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Samedi 25 novembre 2006

Les 2 versions d'un article paru dans Philosophie Magazine n°5 (fin nov. 2006), rubrique DVD

Assurance sur la mort (Double indemnity) de Billy Wilder
2 DVD collector

Kant n’y voit qu’un pur « contrat civil ». Hegel, lui le considère surtout comme une formalité juridique permettant un « usage réciproque » de la jouissance du sexe de son partenaire. Quant à Phyllis Dietrichson, l’héroïne de « Assurance sur l’échafaud » réalisé par Billy Wilder en 1944, elle semble avoir le mariage en piètre estime. Cette mante religieuse séduit en effet un employé d'une compagnie d'assurances, Walter Neff, pour supprimer son mari encombrant et partager avec lui l'assurance-vie de son époux, dont la prime double en cas de mort accidentelle.

Ce film noir co-écrit par le romancier Raymond Chandler introduit ainsi dans la société un nouveau genre d’assassin : celui qui, ni miséreux ni gangster, se révèle juste un cadre moyen. Dont la motivation fondamentale est le sexe. Poussé au gain par sa maîtresse, Neff passe à l’acte. Le crime semble parfait, las, le paiement de la prime est retardé par l'enquête de Keyes, chef du contentieux de la compagnie d’assurance et collègue de Neff.

La morale du film, où le destin prend sa part, est claire : Neff et Phyllis s’entretuent ; de la double indemnité on arrive à une triple exécution. Magnifiée par une implacable lumière. Preuve en est que nul ne peut prévoir le cours de sa vie et se garantir contre le contingent ultime. Fondée sur l'idée de risque aléatoire, rationalisé, dont la couverture est financée par le paiement d'une cotisation., l’assurance ne prémunit donc ni contre le mauvais mariage ni contre la passion dans ce qu’ils ont de plus inattendu. Telle est limite de toute « protection sociale »…

De ce point de vue, observe Wilder, il n’existe pas d’assurance tous risques dans les relations humaines. Chacun peut bien certes s’assurer sur la mort, mais il n’est pas aussi aisé de s’assurer contre elle. « Nul n’est parfait » conclut le tatillon Keyes, dans une formule qui s’applique de manière égale à tous les protagoniste du drame.

Frédéric Grolleau

Version 1 (non retenue)

A la différence de Kant qui le rabaisse à un pur « contrat civil » (Principes métaphysiques de la doctrine du droit, § 24), le mariage selon le Hegel des Principes de la Philosophie du Droit est surtout un contrat pour un « usage réciproque » de la jouissance du sexe de son partenaire (La vie éthique, 1ère section, § 161 sqq.). C’est donc « essentiellement une relation éthique » mais il faut croire que Phyllis Dietrichson (Barbara Stanwyck), l’héroïne de « Assurance sur la mort » (Double Indemnity) réalisé par Billy Wilder en 1944, a assez peu étudié la philosophie. Cette mante religieuse séduit en effet un employé d'une compagnie d'assurances, Walter Neff, pour supprimer son mari encombrant et partager avec lui l'assurance-vie de son époux (dont la prime double en cas de mort accidentelle).

 

Ce film noir co-écrit par Raymond Chandler introduit ainsi dans la société de L.A un nouveau genre d’assassin : celui qui, ni miséreux ni gangster, se révèle juste un cadre moyen. Dont la motivation fondamentale est le sexe. Poussée au gain par sa maîtresse, Neff assassine son « rival ». Le crime semble parfait, las, le paiement de la prime est retardé par l'enquête que mène un collègue de Neff, méticuleux chef du contentieux…

La fatalité et la morale du film laissent entendre qu’elle aurait mieux fait, la gente Phyllis, de se plonger plus dans la philosophie que dans les comptes en banque. Car elle aurait pu lire cette définition, contre Hegel, du divorce par Marx dans Le projet de loi sur le divorce (Rheinische Zeitung, 1842): « Or, de même que dans la nature, la dissolution et la mort apparaissent là où une existence ne correspond plus du tout à sa destination ; de même (…) l'Etat décide dans quelles conditions un mariage existant a cessé d'être un mariage. Le divorce, ce n'est rien d'autre que la déclaration : tel mariage, dont l'existence n'est qu'apparence et tromperie, est un mariage mort. »

Et l'American Film Institute, dans son classement des 100 plus grands héros et méchants de l'histoire du cinéma, de pointer au 8ème rang madame Dietrichson. Mazette ! 

