Recherche

Vendredi 6 janvier 2006

Revue Res Publica n° 23, 2000.


"D'où vient le mot de sanglier ? De singularis porcus. Le porc qui préfère être seul. Qui ne veut pas être rose. Le porc qui déteste le happy end. Qui préfère au happy end le fond de la forêt. Qui entend rester seul au fond du fond du monde. Le solitaire loin des marcassins, des périphériques, des laies".

Pascal Quignard, Vie secrète, Chap. XIII, "seducere", Gallimard, 1998, p.219.


         Nombre de récits littéraires ou philosophiques décrivent la transformation de l'home en animal ou de l'animal en homme en bouleversant ainsi l'intégrité de l'un et de l'autre. Ce changement de forme (meta-morphê) permet au passage de comprendre en quoi le rapport à l'animalité est décisif pour qui aspire à penser la révolte. On a coutume en effet de considérer l'animal comme celui qui, privé de conscience, ne réfléchit pas et adhère passivement au tout-venant de l'expérience sensible. Or, les diverses métamorphoses qui s'opèrent dans les textes suivants de Kafka, Orwell ou Darrieussecq invitent au contraire selon nous à leur postuler un sens autre : ces transmutations dériveraient d'une réaction de révolte - ou de rejet de celle-ci. Et interroger la figure de l'animal revient dès lors à trouver le fondement ontologique de toute forme de soulèvement face à un angoissant ordre des choses.

Si toute révolte rend visible ce fond d'animalité qui en est paradoxalement la source, encore convient-il de déterminer, si l'on ose dire, la nature de cette dénaturation. La métamorphose peut certes s'entendre comme une volonté de tendre vers l'acceptation passive du donné, la satisfaction première et immédiate d'un mode de vie végétatif, vie animale rassasiée par le sempiternel retour au même qu'illustre notamment la "société des pourceaux" dont fait mention Platon au livre II de la République. Mais ne désigne-t-elle pas également, pour qui sait en lire les symptômes, cette révolte insoupçonnée qui consiste à tout mettre en oeuvre pour refuser une telle adhérence neutre à l'ordre des choses ?

La transmutation homme-animal ou le fardeau des apparences
La métamorphose n'est en ce sens qu'une figure - parmi d'autres - de la révolte, car elle est assimilée dans bien des cas à une sorte de "choix passif", c'est-à-dire à un laisser-aller de l'organisme, à une passivité indéniable de mon être, mais qui néanmoins privilégie ostensiblement une forme de ma personnalité. Et la révolte qui l'amplifie, ne serait-ce que parce qu'elle correspond étymologiquement au fait de se "retourner sur soi", faire "volte-face", relève bien par essence dans la majorité des cas d'une transmutation existentielle qui vise en fait une véritable transformation ontologique, c'est-à-dire ici surtout qualitative de l'être. A l'instar de la jeune femme des Truismes de M. Darrieussecq (P.O.L, 1996), l'être révolté peut se laisser aller à l'absorption excessive de nourriture par exemple, car il "déplace" ses illusions concernant l'être en les convertissant en désir d'avoir. L'accumulation de l'avoir devient alors une véritable in(di-)gestion d'être, un désir d'être, et la nourriture une modification qualitative même, et non seulement quantitative. Une véritable révolte donc, qui correspondrait comme une sorte de décalque à un changement qualitatif- ontologique, à une révolution de soi.

Ce qui prévaut dans la métamorphose - entendue d'emblée comme rapport intrinsèque à soi - renvoie partant moins à une rationalité clairement identifiable qu'à un rejet d'un certain réel, ouvrant de ce fait sur l'imaginaire et le surréalisme. Même si mon enveloppe humaine change, se dégrade, régresse vers les bas-fonds de l'animalité, ce changement est fondamental puisque, par la prise de conscience qui demeure de ce que je ne suis plus, il affiche que quelque chose ne va pas dans mon rapport à moi, dans mon rapport au monde. Dysfonctionnement qui vient immanquablement relancer le travail de la réflexion s'y heurtant. Même si cela n'est pas clairement annoncé mais plutôt confusément pressenti, n'est-ce pas parce que la relation révolte-métamorphose ou métamorphose-révolte fait sens, qu'il importe à la rationalité humaine - dont le sort se joue ici - de la mesurer ?

