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Mardi 25 juillet 2006

Un petit bijou qui transpose avec talent les méandres de l’ONU dans la SF

 

 Imperfection humaine
versus austérité E.T

 

XXIIIe siècle. Caleb Swany et Mézoké, deux jeunes recrues de l’Office Diplomatique Intermondial - les premiers de leur espèce : un humain (ô exploit quand on sait que les humains sont considérés comme un peuple sous-développé, voire assisté, par les autres populations de la galaxie) et un alien Sandjarr -, sont envoyés sur la planète Senestam où un groupe d’humains connaît des relations fort conflictuelles avec les extraterrestres Jävlodes, qui leur reprochent d’exploiter illégalement une mine leur appartenant.
Nœud gordien récurrent, les "cicatrices" (le drame familial et fondateur des premières pages de l’album) sont bien ce qui sépare en les reliant des sociétés interplanétaires qui se réfléchissent à merveille dans le couple de héros plutôt en froid (imperfection humaine versus austérité E.T)

 

Sur fond de frictions politiques entre isolationnistes intégristes, intégrationnistes respecteux et terroristes omnipotents, la menace de chaos civilisationnel semble aussi proche qu’inévitable. Les deux diplomates-enquêteurs parviendront-ils donc à l’enrayer ?
Le scénario a l’air d’une simplicité élémentaire mais il constitue en fait la véritable mine d’or de ce récit. Tout d’abord parce que l’histoire repose sur le contexte cosmo-politique d’une confédération interplanétaire où de grandes évolutions technologiques ont été accomplies grâce aux contacts noués avec les extraterrestres. C’est du passé de cette association quasi contre-nature que découlent les problèmes d’une désormais nouvelle ère historique que doit régler au quotidien l’ODI par le truchement d’un binôme atypique représentant les 781 peuples extraterrestres de la confédération galactique...

 

 


D’autre part parce qu’au cœur du cylcone se trouve le bon vieux fond humain trop humain : soif du pouvoir, haine, peur de l’autre, conflits d’intérêt, guerres tandis que les E.T ne menacent personne mais semblent vouloir vivre en toute tranquilité, ne se souciant guère de la Terre, planète anecdotique parmi pléthore d’autres. 
À cette première blessure narcissique s’ajoute une autre puisque Runberg insiste sur des différences ethnologiques fondamentales entre les espèces qui tiennent moins des discriminations physiques que d’une essence hétérogène. En témoigne l’un des deux héros, Mézoké étant comme tous les Sandjarrs un êtres difficile à identifier sexuellement : ils ont une apparence féminine identique mais certains sont des hommes !

 

 

D’emblée la confrontation entre les diverses espèces est stimulante et la très grande richesse, visuelle et scénaristique, du contexte proposé donne à penser qu’on est là face à une grande série de bande dessinée - un propos néanmoins à témpérer puisqu’il est annoncé chez Dupuis qu’il s’agit là d’une série de diptyques. Un rythme éditorial intéressant à suivre...
On peut bien objecter que tous les extraterrestres, ayant une forme distinctement humaine (avec jambes et bras symétriques), ne sont différenciables que par la tête et les mains, ce qui paraît réducteur. Que dans une telle saga enfermée dans 48 pages étroites, le scénariste semble s’inspirer, au choix, d’Asimov (quelles belles Fondations qu’icelles !), de George Lucas, Billal (notamment l’impression de "rétro-futur" de la trilogie Nikopol), Sillage, Le Cinquième élément, Valérian, Blade Runner, Alien, Spider-Man, Men in Black ou Matrix - sans oublier bien entendu le Vagabond des Limbes pour la composition du couple improbable - il n’empêche : le traitement graphique semi-réaliste de l’ancien desinateur publicitaire Serge Pellé est percutant et très efficace (que de détails dans le dessin et les décors !). Parfaitement au service en ce sens des astucieuses découpes du scénario.

 

 

On a là un tandem de choc comme le signalent les inventifs nombreux bandeaux des pages 32-33, occupant toute la largeur des pages sur 3,5 cm à chaque fois et qui présentent en toute beauté l’histoire du conflit entre les parias humains de Senestam et les Jävlodes. Curieusement, la qualité des textures, entre poisse et pluie, dans cet univers high tech donne l’impression que l’illustrateur a travaillé à l’ancienne avec crayons, fusains et aquarelles - où dominent à titre de teintes référentielles le gris, l’ocre et le marron - et non à coup de palette graphique et autres gadgets de PAO (preuve que les couleurs directes peuvent parfois êtres enrichies sans faille par des retouches informatiques). Le mélange de feutres à alcool et de gouache acrylique, avec des retouches informatiques sur certaines pages, accouche en tout cas d’effets de matière dans les couleurs somptueux en tous points !
L
oin d’une BD stéréotypée à l’espace d’expression riquiqui et proche d’une mirifique dimension Star Wars, on s’installe avec Pellé signant là son premier album, mazette !, devant un écran plasma où défilent des strips à l’esthétique impeccable  : quel PLAISIR !

