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Vendredi 13 janvier 2006

Le premier opus des aventures du Marquis, "Danse macabre", a ouvert le bal de la violence baroque en 2005, plantant un étonnant décor, très stylisé, en un bel et long album : un homme masqué en train de lutter avec un horrible monstre, cela ne vous évoque rien ? Nous sommes, en plein hiver d'un XVIIIe siècle décalé, à Venisalle, une ville française où un homme mystérieux,vêtu de noir et portant un masque au nez de Polichinelle traque la cohorte des démons qui se sont répandus dans la cité soumis au joug d'une religion draconienne (sans se confondre avec le catholicisme classique) , infernales créatures qu'il est le seul, visiblement, à percevoir.

La traque est rendue compliquée par le fait qu'à Venisalle, l'habitus vestimentaire est celui d'un carnaval vénitien permanent : chacun ici porte des masques et des capes afin de dissimuler ses péchés par trop « ostensibles » sinon à ses congénères. Malgré le "confessional" géant créé pour satisfaire les plaisirs et les vices de tous les  citoyens, cathartique lieu – utopique, diabolique ? -  d'expurgation du mal, une redoutable Inquisition, sous le contrôle du Ministère, surveille les habitants afin de vérifier, tortures et sévices à l'appui, la « pureté » de tous...
C'est alors qu'intervient sur cette scène de théâtre tout en clair-obscur magnifiquement servie par un noir et blanc haloré, parfois confus, notre homme masque, nommé « le marquis » par ses ennemis tératologiques, l'ancien prêtre et soldat Vol de Galle, à qui un masque spécifique - digne des superhéros des comics US où l'auteur excelle depuis longtemps - permet la vision de ces créatures invisibles aux autres (mais anges ou démons ?, on ne sait au juste dans quelle catégorie les ranger) et responsables des tous les crimes de l'humanité. Il les chasse et les exécute avec une épée et des pistolets hors normes, tout en étant considéré par l'Inquisition comme le responsable du désordre qui règne en ville, une sorte de tueur en série qui frappe sans foi ni loi.


Là où Davis propose un scénario qui interpelle sur cette trame convenue d'un homme combattant seul des démons qui sont autant d' « envahisseurs », c'est que Le Marquis expose surtout les tergiversations du vieux Vol de Galle, croyant qui bientôt ne croit plus, séide qui bientôt ne veut plus servir, et qui au nom de l'autonomie morale et du libre arbitre devient presque malgré lui, outre le Doute en acte, le bras armé de la justice humaine. Il est vrai que le marquis occit à tour de bras des innocents hantés sans le savoir par des démons abominables (en lesquels chacun pourra se complaire à voir une figuration du célèbre Es freudien).

Tout cela dans le cadre très réaliste d'une ville aux volumes fastueux et à l'architecture baroqueuse - terrifiante et le grotesque à l'instar des monstres qui s'y tapissent -  qui ploie sous la neige comme le pécheur sous le poids de ses propres tourments, concourt à installer un climat oppressant à couper le souffle. Ce à quoi contribue également un garphisme brut, voulu sans douceurs ni fioritures excessives, l'excés étant réservé en ces pages aux pulsions destructrices (celles-là même que connaît Vol de Galle puisque, aussi bien et en fonction d' un précepte des plus machiavéliques, il doit lui-même se livrer au Mal pour réaliser le Bien) .
Non seulement le propos est original, non seulement la facture de l'ouvrage aux Humanoïdes Associés, qui y ont mis tout leur savoir-faire, est remarquable de qualité, mais en plus le lecteur peut trouver à la fin du volume de nombreux croquis préparatoires commentés par l’auteur.

On était donc en droit de se demander quelle pourrait être la suite de ce tome aussi achevé, à supposer qu'il y en ait une un jour. Au service des Saints et convoité par le Diable, Le Marquis poursuit toutefois sa tâche : rendre sa pureté perdue à Venisalle, sans faillir dans Intermezzo, qui se veut, le titre l'indique assez bien, comme un « entracte » entre « Danse macabre » et la fin de l'histoire annoncée  à paraître aux Humanoïdes Associés, « Le règne du diable ».

