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Vendredi 22 février 2008

Voyage dévastateur au pays des livres dans une Angleterre alternative.

Avant-goût :
Cette semaine, on a une promotion sur les chagrins d’amour : pour un acheté, vous avez un frère cadet toxicomane sans supplément.

Disons les choses sans ambages : parachuté dans ce puits ffordien qui n’est pas sans fond j’ai éprouvé un pur moment de plaisir littéraire, empporté par la strucutre réticulaire assumée de l’histoire se déroulant dans une Angleterre alternative. Certes le lecteur qui découvre en béotien l’univers de l’héroïne Thursday Next est quelque peu embarrassé par le renvoi, via force sigles et autres mentions de l’ordre du hiéroglyphe et de l’arcane sémantique à ses yeux de béjaune, au premier roman de l’auteur, L’Affaire Jane Eyre, mais cette position relativement inconfortable fait paradoxalement partie intégrante du plaisir ressenti.
Lire ce troisème opus de la série concoctée par Fforde revient à participer à une soirée où, ne connaissant personne, vous ne doutez point de lier connaissance au cours du repas - les commensaux ne manquent pas à l’entour - mais n’en êtes pas assuré non plus !

Pour le lecteur curieux mais prudent nonobstant, qui voudrait savoir où il risque de poser les pieds (enfin, les yeux), je tente une synthèse : après avoir sauvé l’univers de la dévastation dans Délivrez-Moi, Thursday Next qui attend un enfant et cherche à échapper aux OpsSpecs et aux employés de la firme Goliath (ne me demandez pas qui sont-ce ni pourquoi) trouve refuge dans le monde des livres - entendez un monde où les livres ont une vie propre. Apprentie à la Jurifiction - la police des livres, composée de personnes du monde Extérieur et de personnages fictifs - Thursday est chapeautée par la redoutable Miss Havisham (personnage des Grandes Espérances). Elle vit désormais dans Les hauts de Caversham, un roman policier basique et si mauvais qu’il semble, et sa trame narrative convenue et tous les personnage qui le peuplent, promis à une destruction prochaine, n’atteignant jamais le sacre d’une édition dans le monde réel, toutes les lettres qui le composent retournant alors au magma originaire qu’est la mer de texte... 
Reposant sur une enquête toute policière, avec complot et cadavres à la clef, menée par Thursday sur un nouveau procédé de conception des intrigues littéraires, UltraWordTM, qui révolutionne le monde des livres, Le Puits des Histoires Perdues plonge le lecteur dans la vie interne et tourmentée du monde des livres, dans une sorte de décomposition - tant structurale que matérialiste - du processus de création littéraire. Le tout saupoudré d’apparitions de personnages du panthéon littéraire tels que Humpty Dumpty, Ma mère l’oie, les trois sorcières de McBeth, Le chat de Cheshire, le Minotaure, Falstaff de Shakespeare, Godot (éternellement en retard à la réunion de la Jurifiction)... sans compter tous les personnages de comptines engagés dans une grève et réclamant que des heures supplémentaires leur soient comptées...

D’où de véritables trouvailles avec l’invention d’un personnage (passant d’abord par la forme Générique), le mode de Communication des Notes en Bas de Pages par lequel les protagonistes parasitent les récits, le marchandage d’intrigues et de figures secondaires pour étoffer les romans, le rôle des grammasites, ces formes de vie parasitaires vivant à l’intérieur des livres qui se repaissent de grammaire, celui des vyrus ortografiques ( !) ou encore la modification sous les yeux du lecteur devenu voyant/voyeur d’une prose initiale (en gras dans le roman de Fforde) grâce à miss Thursday afin de doper le récit.
Jasper Fforde, qui a trouvé là un incontestable filon créatif, revisite ainsi de grands classiques - et les œuvres de ses coreligioniaires - pour montrer ce qu’il advient, par exemple, quand l’intrigue résiste aux changements que l’auteur veut y apporter ou quand la disparition d’un pan de texte entier suppose alors une intervention urgente pour réparer le dommage. Relevé par le délire typographique, ceci compense un rythme parfois bancal et systématique, de même que la persécution de (la mémoire de) Thursday par une certaine Aornis qui semble ne jouer qu’un rôle superficiel dans le texte, déjà assez surchargé graphiquement par les mises en abyme dont se joue le romancier.