 

Un plaisir soulignant dans cette fresque intersidérale la tolérance et le dialogue comme clefs des disparités, justement quand l’altérité prend le pas sur les effets spéciaux. Et si la paix de demain se trouvait dans la paradoxale mixité des antagonismes ?
Ne serait-ce que pour ces quelques raisons, ce tome 1 d’Orbital, petit bijou qui transpose avec talent, pédagogie et intensité les méandres de l’ONU dans la SF, mérite bien d’être le coup de cœur du Littéraire pour l’été 2006 !

frederic grolleau

Sylvain Runberg (scénario), Serge Pellé (dessin), Orbital - Tome 1 : "Cicatrices", Dupuis, coll. "Repérage", 2006, 48 p. - 13,00 €.

copyrights : www.lelitteraire.com & www.fredericgrolleau.com

par frederic grolleau publié dans : critik BD
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Vendredi 17 mars 2006

Trois albums dans le bain BD : à vos marques, prêts, plongez !

 Des bulles dans le bain

 Dans le bain surnagent parfois des bulles qu’on apprécie plus que d’autres. Plongée en apnée sous la mousse rose ce mois-ci à la découverte de bulles qui ont séduit la rédaction du Litteraire qui aimerait bien que vous fassiez trempette à leur contact, à votre tour...

L’immersion commence, avec le tome 2 de Sans Dieu, par une plongée dans l’inquiétante cité de Kanel, qui vient d’être envahie par les Lythons, une armée de monstres démoniaques. Une cité dont se sont absentés, partant, les dieux mêmes qui la protégeaient. L’espoir de paix et de restauration de la normale dépend alors, comme en témoigne une vieille prophétie, d’un dieu caché dans la grande bibliothèque et que doit réveiller un combattant hors pair, le "prévôt" mandaté à cette fin par le calife de Kanel et secondé par quelques individus (une sorcière, un général, la niece du prévôt, un pirate et un voleur) aux pouvoirs hors du commun. C’est en passant par la cité souterraine tchetche de Zert que l’expédition portera peut-être ses fruits....
Pour les amateurs du genre c’est un sans-faute qui condense tous les attendus en la matière : créatures hybrides de fantasy, sorts magiques et autres divinations, âpres combats, tout cela mixé dans une course au trésor, on en prend plein les yeux. Pas facile évidemment d’y retrouver ses petits si on n’a pas lu le tome 1 mais il faut signaler ici la grande qualité des récitatifs et des dialogues.

 

On est certes en plein jeu de rôle et tout cela fait un peu peur, mais la cohérence de l’histoire et la qualité graphique de l’ensemble installe cette BD dans la série des quêtes fantastiques qu’il faut avoir lues.

 

Olivier Hug & Denis Medri, Sans Dieu - tome 2 : "L’Antre de la connaissance", Les Humanoïdes associés, janvier 2006, 56 p. - 12.60 €.


D’
une quête fantastique on passe à une autre, le bain n’attend pas. Se refroidir c’est mourir. Mais cette fois-ci nous sommes dans le pur médiéval. A priori il s’agit là d’un album un peu décalé et qui semble s’adresser au jeune public. Il n’en est rien. Sous une facture des plus classiques, le tome 1 de Messire Guillaume glisse peu à peu du médiéval où il était enfermé à du fantastique pur, surprenant ainsi le le lecteur.

 

L’intrigue s’ouvre avec la peine de Guillaume de Saunhac, marqué par la disparition de son père, herboriste et adepte de magie blanche. Remonté contre Brifaut, son beau-père qui profite de l’occasion pour asseoir son pouvoir dans la région, en plein désordre politique, Guillaume décide d’abandonner sa mère lorsque sa sœur Helis disparaît à son tour. Avec pour tout bien quelques ustensiles et ingrédients de médecine dérobés dans le laboratoire paternel, le jeune homme décide de retrouver les siens. Il rencontre alors une série de personnages marquants (le chevalier Brabançon - sorte de Jean Reno bis -, Ysane, une tante vivant solitaire dans la fôret et Courtepointe, un troubadour flanqué d’une chèvre fantasque !) tout en se laissant habiter par de noires songeries oniriques de plus en plus extraordinaires. Ces "contrées lointaines" dans lesquelles Guillaume va à la recherche de son père sont, on le pressent, celles de sa propre identité.

