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Samedi 11 octobre 2008 6 11 /10 /Oct /2008 22:16

6 ans d’attente pour clôturer ce premier cycle. Retour sur la série.

Mégalex sed lex

Cela fait bientôt six ans que les aficionados attendaient la suite de Megalex, voici donc un tome 3 qui permet de clôturer le premier cycle de la série.
Retour sur la série...

Planète grise et infiniment uniforme, Mégalex est régie par un pouvoir totalitaire qui émane du roi Yod, momie reliée au grand ordinateur central, de la reine-mère Maréa et de la princesse Kavatah. Dans les immeubles-bunkers qui recouvrent l’astéroïde, des citoyens, résultats de manipulations génétiques, portent au creux de leur nuque, une bombe électronique qui les décapite lorsqu’ils ont atteint l’âge limite qui leur est imparti. Cet implant détermine le maigre espace de liberté laissé à chacun dans un monde aussi glauque qu’aseptisé et qui privilégie le factice sur le naturel, le virtuel sur le réel, l’absorption de drogues sur l’éveil à la vie, la standardisation sur le droit à la différence, et la répétition sur l’instinct.

Monde déshumanisé où les policiers fabriqués par une matrice à clonage vivent tout au plus quatre cents jours quand des dirigeants sont à la tête de la cité depuis plus de quatre mille ans. La Forêt de Chem et l’Océan Mort résistent encore sur cette planète à l’annexion mortifère, ce que symbolise l’irruption dans la ville de racines rebelles désignant la résistance de la vie au métal et aux machines préprogrammées. Vient perturber surtout cet ordonnancement qui n’est jamais qu’une mort lente une série de perturbations, l’irruption d’un malàks, méduse-ange exterminateur, qui menace Megalex, et dont la destruction provoque la naissance dans les tuyaux du système d’une anomalie (insulte suprême au sens de l’organisation et du calibrage qui qualifient l’Ordre établi) : un policier géant de 3 mètres de haut, qui parvient à échapper aux robots éradicateurs (des militaires, mi-androïdes mi-crabes à la surprenante carapace qui ne sont pas sans évoquer quelque chose de Robocop) de même qu’à l’hystérie destructrice de Choulis, la navette-instructrice où toutes les recrues se sont embarquées.

Sur le point d’être éliminé dans le tome 1 - "L’anomalie" (1999) - par les soldats de la Cité, l’anomalie est sauvée in extremis par une superbe jeune femme, sorte de Sinnead O’ Connor dotée d’une poitrine à la Pamela Amderson et qui lui apparaît sortant d’un des tentacules végétaux d’une racine rebelle, en plein coeur de la ville, où ils s’évanouissent tous deux...
Le tome 2 - "L’ange bossu", (2002) - présente plus en détail les rebelles qui vivent dans le Grand Océan et dans la Grande Forêt. Et prêtent main forte à l’Anomalie génétique. La sauveuse de celle-ci, la plantureuse (c’est le cas de le dire) Adamâ, l’entraîne dans un réseau souterrain où vivent les "Objecteurs" clandestins. L’anomalie découvre alors un immense monde secret jadis fondé par l’architecte mythique Cabot-Chadday, dont l’ombre - ainsi que celle de son double - plane dans ce labyrinthe où évoluent encore des monstre préhistoriques. Sous la houlette du bossu Zeraïn, les raids éclairs et sacrifices des résistants se multiplient contre le gouvernement de Mégalex tandis que les chefs des rebelles se réunissent pour un terrible combat cérémonial qui doit décider de l’élection de leur meneur avant l’affront final...

