d’ailleurs à la qualité intrinsèque de Darkhouse, qui s’inscrit sans faillir dans la lignée des thrillers haletant, quasi-cinématographiques (à l’instar des scenarii d’un Maxime Chattam par exemple , révélé au lectorat par les éditions Michel Lafon qui vont rafler la mise une fois de plus), où un taré de première persécute une famille rangée de voitures, en l’occurrence les Lucchesi en train de retaper un vieux phare dans le village irlandais de Mountcannon. Mais enfin.

Indépendamment d’une histoire certes aboutie et maîtrisée, il est difficile de ne pas voir dans la communication tous azimuts entourant ce titre une opération purement marketing où n’importe quelle histoire à peu près bien ficelée pourrait être porté aux nues en vertu d’une telle rafale d’encarts publicitaires. Que l’on parle urbi et orbi d’un livre parce qu’il rencontre son public et détonne par son ampleur stylistique et son propos, tant mieux. Que l’on en vienne, dans une tout autre perspective, bassement mercantile, à faire mousser un pur « produit » de l’industrie éditoriale est un peu plus gênant car le livre ne devient désormais guère différent d’un paquet de cigarettes ou d’une marque de sous-vêtements, et c’est un peu de la magie de la boîte histoire qui s’étiole.... Ou de l’art de vendre du rien à la télé et sur les murs en réduisant un texte honnête et efficace (sans être transcendant) aux seuls charmes de son auteure - qui restent à débattre. Ce qui fait furieusement penser à l’aphorisme de Pierre Dac en son temps selon lequel « parler pour ne rien dire ou ne rien dire pour parler sont les deux principes majeurs de ceux qui feraient mieux de la fermer avant de l’ouvrir. »

Ces remarques ne sont nouvelles en rien, pas plus que l’ouvrage d’Alex Barclay, résumé en une elliptique baseline* sans grand rapport au demeurant avec son contenu (les mensonges pointés n’ont rien à voir avec la menace de meurtre : pourquoi les mettre sur le même niveau d’énonciation ?), ne saurait apparaître comme novateur. Match nul entre le livre et la critique donc, qui explique que je ne m’attarderai pas sur les méandres et rebondissements - il y en a - de l’histoire en question puisque, justement, ce n’est pas ce qu’on nous « vend » ici.

frederic grolleau

*« Son fils lui ment ; sa femme lui ment. Et un tueur l’attend au tournant. »


Alex Barclay, Darkhouse, trad. Edith Ochs, Michel Lafon, 2006, 369 p. - 20,00 euros.

copyright www.lelitteraire.com & www.fredericgrolleau.com




par frederic grolleau publié dans : critik ROMANS
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Lundi 6 février 2006

Un suspense du non suspense qu’entretient un cyborg rêvant de redevenir humain

Remarqué avec Jesus video, plébiscité ensuite avec Des milliards de tapis de cheveux, Andréas Eschbach, nanti de nombreux prix littéraires, n’a plus besoin d’être présenté. Il nous revient avec un texte atypique, d’un plus court format que d’habitude mais au contenu toujours aussi stimulant. Il suffit d’être observateur pour en apprécier immédiatement la teneur grâce à la belle couverture qu’a confectionné Manchu pour les éditions de l’Atalante. Que voit-on ? Un solide gaillard fouetté par les embruns d’un âpre paysage qui se tourne de trois-quarts, dévoilant ainsi un oeil droit particulier ...dont émane une lueur rouge.

Les pages qui suivent vont nous expliquer que cet homme, Duane Fitzgerald, est en fait un cyborg. Un ancien soldat américain ayant accepté au début des années 80 de subir une multitude d’opérations hautement technologiques afin de devenir une sorte d’universal soldier. Débarqué du projet, avec cinq autres de ses camarades de combat d’alors, pour cause de dysfonctionnements répétés et de modifications de politique gouvernementale, Duane coule depuis des jours paisibles en tant que retraité de l’armée à Dingle, petit village d’Irlande. Mais le calme ne va pas durer car le héros va bientôt découvrir qu’il est, le titre du roman l’explicite, « le dernier de son espèce » - un dernier témoin fort gênant de la dérive offensive américaine qui va devoir être éliminer par son propre camp.

Curieux canevas que celui-ci donc, qui louche constamment entre L’homme qui valait trois milliards et les archétypes de superhéros empruntés aux comics US, et qui ne donnerait certainement pas grand chose sous la plume d’un romancier moins inspiré qu’Eschbach. Mais voilà, c’est un grand monsieur, bien documenté sur l’Irlande et les procédures des stratégies de l’armée américaine en matière de biopouvoirs, qui est aux commandes. Et qui a la bonne idée de panacher les pérégrinations tout en contrariété de Fitzgerald avec des citations de Sénèque, le philosophe étant assimilé en quelque sorte à un mentor par Duane, à la manière dont le Torop de Maurice G. Dantec dans Babylon Babies renvoyait constamment dans ses pensées, faits et gestes à L’art de la guerre de Sun Tzu. L’artifice, maîtrisé, confère beaucoup d’épaisseur à l’intrigue et laisse entendre d’emblée le stoïcisme, mâtiné d’un brin de scepticisme avec lequel le héros envisage son avenir.

Et le lecteur de lire chapitre après chapitre ce histoire abracadabrante d’un surhomme en droit « incassable » qui multiplie les échecs à cause du délire techniciste et prométhéen du programme Steel Men n’ayant jamais envoyé au front aucun de ces membres de commando d’élite. Jusqu’au bout on y croit. On espère que Duane va se tirer du traquenard où il est embourbé grâce ses mégapouvoirs. Tout cela consonne avec un suspense du non suspense qu’entretient fort bien le caractère désabusé du cyborg rêvant de redevenir humain, sans qu’à aucun moment une once de délire fantastique ne nous fasse sortir du lit étroit du réalisme.

C’est bien cela le plus étrange en définitive : en le conjuguant au passé, Eschbach parvient sans peine à nous faire accroire que, loin de toute extrapolation de pure science-fiction, le projet Steel Men pourrait être des plus plausibles. Un constat qui fait froid dans le dos ...et donne envie de relire un peu de la sagesse du grand Sénèque.

frederic grolleau

Andreas Eschbach, Le dernier de son espèce, Joséphine Bernhardt & Claire Duval (traduction), L’Atalante, 2006, 292 p. - 19,00 euros.

copyright
www.fredericgroleau.com et www.lelitteraire.com
 
  
 

par frederic grolleau publié dans : critik ROMANS
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