 

Ni fracassant ni transcendant, le scénario s’installe en douceur pour bousculer bientôt de l’intérieur les codes immanents au genre, cela même si le trait demeure fin et régulier. Le graphisme nous tire du côté de l’histoire d’un Moyen Âge canonique tandis le propos louche du côté du mystérieux, auréolé de teintes orangées pénétrantes. Pour un peu, on en perdrait presque son latin et on en oublierait de sortir du bain. Un premier volume d’installation assez prometteur et intriguant donc.

 

Gwen de Bonneval (scenario), Matthieu Bonhomme (dessin) & Walter (couleurs), Messire Guillaume - Tome 1 : "Les Contrées lointaines", Dupuis coll. "Repérages", janvier 2006, 48 p. - 9,80 €.


L
ui aussi seul et perdu au milieu d’un monde hostile, le héros d’ "Alpha" nous entraîne dans la foulée dans un tout autre univers, beaucoup plus sombre et inquiétant. N’hésitez pas à remettre un peu de bain moussant rose : il en faudra pour affronter les méandres de ce récit tout en fausses ellipses où, là encore, un individu, tente de retrouver le chemin de ses origines. Mais le père absent est cette fois-ci, comme le Father de la série Alien, un vaste vaisseau labyrinthique valant comme microcosme du monde stellaire qu’il traverse.

 

Premier album d’un triptyque nommé Matière fantôme - termes désignants toute l’immensité inconnue de l’univers - "Alpha" nous met en présence d’un vaisseau infini dérivant dans l’espace et qu’occupe un seul homme. Au travers des représentations-clefs d’une magnifique fresque peinte par des robots ayant depuis disparu, ce seul être vivant à bord va tenter sous nos yeux de compendre le sens de son existence, de même que celui de l’origine du vaisseau actuellement fort endommagé : deux point de vue qui permettraient enfin de faire la lumière sur les ténèbres caractérisant ici aussi bien l’intérieur que l’extérieur de l’univers où évolue celui qui pourrait bien se révéler le créateur du navire interstellaire perdu....

 

Album curieux et maîtrisé dans sa progression vers une révélation paroxystique tout en non-dits et méditations mystiques, Matière fantôme surprend et séduit dans le même temps. Ce noir soliloque qui est une ode à la démiurgie intemporelle vous prend diablement aux tripes par les vertus d’un texte inquiétant et d’un trait difforme aux couleurs incertaines, à l’instar d’un vérité en train de phagcoyter sans merci ni répit le corps qui l’abrite.
Sa vie durant, l’homme anonyme tente de reprendre le contrôle sur son monde tandis que lecteur attend qu’enfin une parole s’exprime hors de cette bulle mutique où on l’a plongé. Et le doute de nous assaillir : chacun de nous n’est-il pas un vaisseau miniature de ce genre, balloté entre vie et mort ?

 

Voilà un album aux confins de l’abstraction surréaliste et du mystère ontologique, des sciences physiques comme biologiques mâtinées d’un brin de philosophie, qui fonctionne comme un électrochoc et prouve que la BD peut avoir des vertus thérapeutiques dans un monde voué à la léthargie ambiante.

 

Douay (dessin) & Flechard (scénario), Matière fantôme - Tome 1 : "Alpha ", Dupuis, coll. "Empreintes", janvier 2006, 48 p. - 13,00 €.

 

Autant dire, après une telle lecture, qu’on ne voit plus l’eau du bain de la même manière. Le rose s’est évanoui au profit d’un gris obombré ravageant les dernières bulles savonneuses vélléitaires. La vie repend ses droits ; fini de "buller", il est l’heure de sortir du bain.
Jusqu’à la prochaine trempette bédéique.

Olivier Hug & Denis Medri, Sans Dieu - Tome 2 : "L’Antre de la connaissance", Les Humanoïdes associés, janvier 2006, 56 p. - 12,60 €.

frederic grolleau

-  Gwen de Bonneval (scenario), Matthieu Bonhomme (dessin) & Walter (couleurs), Messire Guillaume - Tome 1 : "Les Contrées lointaines", Dupuis coll. "Repérages", janvier 2006, 48 p. - 9,80 €.

-  Douay (dessin) & Flechard (scénario), Matière fantôme - Tome 1 : "Alpha", Dupuis Coll. "Empreintes", janvier 2006, 48 p. - 13,00 €.

copyright www.lelitteraire.com et www.fredericgrolleau.com

  
 
 

par frederic grolleau publié dans : critik BD
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