C'est que, si l'on se révolte toujours contre quelque chose d'extérieur à soi, on opère avant tout une révolution sur soi, dans un mouvement intime à soi comme un mobile tournant autour de son axe de rotation. Ceci explique sans doute qu'il y ait des révolutions et non des révoltes de moeurs. Autrement dit, la priorité du poids conjoint du politique et de l'économique sur toute vélléité de reconnaissance morale. Dans cette perspective, toute révolte apparaît bien comme un degré de révolution qui doit amener à un changement radical d'être. Et la multiplicité des métamorphoses comme l'échelle de ces différents degrés. Plus particulièrement, la métamorphose en animal pointe l'insatisfaction fondamentale qui taraude l'être de l'intérieur. Cette transmutation, souhaitée ou non, se révèle en effet agréable au départ. Elle permet de ne plus lutter pour préserver son identité face aux agressions des structures sociales, de ne plus exister uniquement en fonction du miroir trompeur des apparences et de se repaître dans la brute volonté d'être. Et si c'était justement cela qui définit la métamorphose ? Ne plus consentir à être le jouet des signes versatiles, mieux encore : plutôt que de dépendre "ad vitam aeternam" d'une seule apparence, en changer ! Faire volte-face, enfin ! Ou alors, autre possibilité, non pas changer d'apparence mais ne plus lutter contre elle, se relâcher, s'oublier en tant qu'homme au lieu de vouloir toujours apparaître. Répudier tout souhait d'enjolivement des formes pour s'adonner à la transparence (à soi, aux autres, donc au monde).