Guy Davis nous propose donc en guise d' « entremets » deux récits indépendants où Le Marquis s'efface derrière le rideau au profit des êtres monstrueux qui sont sa cible de prédilection. Ceux-ci, qui témoignent de leur quasi-personnalité, nous apparaissent alors comme autre chose que de simples archétypes du Mal et contribuent à opacifier davantage les repères manichéens classiques par lesquels on qualifie usuellement l'opposition Bien /Mal, Vertu/Vice, Anges/Démons. Participe d'ailleurs à ce refus des dichotomies arrêtées l'ambiguïté du général Herzoge, chargé par le Ministère d’arrêter Le Marquis pris pour un démon lui-même, qui commence à se demander si les idées de péché et de damnation prônées par les autorités en place interviennent bien dans les crimes à propos desquels il enquête.

Objet de soins particuliers, le physique repoussant des démons et autres chimères (de sidérantes images sont disponibles sur le site de l'auteur) est mis en relief par un Davis qui se déchaîne totalement et laisse éclater son imagination en la matière, le gigantisme le disputant à l'horrible, parfait symétrique inversé des crises de foi, ce qui ne ravira certainement pas tous les lecteurs mais il faut accepter ce parti pris à l'esthétique grisâtre et à l'exagération jusqu'au-boutistes. De même le rythme de l'album demeure-t-il assez lent, quoique les récitatifs du Marquis soient moins imposants, les démons prenant en fait la parole pour s'ex-primer ici.
L'histoire ne se résume donc pas, elle vaut surtout comme l'installation d'un décor supplémentaire afin de favoriser l'imprégnation à la Marquis' touch pour les aficionados qui en redemandent. Là encore, il est à noter qu'un carnet de croquis inséré en fin d'album complète la lecture de manière intéressante. L'ensemble devrait donc conforter ceux qui ont déjà été séduits par la première « Danse » du Marquis.

frederic grolleau

Guy Davis (scénario et dessin), Le Marquis, Les Humanoïdes Associés, couleurs : N&B, 2005.
tome 1 : « Danse macabre », 188 p. - 20,00 euros
tome 2 : « Intermezzo », 94 p. - 20,00 euros.

Consulter le beau site de l'auteur :  http://guydavisartworks.com/

par frederic grolleau publié dans : critik BD
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Mercredi 11 janvier 2006

L’identité individuelle ne fait plus sens dans un monde de fantômes voué au tout économique.

À quiconque prendrait le risque, entre deux orangeades, de mettre le nez dans ce roman, il est important de rappeler que son auteur avait été mis au défi, en la matière, d’écrire le livre qui choquerait l’Amérique. Et le moins que l’on puisse dire, vu le tollé général et la renommée internationale qui s’est ensuivie dès 1991 pour B.E.E, c’est qu’il y est parvenu.
Faut-il en conclure pour autant que la provocation seule a contribué à cet essor ? Que Ellis serait demeuré un auteur moyen sans le fer de lance antiamércain de ce boulet de canon ? Rien n’est moins certain, et il est des auteurs français qui pour s’être essayés en vain à cete exploitation du filon "je-fracasse-toutes-les-valeurs-donc-on-me-lit-all-around-the-world" n’ont point tenu la promesse des aubes apocalyptiques qu’ils annoncaient via parfois de grands tonnerres médiatiques.


Transposé depuis avec succès à l’écran, American Psycho vaut dorénavant comme référence inévitable d’une certaine représentation de l’Amérique des années 80, en proie au reaganisme et aux mélodies de I.N.X.S, ce qui ne constitue pas une des moindres raisons de le lire. L’Américain psychotique en question a pour nom Patrick Bateman, jeune yuppie de 27 ans, travaillant (on ne saura jamais au juste quelles sont ses fonctions) chez Pierce & Pierce, à Wall Street, et passant le plus clair de son temps à énumérer les coûteuses tenues de marque qu’il porte (ou celles des gens qu’il rencontre), les gadgets high tech dernier cri dans lesquels il investit, de même que les restaurants in et les boîtes branchées où il ne saurait pas ne pas être vu.
Tout cela - qui occupe une bonne moitié du roman, si on laisse de côté quelques apartés ultraviolents dont le sens nous échappe à ce stade - est plat, fastidieux, à la limite de l’ennui et du (mauvais) ridicule.
Jusqu’à un certain moment.