Frédéric Grolleau


 

par frederic grolleau publié dans : critik DVD
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Samedi 25 novembre 2006

Différentes versions d'un article paru fin novembre 06 dans Philosophie Magazine, n° 5 , rubrique "Figure"

 

Le démon était dans la sauterelle…

 

Avez-vous l'âme démonique ou démoniaque ? Cette question, érudite pour les uns, théologique pour les autres, renvoie à un des traits majeurs du socratisme. Elle a été illustrée  de manière assez définitive en 1940 par Walt Disney, dans l'un de ses plus beaux dessins animés, Pinocchio, librement inspiré du conte éponyme de Carlo Collodi, adapté en films avec Marin Landau en 1996 et Roberto Begnini en 2003.

L'on sait que Socrate se promenait dans l'Antiquité grecque avec un daimôn auprès de lui, sorte de voix de la conscience morale qui provoquait en lui une forme d'extase. Intermédiaire entre les dieux et les hommes, le daimôn transmet les messages divins, que ce soit en rêve, dans l'enthousiasme ou encore dans les oracles tels que La Pythie en délivre au sanctuaire de Delphes. Sorte d'ange antique, le daimôn est tout à la fois messager et médiateur.

C'est un tel " génie "(genius est la traduction latine de daimôn) critique qu'imagine Disney lorsqu'il s'agit d'incarner à l'écran l'éthique de Pinocchio, marionnette en bois devenue petit garçon grâce au savoir-faire de Gepetto et à la fée bleue. Gimini Crickett (Jimmy, Jiminy ou Geminy Cricket selon les variantes) est né : un pantin n'ayant pas d'âme, chaque fois qu'il lui faudra se déterminer en bien ou en mal, Pinocchio le naïf doit suivre ces règles : ne jamais mentir et écouter les conseils de sa conscience, ce cricket sautillant en costume trois-pièces qui lui tient lieu d'ami et de conseiller tout en préfigurant la dialogicité de l'âme avec elle-même, source de confiance en l'autre, du sens de l'amitié et du pardon.           

Pour Socrate, ce " démon " apparaît comme une entité psychique qui est relativement proche de la conscience au sens courant mais qui n'interfère dans ses actes que pour indiquer à quel moment la parole peut et doit intervenir (et non - différence avec Disney !- pour l'obliger à faire le bien) - ce que Platon ne cesse de faire dire à son Maître/porte-parole dans l'Apologie qu'il lui consacre. Etre vivant, en effet, pour Socrate comme pour Pinocchio, ne consiste pas seulement à croître sous le soleil mais à actualiser les possibles inscrits en soi. Cela suppose courage, confiance et honnêteté puisqu'il s'agit, face à l'adversité de se construire une expérience source de sagesse : l'éthique, si elle relève d'une position subjective, ne trouve son accomplissement que dans le retour à la communauté des hommes.

" Démonique " et non démoniaque, cette conscience qui fait " autorité " ne désigne rien d'autre alors que ce point d'échappée en l'homme qui se présente comme une énigme constante et irréductible. Voilà où se situe le territoire de l'éthique, lieu - inaccessible en l'homme - à la fois le plus intime et le plus étranger. N'est-ce pas dans des circonstances radicales, Pinocchio l'apprend à ses dépens qui n’écoute guère Gimini, lorsqu'un sujet est au pied du mur de sa vie, que l'éthique se manifeste dans toute sa force ?

Paradoxalement, c'est en bonne partie ce daimôn avec lequel il devise qui causera la mort de l'intègre Socrate, qui préfère suivre ses recommandations plutôt que songer à son intérêt entendu. La marionnette de Gepetto, pour laquelle Jiminy Cricket est sa conscience quand il ment, échappe-t-elle à la règle ? Il semble que le XXIe siècle ne s'embarrasse plus de tels subterfuges. Ainsi, Pinocchio le robot (2005) envoie par-dessus le cyberspace l'éternel problème de la distinction entre le bien et le mal : légèrement robotisé sur les bords, le pantin met désormais tout en mémoire sur son disque dur et la sauterelle passe à la trappe. Plus besoin d'une conscience dans le new age, non mais !