La singularité de La Métamorphose chez Kafka (Le livre de poche, 1989) apparaît en ce sens comme l'expression d'une chute dans ce qui est autre que l'ensemble des structures sociales prégnantes consacrant la loi et l'ordre. Ainsi, "lorsque Gregor Samsa s'éveill(e) un matin, au sortir de rêves agités (...) dans son lit métamorphosé en un monstrueux insecte"(p.5), le drame survient justement du fait qu'il ne peut plus, en vertu de la carapace d'insecte qui s'est substituée pendant une nuit cauchemardesque à son dos, opérer de retour sur lui-même (re-volvere), autrement dit continuer à se révolter. Ici, en même temps que l'impossible retour à l'identité précédente, le héros connaît plus radicalement une perte de réflexion, de la conscience (définie précisément comme un retour réflexif à soi). Mais la métamorphose bestiale n'est-elle pas alors dans ces conditions le signe que l'homme ne se révolte plus ? Pourtant, si la victime du changement de peau est passive en un sens, cette léthargie n'est pas sans cause, ce qui réduit son aura négative. Et ces causes renvoient, comme nous allons le voir, à un rejet, conscient ou inconscient, des principes érigés en norme par une société perçue à chaque fois comme castratrice. L'avantage de la transmutation ontologique est du moins qu'elle n'est plus lieu d'indécision et d'inquiétude parce que la révolte qu'elle implique (en amont ou en aval selon les auteurs) ressort invariablement d'un bien-être nouveau que ne borne plus un travail envahissant synonyme d'angoisse.
Quand Gregor se retrouve transformé en vermine (il ne l'a pas voulu, tout au plus certain désir inconscient l'emporte-t-il vraisemblablement chez lui sur un choix décisif qui émanerait de son libre arbitre), le travailleur et fils modèle qu'il incarne n'est plus, en l'espace d'une nuit, qu'un insecte. Lui, fidèle thuriféraire de la Loi invariante s'est mué en la figure par excellence du monstre. Le fait est qu'il refuse d'en passer par les fourches caudines de son employeur tyrannique. Cette réaction de "refoulement" contre le travail considéré comme valeur suprême dans la société, contre le mode de vie de ses parents donc, est sans doute ce qui l'amène à vouloir se transformer pendant le temps du sommeil en autre chose un serviteur terne et obéissant. Et, cela, il va le payer au prix fort ! Entité anomalique ayant transgresser la Norme, Gregor meurt seul dans sa chambre noire, à jamais éloigné d'une humanité dont il a eu le malheur de souligner les carences : é-normité du monstre telle que Grete elle-même, consécutivement au soulèvement de son frère contre l'oubli où le relègue sa famille, se révolte contre ses parents afin qu'ils mettent un terme à cette situation pénible. Lorsque Gregor sort de son antre un soir pour l'écouter jouer du violon, mettant en fuite les nouveaux locataires des Samsa, Grete, qui a déjà blessé son monstrueux de frère au préalable en cassant un flacon près de lui (p.49), réclame de manière violente qu'on se débarasse du monstre comme quantité négligeable : "Devant ce monstre je n'ai pas l'intention de prononcer le nom de mon frère, c'est pourquoi je dirai seulement ceci : nous devons essayer de nous en débarasser" (p.69). La métamorphose est d'autant plus redoutable ici qu'elle met un terme à la discipline et à la transparence de Gregor. En faisant paradoxalement éclater le cadre du désir entravé auparavant par toutes les autorités policées, la métamorphose ouvre la voie à une terrible révolte du protagoniste contre les fondements mêmes de l'existence dans laquelle il baignait auparavant : l'absence de vacances et de loisir, l'impossibilité de la méditation, le dévouement à une famille plus exécrable en vérité que le cancrelat, "l'énorme tache brune sur le papier à fleurs" (p.49) ou le "vieux bousier" (p.60) qu'il est devenu.
Cette passivité première de l'être métamorphosé se retrouve dans Truismes, où tout au long des diverses métamorphoses que subit l'héroïne - qui oscille entre femme et truie, entre truie et femme - on assiste effectivement à une véritable révolution des comportements humains. Tout porte à croire alors que la métamorphose ordinaire, que ne précède pas toujours une révolte éthique ou politique, est celle du sexe qui rend bête. D'abord flattés par les charmes du corps de plus en plus opulent de la narratrice, le directeur puis les clients de la "parfumerie" (bordel à peine déguisé) où elle travaille l'excluent finalement du cercle rose de leurs relations intimes dès qu'elle se transforme en cochon, c'est-à-dire pour eux en ce qui s'apparente excessivement à une "bête de sexe."
Se découvrant des appétits sexuels et des attirances alimentaires nouveaux, qui l'amènent à préférer l'ingestion de patates, le mâchage de fleurs, de marrons et de glands à l'absorption abjecte de viande et de sang, la jeune femme naïve dont tous abusent devient bel et bien un membre de l'espèce porcine. Métamorphose qui semble en premier lieu en déclencher d'autres au sein du lupanar dont elle est le fleuron : ses partenaires ne se transforment-ils pas à son contact en d'incroyables bestiaux érotiques ? "Les clients prenaient des habitudes fermières avec moi.(...), certains commençaient à braire, d'autres à renifler comme des porcs, et de fil en aguille, ils se mettaient tous , plus ou moins, à quatre pattes."(p. 26, 27, voir aussi p. 50). Mais avant même que son apparence extérieure ne trahisse sa déshumanisation, ce sont les initiatives "révolutionnaires" qu'elle prend dans le domaine sexuel qui lui attirent le courroux des clients. Lorsque la jeune femme décide, contre toute attente, d'éprouver du plaisir dans ses relations sexuelles répétitives, certains clients deviennent "comme des chiens" alors que d'autres, outrés par cette liberté qui dénie aux vendeuses le statut normé d'objet sexuel sans volonté semblent "mal supporter la métamorphose."(p. 38). Ce n'est donc pas un hasard si elle entame une métamorphose inversée qui lui permet de redevenir plus humaine lorsque, après s'être échappée de l'asile, elle s'épanouit hors du travail dans un hôtel où elle est amoureusement entretenue par l'homme de ménage.(p. 94 sq). Elle peut désormais se tenir debout et articuler des sons.
Sa métamorphose et sa révolte contre les conduites unilatérales des clients de la parfumerie à son égard la poussant à se marginaliser, la "truie" illustre une opposition emblématique au sacre fondamental des apparences, elle contrevient par sa présence même à l'hygiène et à l'équilibre dont chacun se veut le héraut dans une société pourtant dépravée. Se mettant à errer dans la ville en rêvant à la campagne, sa dérive existentialiste est alors récupérée par Edgar, candidat au programme pour "la vie en plus sain", qui se sert de l'image de la désormais truie pour gagner les élections locales. Du début à la fin de l'oeuvre, c'est parce qu'elle n'arrête pas d'être considérée comme étonnamment saine (cf pp.15, 20, 23) dans un monde dont il faut croire qu'il est déjà considérablement perverti que la jeune femme succombe au poids d'une métamorphose dont on peut se demander si elle n'est pas moins la résultante d'une révolution interne de son métabolisme que du regard social - jaloux des femmes, concupiscents des hommes - que font peser sur elle les autres membres de la communauté. Ramenée à sa vérité ontologique, - elle n'est qu' "un cochon femelle, une truie" (p.77), la jeune femme confond d'ailleurs exemplairement l'équilibre de son corps avec la rigueur morale de ses rapports avec les clients : tandis que les autres vendeuses se font culbuter contre de l'argent, elle estime nécessaire et vertueux de ne rien demander en échange des service sexuels qu'elle rend, détenant à ses yeux de ce fait "la gestion la plus saine de l'entreprise"(p. 35). Mélange des sens propre et figuré du terme "sain", confusion de l'hygiénique et de l'intellectuel qui la voue somme toute au seul sain qui puisse correspondre à son état : cette graisse (en latin sagina) de sanglier ou, plus généralement, de toutes les bêtes qui attaquent et se défendent avec leurs dents.
Désormais insupportable pour une société où règne le culte des apparences, elle est tellement coupée du jeu des ressemblances et mimétismes sociaux qu'elle en devient monstrueuse. L'être qui subit la métamorphose plus qu'il ne la provoque en un premier temps (mais est-il réellement en règle avec lui-même avant d'enfreindre à ce point tous les codes de la représentation ?) est celui qui, en son for intérieur, refuse toute primauté aux apparences gouvernant les relations groupales. C'est sans doute pourquoi la société désire en contrepartie le faire "crever comme un rat". Ainsi Gregor est-il pris, jusqu'à son trépas, comme la négation de l'être humain : "Venez voir un peu, c'est crevé ; c'est là, par terre, complètement crevé ! "(p. 76).