On reconnaît sans peine dans cette fresque mystico-techno SF décapante la patte d’Alexandre Jodorowsky (géniteur d’univers variés tels que L’Incal, La caste des Méta-Barons ou Les Technopères) que seconde avec brio le dessinateur Fred Beltran. Objets et décors façonnés entièrement à l’ordinateur en image 3D, Mégalex est un merveille de réalisme où les couleurs sont appliquées à la palette graphique. Les angles de vue, les mouvements des personnages et les lieux sont transcendés littéralement par la fusion de l’informatique et du dessin, en particulier dans le tome 2, qui a l’avantage d’offrir un scénario beaucoup plus abouti que le premier volet de la série, ce dont témoignent ici la taille plus réduite des cases et l’importance constante des dialogues.
Les deux auteurs qui semblent avoir en commun le goût des jeunes femmes aux poitrines rebondies ne manquent pas non plus d’humour, ce qui ne gâte en rien l’affaire (voir les pulsions sexuelles récurrentes de l’anomalie envers Adamâ ou la tête de Keroub, la créature dinosaurienne servant de moyen de locomotion lorsque sa maîtresse la menace page 10 de la priver de son dessert de champignons doux préféré !). Avec l’univers virtuel de Mégalex, on assiste en live à l’heureux mélange du texte et du jeu vidéo (habile superposition des personnages en 2D et des décors en 3D), filon exploité par Les Humanoïdes Associés qui délivrent un aperçu sur CD-rom de la furieuse saga, à l’occasion de la sortie de "L’ange bossu" avec force musique métallique et images choc. Une BD furieusement tendance, et qui arrache. Le croirez-vous ? Ce n’est pas nous qui nous en plaindrons.

  Avec le tome 3 ("Le cœur de Kavatah"), Le temps est en effet venu de la grande Fête de la Rénovation, qui requiert que les habitants-clones de la cité programmés pour vivre quarante ans soient dissous dans le canal central de Mégalex, alias Giradieu, pour alimenter... la piscine d’hémoglobine royale (ça ne s’invente pas !) tandis qu’une nouvelle génération, sortie des éprouvettes, va les remplacer.
Mais les rebelles, avec l’ailé Zéraïn à leur tête, refusent cette règle inique et décident d’envoyer via le canal sanglant un commando pour exterminer les monarques immortels au moment où ils rechargeront leurs batteries, si l’on peut dire. Cruel paradoxe alors, Zéraïn, pourtant porté par une haine viscérale à l’encontre de la Princesse Kavatah, découvre qu’un lien puissant les unit tous les deux (la malédiction de la princesse qui brûle à mort quiconque l’approche n’a pas d’effet sur lui et il peut la prendre dans ses bras... un contact qu’elle n’a jamais connu, personne n’ayant osé lui délcarer sa flamme jusqu’ici) : le mystères du Système Mégalex se trouve bien enfoui dans le "cœur" même de la belle !

Jodorowski et Beltran - lequel abandonne ici, d’où un rendu graphique magnifié, la 3D pour revenir au dessin "classique" à l’encre de chine - exposent ainsi par ce retournement savamment orchestré la genèse de Mégalex, mais il faut admettre que la seconde moitité de l’album va très vite, l’appel à un "Géomessie" étant assez facile. Les rapports entre Zeraïn et la princesse ne sont guère développés et l’on reste un peu sur sa faim. D’autant que le message des deux premiers tomes (rappelons que Megalex est une planète recouverte d’une seule immense ville, avec deux petits espaces d’océan et de forêt ayant résisté à l’uniformisation) quant à la défense de la nature et de la biodiversité paraît fort occulté céans.

NB - À l’occasion de la sortie du troisième et dernier tome de Mégalex, Les Humanoïdes Associés, inventifs en diable, sortent les premières BD pour I-phone et mobiles Windows. Intégralement sonorisées (ambiance et dialogue) et converties en format vidéo, les BD ont été rebaptisées "VideoBD".
Consulter la
videoBD sur le site de l’éditeur.

frédéric grolleau

     
 

P.S A. Jodorowski & F. Beltran, Megalex
  Tome 1 : "L’anomalie", Les Humanoïdes Associés, juin 1999, 45 p. - 12,90 €.
  Tome. 2 : "L’ange bossu", Les Humanoïdes Associés, avril 2002, 56 p. - 12,90 €.
  Tome 3 : "Le coeur de Kavatah", Les Humanoïdes Associés, 2008, 60 p. - 12,90 €.

 
     
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Samedi 11 octobre 2008 6 11 /10 /Oct /2008 22:09

L’homme heureux au jeu doit-il l’être en amour ?