Frédéric Grolleau

REF

Apulée, Le Démon de Socrate, chapitre 17, traduction de Colette Lazam, préface de Pascal Quignard : " Petit traité sur les anges ", Rivages poche / Petite Bibliothèque, Paris, 1993.

Plutarque, Le Démon de Socrate, in Œuvres morales, tome VIII, Traités 42-45, traduction de J. Hani, Les Belles Lettres, Paris, Collection des Universités de France, 1980.

Arthur Koestler, Le Démon de Socrate, Calmann-Lévy, 1970, 320 p.

Le séminaire de Jacques Lacan : Livre 23 (" Le sinthome ", 1975 - 1976), Seuil, 2005, 249 p.

Philip Pullman, A la croisée des mondes, 3 tomes, Gallimard, Folio SF, 2003.

Pinocchio le robot (réal. Daniel Robichaud), studio: France Télévisions, 10 Août 2005.

Version 2

Avez-vous l'âme démonique ou démoniaque ? Cette question, érudite pour les uns, théologique pour les autres, renvoie à un des traits majeurs du socratisme. Elle a été illustrée  de manière assez définitive en 1940 par Walt Disney, dans l'un de ses plus beaux dessins animés, Pinocchio, librement inspiré du conte éponyme de Carlo Collodi, adapté en films avec Marin Landau en 1996 et Roberto Begnini en 2003. Socrate se promenait dans l'Antiquité grecque avec un daimôn auprès de lui, sorte de voix de la conscience morale qui provoquait en lui une forme d'extase. Intermédiaire entre les dieux et les hommes, le daimôn transmet les messages divins, que ce soit en rêve, dans l'enthousiasme ou encore dans les oracles tels que La Pythie en délivre au sanctuaire de Delphes. Sorte d'ange antique, le daimôn est tout à la fois messager et médiateur.

C'est un tel " génie "(genius est la traduction latine de daimôn) critique qu'imagine Disney lorsqu'il s'agit d'incarner à l'écran l'éthique de Pinocchio, marionnette en bois devenue petit garçon grâce au savoir-faire de Gepetto et à la fée bleue. Comme un pantin, par principe, n’a pas d’âme c’est Gimini Crickett (Jimmy, Jiminy ou Geminy Cricket selon les variantes) qui lui en tient lieu. Ce cricket sautillant en costume trois-pièces est désormais tout à la fois l'ami et le conseiller de Pinocchio. Il préfigure en effet la dialogicité de l'âme avec elle-même, source de confiance en l'autre, du sens de l'amitié et du pardon. Ainsi, chaque fois qu'il lui faudra se déterminer en bien ou en mal, Pinocchio le naïf doit suivre ces règles : ne jamais mentir et écouter les conseils de sa conscience, alias Gimini.

Pour Socrate toutefois, ce " démon " apparaît comme une entité psychique qui est relativement proche de la conscience au sens courant mais qui n'interfère dans ses actes que pour indiquer à quel moment la parole peut et doit intervenir. Le daimôn socratique se donne semble-t-il comme le signe d’une conscience d’homme libre. Alors que pour Gimini Cricket, la conscience vaut essentiellement comme morale et oblige surtout à faire le bien. De fait, le cricket doit apprendre à un « innocent », qui en ignore tout, le sens même de ce qui est bien et mal. Mais malgré cette différence, dans les deux cas, le daimôn révèle à celui qu’il accompagne ce que signifie en vérité être vivant. Non pas seulement vivre de manière végétative, mais réaliser son essence d’être humain ! Cela suppose courage, confiance et honnêteté puisqu'il s'agit, face à l'adversité, de se construire une expérience source de sagesse : l'éthique, si elle relève d'une position subjective, ne trouve son accomplissement que dans le retour à la communauté des hommes.