Plus pernicieuse est la transformation que dépeint Orwell dans La ferme des Animaux (Folio, 1981) : parallèlement à une révolte des animaux de la Ferme gérée par Mr Jones, l'auteur décrit comment toute révolte éthique et politique se trouve "récupérée" par ceux qui restent les maîtres des apparences. Très rapidement, la révolte dégénère. En effet, Les animaux, lassés des orages d'indigence que charrie la houle des persécutions humaines répétées, et qui sont tout sauf "bêtes" peuvent, s'ils le souhaitent, larguer enfin les amarres avec le triste rocher de leur sujétion. Il suffit qu'ils le veulent ! C'est malheureusement suite au soulèvement victorieux que Boule de Neige et Napoléon, les deux cochons qui ont été les fers de lance de la révolte contre les humains, vont rapidement s'opposer : l'un déploie son énergie pour offrir de nouvelles propositions, l'autre pour tirer la couverture à soi et accaparer, tel un sophiste flattant son auditoire, l'attention de chacun, au détriment du bien commun de tous. Le désaccord entre les "meneurs" qui n'est encore que rhétorique dégénère bientôt en un conflit politique ouvert correspondant à la décadence de la République idéale, transformée peu à peu en enfer totalitaire.
L'atteinte portée aux Sept commandements édictés par les anciens révolutionnaires est telle que, très rapidement, les cochons se distinguent de moins en moins des hommes et de plus en plus des animaux qu'ils considèrent comme une marchandise à exploiter pour améliorer le rendement de leur propriété. Comble de l'horreur, certains cochons dorment ainsi dans des lits. Seule la jument Douce réagit et va vérifier au fond de la grange ce que disent les premières lois à ce sujet. Mais il est déjà trop tard, la réforme des mentalités entamée par Napoléon s'est accompagnée à l'insu de tous d'une déformation complète des sept lois originaires. Le quatrième commandement, ainsi habilement reformulé devient : "Aucun animal ne dormira dans un lit avec des draps" : la modification terminologique porte, non sur une suppression complète de l'ancienne formule, mais sur un rajout anodin qui en change complètement la substance, sans que les animaux ne puissent y réagir. Ou ne fassent un effort minimal pour vérifier, au sens fort, ce qui fonde cette déclaration : "Puisque c'était inscrit sur le mur il fallait se rendre à l'évidence" (p.76) La capitulation des animaux est si grande que ne pouvant plus par eux-mêmes se rendre compte des choses, ils ne peuvent que s'en remettre à une force extérieure qui les aliène et dépossède de tout accès authentique à la vérité de leur situation politique : reddition à l'évidence imposée par Napoléon, réduite ici à la triste adéquation des choses au bon vouloir des dirigeants de la Ferme.
Dans les dernières pages de l'oeuvre, les animaux assemblés autour des fenêtres de la salle de réception où Napoléon reçoit les humains à sa table, aperçoivent soudain que les traits des cochons commensaux se modifient insensiblement. La similitude est telle qu'il n'y a désormais plus aucune différence morphologique entre les traits du cochon et ceux de l'homme. Napoléon, le nouveau dictateur de la ferme, père de l' "horreur économique" est un homme-cochon ou un cochon-homme, c'est-à-dire un être hybride, un monstre que meuvent un orgueil démesuré (hubris en grec) et un égoïsme foncier dans la recherche de gains financiers. La morale de l'histoire nous permet de concevoir comment, de manière paradoxale, en tout cochon, il y a un homme qui sommeille. Nous voyons bien une fois de plus l'aporie constitutive de toute révolte : toujours rattrapée par le cercle de l'histoire et la soif de pouvoir, elle n'est somme toute authentique qu'au prix de sa propre disparition.
La métamorphose qui la scelle se veut pourtant une manifestation d'un exceptionnel rapport à soi, sincère et bouleversant en ce qu'il abat le masque du camouflage consensuel ordinaire . Mais dans ce combat acharné entre l'être "vrai" - d'une vérité qu'il ignore encore mais qu'il apprend dans ses nouvelles entrailles - et le simulateur ou dissimulateur, celui qui s'offre à la pâture des regards, c'est toujours l'individu au pouvoir et manipulant les apparences qui l'emporte. L'homme n'est-il pas le tricheur par excellence ? Napoléon s'identifie à cette ruse suffisante de l'humain qui détermine les animaux, qui en sont en principe démunis, à lui être assujettis à jamais. Tel est bien l'intérêt que revêt la transmutation bestiale chez l'insoumis : la métamorphose de celui qui se révolte (qui ne se distingue pas dans le fond de la révolte de celui qui se métamorphose) est cet étrange jeu où pour vaincre, i.e rafler la mise de l'introspection psychologique la plus critique et lucide, ... il n'aurait pas fallu jouer ! Aussi la révolte de la jeune femme de Truismes est-elle réussie à la fin de l'oeuvre parce qu'elle sait dorénavant à la fois "travailler" les apparences sociales nécessaires à toute re-connaissance et se retirer dans son fond ontologique, la bauge comme source hédoniste de complétude à soi. Entre l'insecte de Kafka qui mène la valse de l'angoisse à son terme en mourant de son identité récente et les animaux de la Ferme dont les voeux d'authenticité sont brisés sous la botte napoléonienne, la truie se révèle suffisamment cochonne, c'est le cas de le dire, pour offrir aux gens ce qu'ils veulent voir en elle et être en parfaite adéquation avec ses aspirations existentielles.
Face à la liberté idéalisée sous-tendant la révolte animale s'amorce donc le véritable sens de la révolution dans sa lutte inégale contre les privilèges et l'Apparaître : comme le dit le cinéaste Jean Eustache, être révolutionnaire, c'est "ne pas faire un pas en avant (...) mais essayer, au contraire, de faire de grands bonds en arrière pour revenir aux sources". Ce retrait, même s'il est passivement, réactivement mis en place de prime abord, ne tarde guère à manifester pour le pouvoir en place le danger de toute révolte annoncée par la métamorphose.