L’argent ne fait pas le bonheur

L’idée n’est pas nouvelle en soi, mais la façon dont elle est traitée dans ce one-shot est assez stimulante. Séparé de sa compagne Laetitia, Étienne est un chômeur, ancien détective privé de travail et d’amour (dixit l’éditeur), qui gagne du jour au lendemain un ticket de loto à 500 000 euros. Boum patatras !
Mais justement, sa vie ordinaire ne bascule pas pour autant illico presto dans l’aisance et l’oisiveté du nanti car Étienne prend un malin plaisir à retarder le moment de l’encaissement de ce gros lot. Comme s’il se refusait en définitive à changer de statut auprès des autres, de ses amis et de Laetitia. Dans cet entre-deux temporel qui correspond aussi à un changement mental (l’amateur de latin notera au passage que cet inter-esse définit aussi ce qui sépare deux êtres et l’intervalle par lequel un usurier se fait rembourser les intérêts sur une somme d’argent prêtée à son débiteur !), la vie entière d’Étienne, gentil looser qui agace ceux qui veillent sur lui avec tendresse, prend une dangereuse tangente : après une soirée où il a trop bu notre héros rentre chez lui en se trompant de ligne de RER, des punks rencontrés lui dérobent alors son portefeuille, un mystérieux individu ressemblant à un croque-mort l’invite à passer la nuit dans son château, une fausse pyschologue de la Française des jeux louche sur son bulletin gagnant, sa voiture verse dans un canal... etc.

Un brin porté sur la boisson il ne fait aucun doute qu’Étienne est en proie au délire, voire à la paranoïa galopante, qui lui fait croire que le ténébreux croque-mort le suit partout, ou qu’une vie sous-marine parallèle rend enfin possible le dialogue avec sa bien-aimée enfuie. De cascade en accident de voiture, Étienne roule, se fait rouler et n’amasse guère de mousse sinon relationnelle (il bénéficie, il faut dire, du soutien indéfectible de son ami Franck et de sa femme). Notre millionnaire en herbe est de fait plus fauché que rutilant ; il soupçonne que le retour de sa femme pourrait bien être autre que désintéressé...
Les auteurs s’interrogent assez finement, dans un récit bien campé, drôle et onirique, sans manquer d’intimisme par ailleurs, sur la signification du bonheur : quelle différence y a-t-il entre la chance et la malchance ? Les deux sont-elles intrinséquement liées ? Peut-on changer de (sa) vie rien qu’en remplissant son compte en banque soudainement ? L’homme heureux au jeu doit-il l’être en amour ? Un peu comme dans un mariage attendu, et donc décevant, le scénariste semble laisser entendre que face à l’évènement aussi imprévisible qui frappe Étienne le meilleur comme le pire peut se produire. L’univers des trois artistes, Jean-Claude Denis et le duo Dupuy-Berberian (réputé pour les Monsieur Jean et venant cette année de remporter le Grand Prix de la ville d’Angoulême), fusionne avec plaisir dans ce titre qui inaugure, avec bonheur, c’est le cas de le dire, l’année anniversaire de la collection "Aire Libre" de Dupuis.

Mention spéciale aux séquences pourpres où Étienne - qui n’est pas sans évoquer, of course, Monsieur Jean - laisse exprimer ses angoisses et pulsions contradictoires lorsque, sous l’eau, après son accident de voiture putatif, il voit entre rêve et réalité, phantasme et cauchemar, Laetita puis son propre double venir le narguer. Bravo donc à Ruby pour sa mise en couleur relevée et efficace, qui louche habilement vers le monochrome dès que la narration s’approche de l’imaginaire ou de l’hallucinatoire, et qui sait reprendre le spectre des couleurs classiques de la réalité quand l’histoire s’y ancre derechef ! Et plaisir particulier pour le traitement graphique de Dupuy et Berberian qui parviennent à nous surprendre avec un très beau travail sur les contours obombrés des personnages (faciès et corps), de même que sur certains fonds de scène exécutés comme au lavis : la palette chromatoique sert alors excellemment le sujet et concourt à proposer là un sujet aussi bien ficelé qu’enlevé.
Le bonheur est désormais à portée de main, et de bourse : il suffit d’acheter cet album. Bref, à quand le prochain ?

NB : Une édition spéciale de l’album a été simultanément éditée au prix de 18,00 euros. Présentée sous jaquette, cette édition au tirage limité contient un cahier supplémentaire de six hors-texte et des dessins inédits.

frédéric grolleau

     
 

Jean-Claude Denis (scénario), Philippe Dupuy et Charles Berberian (dessin), Un peu avant la fortune, Dupuis, Coll. "Aire libre", 27 janvier 2008, 78 p. -15,00 €.

 
     
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