Je conseillerai donc aux amateurs, pour plus d’intelligibilité, de lire dans l’ordre de parution les opus précédents qui surfent sur cette même veine de polar/science-fiction/exègèse litteraire et de ne pas hésiter, tant qu’à faire, à investir dans la suite déjà disponible chez Fleuve Noir de ce Puits... - à savoir Sauvez Hamlet !
Ici, on en redemande sans sourciller. 

frederic grolleau

Télécharger le premier chapitre du livre sur le site de l’éditeur 10/18

Jasper Fforde, Le Puits des Histoires Perdues (traduction Roxane Azimi), 10/18, novembre 2007, 445 p. - 8,50 €.
Première publication : Fleuve Noir, septembre 2006, 463 p. - 22,00 €.

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Vendredi 22 février 2008
Mazé vient d’entrer, et de quelle manière, dans la littérature !

Dans les confins tant brumeux que vineux d’un Brest d’un autre âge erre Abel, amoureux éperdu d’un Julie jolie garce qui le mène par le bout du nez (et d’un appendice adventice que la politesse nous empêche de nommer céans). Défile alors une galerie de personnages hauts en couleurs, les frères Bouillon en tête, qui vont emmener Abel dans une sarabande festive-agressive jusqu’au bout de ses illusions et de ses rêves autodestructeurs - incomparable preuve s’il en est que l’amour est toujours une haine inversée.
Sur la base d’un tel scénario, où sont mis en avant des gens vraiment humains qui bousculent avec allégresse toutes les strates sociales et toutes les postures intellectuelles, tout en se jouant des références bibliques et des affres de l’adoption, on se dit que Frédéric Mazé, jeune auteur assez peu connu dont c’est ici le premier roman, publié de surcroît par une maison qui n’est pas un mastodonte parisien, ne va guère attirer notre attention et qu’on va lâcher ce Ver est dans le fruit au bout de dix pages. Terrible erreur car c’est compter sans ce qu’il faut qualifier de style à part entière, soit cette indéfinissable patte par laquelle un écrivain façonne un univers qui certes n’appartient qu’à lui mais qu’il sait rende palpable à tous. Et donc universel de fait.

Et nous voilà accrochés comme cet Abel qui, capable il est vrai d’appeler son poisson rouge Staline, peu à peu se transforme en un Caïn prenant en grippe son amour d’avant, premier pas d’une sorte de Guerre des Roses bercée par l’iode et les odeurs du port de Brest.
Une chose est sûre, parmi tous les livres convenus déjà bradés sur les étals depuis cette rentrée 2007, Le ver est dans le fruit mérite l’attention car certains ne manqueront pas d’y voir le chant du poisson d’un nouvel auteur qui devrait faire parler de lui dans l’avenir. En effet si le ver est dans le fruit comme le remarquait poétiquement Nerval, Mazé vient d’entrer, et de quelle manière, dans la littérature afin d’attester qu’elle n’est pas encore complétement pourrie. Une prouesse d’autant plus méritoire et à soutenir que l’auteur a choisi une structure éditoriale qui ne propose pas ses titres en vente dans le réseau traditionnel des librairies mais sur son site, avec deux formats au choix - volume imprimé, sur papier écologique soulignons-le, ou fichier PDF téléchargeable - et un prix modulé en fonction dudit format.

frederic grolleau

Acheter le livre sur le site de l’éditeur Atelier de presse...

Lire une interview de l’auteur sur le site 1001 livres

Lire un extrait du chapitre 1

Frédéric Mazé, Le ver est dans le fruit (préface de Laurent Hallier), Atelier de Presse, 2007, 205 p. - 17,00 € le volume imprimé, 5,00 € le fichier PDF.

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