L'animalisation ou la déshumanisation croissantes : le cercle vicié de toute métamorphose
A la suite de la métamorphose opérée à son corps défendant, Gregor expérimente des sensations inconnues, qui lui paraissent ne pas correspondre au monde extérieur et relever du rêve. Mais les cris de sa famille puis du gérant qui l'emploie le ramènent bientôt à l'effarante réalité : il n'est plus rien d'humain en apparence. Progressivement, sa voix, ses besoins alimentaires, sa vue se transforment Il laisse derrière lui des traînées qui ressemblent à de la glu et ne supporte plus tout ce qu'il appréciait naguère. Sa famille, en particulier sa soeur Grete qu'il aime tant, pour laquelle il s'est sacrifié depuis toujours, le voue aux gémonies, le considérant comme un détritus dans la vaste "poubelle" ou "caverne" qu'est devenue sa chambre, désormais déshumanisée à l'image de son occupant.
Ce "bric-à-brac" indicible que ne déparent guère "la boîte de cendres et la boîte à ordures provenant de la cuisine" (p. 62) est le signe que la transformation du héros malheureux s'accompagne aussi d'une métamorphose topologique : la transformation ne mène donc qu'à la mort (sociale pour commencer, physique par la suite) de celui qui en est victime.

Ainsi les cochons qui monopolisent le pouvoir dans la Ferme finissent-ils par mourir à leur apparence pour se transmuer en humains, la folie de leur nouveau rôle de gestionnaires les amenant pendant leur sujétion à épouser les traits de ceux dont ils ont érigé, inconsciemment ou non, en idéal les moeurs. La dialectique hégelienne "du maître et de l'esclave" inhérente à toute relation de pouvoir entre gouvernant et gouverné aboutit ici à une transformation non seulement de la nature extérieure - que modifient les porcs grâce au travail forcé de leurs congénères - mais aussi de la nature propre de chacun. Tendant vers une humanisation inexorable qui n'est que l'envers symétrique d'une désanimalisation sciemment entretenue, les cochons sont devenus cela même qui justifiait jadis la première révolte des autres animaux contre Jones : la figure d'un pouvoir autoritaire et injuste figeant tout essor vers la liberté sous une chape de plomb. La révolte qui vise l'avenir ne s'identifie-t-elle pas ce faisant au sens péjoratif de la révolution définie comme simple (c'est-à-dire inutile) "retour au même" ?

La tragédie de l'ultime métamorphose selon Orwell revient alors à nous montrer comment, pour qui détient le pouvoir politique, l'identité de cochon et d'homme est permutable (ce qui tend à prouver que toute révolte achoppe en définitive sur le démagogue qui l'oriente et la détourne dans son intérêt tel le "frelon" critiqué par Platon au livre VIII de la République). L'évolution de Napoléon et de sa clique est effectivement irréversible : ils ont trop goûté aux multiples envoûtements de l'humanité pour être seulement à même de s'en déprendre. Aussi Douce voit-elle horrifiée un beau soir d'été "un cochon qui marchait sur ses pattes de derrière" (p.142). Mutation qui n'est pas que physique mais que l'on qualifiera également de psychique ou de spirituelle - aussi restreinte paraisse cette forme d'esprit au premier abord. Non content d'être devenu un homme dominant les animaux par sa stature verticale, Napoléon a aussi appris à se munir d'un nouveau sceptre irrémissible : "Il tenait un fouet dans sa patte. Ce fut un silence de mort."(p. 142). Ainsi au redressement vertical correspond symétriquement une faculté de préhensibillité que ne dénierait pas Focillon dans son Eloge de la Main, et qui permet au cochon de martyriser allégrement les pauvres bêtes demeurant dorénavant par la force des choses sous sa coupe renforcée.
Dès le lendemain, les cochons se mettent à écouter la radio, utilisent le téléphone et lisent les journaux. On voit Napoléon fumer une pipe pendant que d'autres cochons portent les anciens vêtements de Mr Jones. Les cochons qui ont souscrit aux exigences de la normalité ambiante reçoivent dès la semaine suivante la visite d'humains reconnaissant en eux leurs pairs. L'entente entre les animaux et les hommes qui se rencontrent pour la première fois est telle que, le soir venu, retentissent des chansons et des couplets à boire : triste conséquence de l'égalité tant recherchée, les hommes et les bêtes se confondent désormais dans le stupre et la luxure.