Paradoxalement, c'est en bonne partie ce daimôn avec lequel il devise qui causera la mort de l'intègre Socrate, qui préfère suivre ses recommandations plutôt que songer à son intérêt entendu. La marionnette de Gepetto, pour laquelle Jiminy Cricket est sa conscience quand il ment, échappe-t-elle à la règle ? Il semble que le XXIe siècle ne s'embarrasse plus de tels subterfuges. Ainsi, Pinocchio le robot (2005) envoie par-dessus le cyberspace l'éternel problème de la distinction entre le bien et le mal : légèrement robotisé sur les bords, le pantin de cette version futuriste est sans Gimini, apparemment jugé superflu. Pinocchio met désormais en mémoire le meilleur comme le pire qui lui advient sur son disque dur et la sauterelle passe à la trappe. Plus besoin d'une conscience dans le new age, non mais ! 

Frédéric Grolleau

 Version 3 (retenue)

Avez-vous l'âme démonique ou démoniaque ? La question renvoie au trait majeur du socratisme. Elle est illustrée en 1940 dans le dessin animés de Walt Disney, Pinocchio, inspiré du conte éponyme de Carlo Collodi, adapté en films avec Marin Landau en 1996 et Roberto Begnini en 2003. Socrate se promenait dans l'Antiquité grecque avec un daimôn auprès de lui, sorte de voix de la conscience morale et source d'extase. Intermédiaire entre les dieux et les hommes, ce « démôn » transmet les messages divins, dans le rêve, dans l'enthousiasme ou dans les oracles tels que La Pythie en délivre au sanctuaire de Delphes. Ange antique, le daimôn est tout à la fois messager et médiateur. C'est un tel « génie » (genius est la traduction latine de daimôn) qu'imagine Disney pour incarner à l'écran l'éthique de Pinocchio, marionnette en bois devenue petit garçon grâce au savoir-faire de Gepetto et à la fée bleue.
Comme un pantin n’a pas d’âme c’est Gimini Crickett (Jimmy, Jiminy ou Geminy selon les variantes) qui lui en tient lieu. Ce cricket sautillant, costume trois-pièces et haut-de-forme, est désormais l'ami, le conseiller de Pinocchio. Il préfigure la dialogicité de l'âme avec elle-même, source de confiance en l'autre, du de l'amitié et du pardon. Ainsi, chaque fois qu'il lui faut agir, Pinocchio doit suivre ces règles : ne jamais mentir et écouter les conseils de sa conscience, alias Gimini.

Pour Socrate toutefois, ce « démon » apparaît telle une entité psychique proche de la conscience au sens courant mais qui n'interfère dans ses actes que pour indiquer à quel moment la parole doit intervenir. Le daimôn socratique se donne comme le signe d’une conscience d’homme libre. Alors que pour Gimini Cricket, la conscience vaut comme morale et oblige surtout à faire le bien. De fait, le grillon doit apprendre à un « innocent », qui en ignore tout, le sens de l’éthique. Toutefois, malgré cette différence, dans les deux cas, le daimôn révèle à son hôte ce que signifie être vivant. Non pas seulement vivre de manière végétative, mais réaliser son essence d’être humain ! Cela suppose courage, confiance et honnêteté puisqu'il s'agit, face à l'adversité, de se construire une expérience source de sagesse.
Paradoxalement, c'est ce daimôn avec lequel il devise qui cause la mort de l'intègre Socrate, lequel préfère suivre ses recommandations plutôt que songer à son intérêt entendu. La marionnette de Gepetto, pour laquelle Gimini Cricket est sa conscience, échappe-t-elle à la règle ? Il semble que le XXIe siècle ne s'embarrasse plus de tels subterfuges. Ainsi, Pinocchio le robot (2005) envoie par-dessus le cyberspace le problème de la distinction entre Bien et Mal : légèrement robotisé sur les bords, le pantin de cette version futuriste est sans Gimini, apparemment jugé superflu. Pinocchio met dorénavant en mémoire, sur son disque dur, le meilleur comme le pire qui lui advient …et la sauterelle passe à la trappe. Plus besoin d'une conscience dans le new age, non mais ! 

 Frederic Grolleau

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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