Ce moment où le sémillant golden boy amateur de mousse à cheveux et de crèmes corporelles diverses, cette fois, c’est sûr, le lecteur n’a plus aucun doute, pète un câble en plein journal lénifiant pour révéler sa face des plus obscures : l’accro à Hugo Boss et Armani, qui se répand en éloges sur Genesis et Withney Houston, notre ami Pat donc, est un taré de première. Un fêlé total qui viole, torture, tue et mange ses victimes.
Autant de scènes abominables où le sexe orgiaque intervient comme prélude à un dépeçage froid et clinique des corps, sans qu’aucune justification, aucun remord, aucun état d’âme ne soient mentionnés. Pas de différence pour Bateman, que ses interlocuteurs confondent souvent avec un autre (sans qu’il s’en offusque : l’identité individuelle ne fait plus sens dans un monde de fantômes voué au tout économique), entre un récepteur digital Toshiba, un gilet de Paul Smith et une bouche agrandie à la perceuse pour mieux y jouir : ne sont-ce pas là que des topoi de la consommation ? Quand tout s’achète tout se vend, tout s’annule et peut aussi bien être détruit, tel semble le credo de Bateman qui ne s’encombre guère de philsosophie au demeurant (ce qui rend plus énigmatique encore son comportement, commençant comme il finit dans American Psycho : sans raison) et se contente de jongler avec son emploi du temps - son seul ennemi, avec lui-même - entre exercices de gym, visionnage en boucle de vidéocassettes ou d’émission journalière (le Patty Winters Show) et soirées au Tunnel.


Produit type de la superficialité de l’Occident contemporain, Pat est un paumé qui vous veut du mal parce que le meurtre sadique et immoral est la seule chose qui excite encore ce zombie dans une société où nul n’existe aux yeux des autres, vieille morale machiavélienne, pour ce qu’il est mais pour ce qu’il apparaît. Dans une bulle superficielle (le vertige financier des années 80) où le trop-plein d’argent s’installe comme norme, et où l’essentiel du débat citoyen porte sur le fait de savoir si l’on peut ou non porter des mocassins à gland avec un costume de ville, si les cols ronds sont trop habillés ou trop décontractés, qui ne voit que le culte du corps et des passions libidinales ne peut déboucher, entre deux lignes de coke snifées dans les chiottes à l’aide d’une carte AmEx, que sur des obsessions autrement plus fratricides et fondamentales ?
Tel le mystère, répété, de la vie qui se retire d’un corps entrant dans son ultime convulsion. Seul pendant concret et métaphysique pour ainsi dire face à la vacuité environnante. Diogène clivé des temps modernes, le serial killer cherche l’homme générique, et pour ce faire ne cesse de le tuer. Logique.


L’âme doit bien se trouver quelque part sous les lambeaux de peau et les os. N’ayant rien d’autre à faire, ce monstre issu de la fin du XXe siècle, reflet de ses contemporains s’anéantissant mutuellement dans une vaine course au pouvoir - qui aurait pu à une lettre près être un super héros - égorge donc des chiens errants ou des enfants à la traîne dans les musées, arrache les yeux des clochards qui mendient, découpe ses ex de la fac et les putes qu’il racole, faisant au passage force utilisation de gaz asphyxiant, de pistolet à clous, de rat et autres perceuses. Une folie qui est sans foi ni fin, Bateman l’asocial parvenu au faîte de la pyramide sociale demeurant impuni et réapparaissant même plus tard dans un autre roman de l’auteur, Glamorama...
L’insoutenable, pour le lecteur est au rendez-vous, et celui qui poursuit malgré tout la lecture ne peut s’empêcher d’interroger son indécrottable fond voyeuriste et instinctif. Il en est qui protesteront sans doute qu’il ne s’agit pas là de littérature au noble sens du terme, d’autres qui crieront au génie. L’objectif de l’auteur, et de son éditeur, est dès lors atteint : la cruauté gratuite vient de faire son entrée dans le monde des lettres, un monde dont Bret Easton Ellis, pour informés qu’on soit, n’est toujours pas sorti.
Il y a même des critiques qui, dit-on, presque quinze ans après sa parution, lisent encore son American Psycho dans le métro parisien quand la ville se vide un peu, l’été, c’est dire. Un roman à lire donc, si on sait laisser son âme au vestiaire et se protéger des soleils noirs.

frederic grolleau

Bret Easton Ellis, American Psycho (traduit par Alain Defossé), 10/18 coll. "Domaine étranger", avril 2005, 526 p. - 10,00 €.
 

par frederic grolleau publié dans : critik ROMANS
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