La déshumanisation de l'être révolté qui entre dans la sarabande méphitique de la métamorphose se poursuit donc continuellement, éloignant de plus en plus l'être qui la manifeste des structures socio-politiques habituellement prévalantes. D'abord amusée par cette métamorphose progressive qui ne manque pas de séduire tous les hommes et tous les animaux autour d'elle - mais y a-t-il là matière à distinction ? -, l'héroïne de Truismes perçoit clairement que sa différence est de plus en plus gênante et contribue à rendre sa vie plus "compliquée" (p.42). Certains des acquis qu'elle croyait éternels, telle la pratique de la nage (pp.14, 62) s'évanouissent sans explication, la nature effaçant toute trace de culture et d'apprentissage antérieurs. Les bourrelets, les cris perçants et un appétit perturbé associés à une odeur de plus en plus exécrable l'éloignent du commerce des humains.
Assimilée à une "chatte en chaleur" ou à "une vraie chienne" (pp. 40, 41), alors que les hommes préfèreraient avoir affaire à "une petite fille sage et docile", la jeune femme est victime d'une aliénation identique à celle qui renvoie Gregor Samsa dans les limbes de la monstruosité animale : "Ça n'était plus une vie. Je ne pouvais jamais être au diapason de mon corps." (p. 47). Mais, impuissante à redevenir la femme serviable qu'elle était dans le passé, elle perd son travail et son fiancé. Lequel, sur le point de la quitter, pose fort explicitement qu'elle doit "apprendre à vivre" (p.64). C'est-à-dire plutôt à re-vivre selon les normes standardisées que présuppose toute existence communautaire et au nom desquelles, pendant que Monsieur Samsa bat Gregor à coups de canne, Napoléon traque les comploteurs dans la Ferme. Tout comme le héros kafkaïen, la jeune femme qui oscille constamment entre visage humain et faciès bestial est comparée pendant le réveillon organisé par Edgar à un monstre innommable : "Qu'est-ce qu'on fait de ça, Monsieur Edgar ?" demande la femme de ménage qui la contemple (p.116), aussi stupéfaite que celle qui s'occupe du pauvre Gregor.

Le primat de l'économie sur l'éthique
Toute révolte qui est d'emblée éthique au sens où elle est censée améliorer les conditions concrètes d'existence de celui qui change de forme est malheureusement souvent écrasée par des considérations matérielles. Tout comme l'apparaître fige l'être, le poids des intérêts économiques reliés aux prérogatives dont jouissent les hommes au pouvoir intervient directement dans le processus de transformation de soi, battant résolument en brêche tout droit à la différence. Une sorte de musique à trois temps se joue ainsi : d'abord, l'être s'insurge, puis il se métamorphose (ou l'inverse) et ensuite son soulèvement est recyclé dans une logique qui lui est complètement étrangère. Niée par ceux qui profitent de sa force, la fin visée initialement par la révolte d'ordre métaphysique - pour autant qu'il s'agit bien d'aller au-delà de ce qui est donné dans la nature en général - est donc pervertie, voire subornée par la puissance du fait politique.

La destitution dont est victime Gregor stigmatise en ce sens une liberté rejetée au nom de la prégnance des intérêts financiers, des luttes de classes qui sont partie intégrante d'un processus identitaire social. La Métamorphose peut politiquement s'interpréter comme la mise en scène de l'aliénation économique et sociale d'une famille petite-bourgeoise : la transformation de Gregor s'entendant comme le symptôme de sa révolte individuelle contre une telle existence ne peut qu'échouer puisqu'elle le conduit à être littéralement mis au placard de l'Histoire. A séjourner pour un temps dans la pire des poubelles de "la société de consommation" : celle de la furie totalitaire qui fait d'un homme moins qu'un objet. N'étant plus à même de travailler comme un damné pour son patron, ne pouvant plus subvenir au paiement du loyer et aux besoins de sa famille comme il l'a fait pendant si longtemps, Gregor - qui s'excepte de toute lignée généalogique reconnue - n'est plus rien. Pire encore : la vague cotonneuse d'oubli qui l'emporte fait en sorte qu'il n'ait jamais été "quelqu'un". S'affirmer comme "individu" revient tellement à nier l'histoire collective, le mouvement global d'une société futile vouée à l'instinct grégaire que la communauté ne peut le tolérer.
N'étant plus un individuus formant par définition une unité distincte dans une espèce générique (nul ne sait exactement à quel insecte il pourrait être assimilé), Gregor est en quelque sorte devenu "double" par le maléfice de sa métamorphose : en lui se côtoient étrangement deux êtres, d'une part le membre de la société civile le représentant de commerce éternellement itinérant et, d'autre part, ce monstre protéiforme qui ne ressemble en rien au parfait citoyen, à l'essence de l'humanité qu'il incarnait la veille encore. Immonde "quelque chose" et non personne morale, Gregor n'existe plus. Le fait qu'il ait pu, à son insu, se dupliquer en son Autre, s'auto-aliéner en quelque sorte, réduit à zéro le parcours social qu'il a mené jusqu'à présent. Dans une logique totalitaire captieuse qui juge les rêves et les pensées intimes aussi dangereuses que les rebellions ouvertes, il devient par excellence coupable de ce dont il ne saurait être responsable. Comme le verrat Napoléon le met lui-même en scène avec force effets de manche qui le disputent au génocide, le système politique qui succède à la révolte est tel qu'il lui faut expurger son lot de comploteurs et d'espions de toutes sortes. Car c'est de sa capacité à réagir contre les forces d'opposition visant à le déstabiliser que le régime policier tire une force accrue et un moyen de dissuasion sans égal pour éviter toute sédition future.

Le douloureux et identique constat du primat de l'économique sur l'éthique inspire dès le départ la réaction de Sage l'Ancien (premier cochon à se révolter contre Jones) : l'homme s'ingénie de par son intelligence technicienne à exploiter les animaux en monopolisant le produit de leurs efforts. En effet, "seule créature qui consomme sans produire", l'homme n'en est pas moins "suzerain de tous les animaux".(p. 12) Or, d'où lui vient une telle puissance, sinon de ceux qu'il tyrannise et qui, plus ou moins involontairement, la lui donne? Se dégage ainsi le portrait avant la lettre des "prolétaires" au sens strict du mot. En latin, "proles" désigne la "lignée", ou la "descendance", plus précisément la portée du cochon , autrement dit, la seule force physique sur laquelle doit compter le travailleur pour subvenir à ses besoins, en opposition à la richesse ou aux qualifications du patron détenteur des moyens de production qui les exploite. Force physique de celui qui n'a "que sa peau pour tout bien"(p.12) contre force capitaliste de celui qui gère à son compte "le surplus", réalisant au passage ce que Marx nomme une "plus-value". La révolte n'a alors de sens qu'à exhiber les fondements ignobles de cette relation oppressive qui fait qu' "à la fin, aucun animal n'échappe au couteau infâme" ! (p.13).

La révolte éthique au nom de la liberté et du respect des droits de chacun ne met jamais au monde, à partir de ses flancs, que le pire des bâtards qui soit : le rejeton du capitalisme et de l'intérêt entendu intervenant en politique comme une girouette exposée à la variabilité des vents. Napoléon en retire, sans vergogne aucune, l'enseignement principal qui pointe les limites de la révolte dans toute métamorphose. A savoir la fusion instaurée par le pouvoir entre l'éthique et l'économique qui réduit le premier à n'être que le faire-valoir du second : ne promouvant rien de "subversif" ou de "révolutionnaire", les bêtes de Jones n'ont pas agi selon Napoléon pour "fomenter la rébellion parmi les animaux des fermes avoisinantes" (p. 149). L' "entreprise coopérative" qu'est la Ferme gérée par la "communauté des cochons" a su au contraire abolir d' "anciennes habitudes" liées à la recherche d'une liberté mythique dont chacun comprend bien désormais qu'elle n'est qu'un mirage inutile dans le désert de la productivité. Le communisme vétuste établi pour favoriser lentement cette "société du spectacle" qu'est devenue la Ferme est lui -même naturellement proscrit, au même titre que la fausse camaraderie cachant sous les voiles d'une ressemblance de fratrie une radicale distinction entre les différentes espèces animales placées sous la férule de Napoléon. La révolte a été fondamentalement inutile : tout au plus montre-t-elle que l'interrogation existentielle dont elle procède reste toujours prisonnière de la sphère économique.
Dans une perspective semblable, le film de Chris Noonan, Babe ou le cochon devenu berger (1995) montre clairement comment un goret qui se prend pour "un grand porc blanc" doit lui aussi utiliser son intelligence pour comprendre les lois en vigueur dans la ferme et éviter de finir dans l'assiette de son propriétaire. Se révoltant à sa manière contre un ordre injuste des choses qui le condamne à périr sous le premier couteau venu, Babe choisit de se métamorphoser en ... chien de berger. En cultivant ce savoir-faire, il réalise cet effort considérable d'arrachement au fait biologique et à la détermination dont ne sauront pas se désengluer pour leur plus grand malheur, les bêtes de la Ferme du Manoir.

Tout comme le monde où meurt lentement Gregor et le microcosme de la Ferme, la société de l'an 2000 de Truismes ressemble par bien des côtés à une utopie négative : les moeurs humaines sont fort dépravées, le travail aliénant. Bafoués, les droits des individus, passés au napalm les asiles avant que n'éclosent les guerres et les famines. Ici-bas, plus rien de rose... sinon certaine truie. Rejetée par une mère peu soucieuse de son enfant l'héroïne travaille très tôt en échange d'incessants "services" à forte connotation sexuelle. Le rôle négatif joué par la nécessité d'un travail favorisant la "reconnaissance sociale" est ici manifeste. C'est parce qu'elle subit les assauts sexuels des clients que la métamorphose commence d'opérer peu à peu, comme si le fardeau d'une inscription dans l'économique la phagocytait de l'intérieur telle une métastase bestiale. La métamorphose qui nie son identité de même que toute reconnaissance sociale est la conséquence de la participation de la jeune femme "saine" à une vie sociale et professionnelle qui ne peut que la corrompre et néantiser : "Le travail m'avait corrompu."(p. 41). S'opposant de facto à la vision machiste d'une société à l'éthique décatie, la truie "parasite" (p.49) littéralement les structures politiques en place en revendiquant son plaisir par-delà une sexualité bête et méchante.

Que l'on prenne par conséquent la figure de Gregor incapable de travailler comme à l'accoutumée, le cas de la jeune femme corrompue par son travail ou celui des animaux soumis aux cadences infernales de production sous le sifflet de Brille-Babil, le seul problème qui se pose est celui, comme l'affirme le fermier Pilkington à Napoléon, de "la main d'oeuvre" (p. 147) et non d'une reconsidération éthique des droits de chacun. Le problème politique premier est ramené à un seul problème d'ordre économique. Balayée comme autant de miasmes, les métamorphoses sont à redouter car elles empêchent, parfois radicalement, l'individu de faire le jeu des apparences sociales. La révolte échoue au fond parce qu'elle n'est pas assez profonde. Si les animaux comprenaient que la révolte ne peut pas être qu'économique, ce qui constitue un pis-aller, ils iraient jusqu'au bout d'un projet qu'aucun théoricien du pouvoir ne pourrait détourner de son sens premier. Ils se battraient comme Gregor jusqu'à la mort. Mais qui ne porte pas à son terme la révolte qui gronde en lui - comme grogne la bête - ne vit plus.

Un effacement du réel
La révolte est alors à mi-chemin entre culture et barbarie. Par le biais de la métamorphose, elle double et infinitise en effet une individualité qu'elle détruit corrélativement. Rendant dorénavant factice et ficitif l'être réel, elle contribue à son effacement possible sur l'ardoise des cohabitations sociales. Purge rouge sous les directives de Napoléon, disparition civile puis totale de Gregor en fonction de l'insouciance généralisée des citoyens, l'injuste corollaire de la métamorphose relève d'une anamorphose de la néantisation. Les traces visqueuses biodégradables que laisse derrière lui l'insecte remplacent et abolissent la seule trace authentique de son existence : la biographie minimaliste d'une vie attestée par des photos sur un mur ou encore les meubles familiers d'une chambre : "Avait-il réellement envie de laisser métamorphoser cette pièce confortable (...) en une caverne", triste lieu de l' "oubli total de son passé humain ? "(p.45). La métamorphose contribue de fait à amoindrir la différence entre vérité et mensonge. En éradiquant l'histoire personnelle, elle porte atteinte par la même occasion à l'Histoire, où les faits objectifs se plient désormais au chaos organisé. La seule cohérence à laquelle adhèrent ces protagonistes de la métamorphose ressort moins de la vérité-adéquation que de la révision et la versatilité idéologiques. Plus qu'à un seul changement morphologique, la révolte ouvre la porte dans les trois oeuvres étudiées à un totalitarisme feutré qui n'a de cesse que de raturer sempiternellement le passé.

En témoigne les manoeuvres répétées de Napoléon et Brille-Babil pour modifier les lois fondamentales de "l'Animalisme" érigées d'antan par Sage l'Ancien (cf pp. 30, 72, 138). Les victimes de la métamorphose s'abîment dès lors dans l'irréalité de leur condition que rythme l'incessante épuration des existences singulières. En vertu de l'effacement du réel qu'elle induit, la métamorphose de l'homme en hideux cancrelat, de la jeune femme en truie répugnante ou des porcs en humains avides ne peut que générer mutatis mutandis la "banalité du mal". L'être dont la nature se trouve radicalement modifiée évolue en effet dans un monde qui le dépossède de sa mémoire : sa propre mort elle-même lui échappe puisque le passé n'existe plus en tant que tel. Dans les conditions éprouvantes de la chambre-poubelle de Samsa, de la société concentrationnaire de Truismes et d'Orwell, le témoignage de ce que fut Gregor, de la perte de souvenirs de la truie ou des perversions que Brille-Babil fait subir aux sept commandements de la Ferme, ce témoignage s'avère littéralement impossible. N'est-ce pas là le "meurtre totalitaire", défini par Hannah Arendt dans Le système totalitaire (Seuil, 1972, pp.169, 191) comme le fait de gommer de la mémoire humaine la trace de l'existence des prisonniers des camps de concentration : "Le meurtrier ordinaire laisse un cadavre derrière lui et, même s'il essaie d'effacer les traces de sa propre identité, il n'a pas le pouvoir d'extirper celle de sa victime de la mémoire du monde survivant (...) Les camps de concentration rendent la mort elle-même anonyme. Ils n'accordent pas même aux morts le droit au souvenir.(...) La mort ne fait qu'entériner le fait qu'ils n'avaient jamais vraiment existé." La révolte et la métamorphose apparaissent irréductiblement comme des forces néantisantes pour une autorité nihiliste elle-même. Mais "être tourné contre" peut aussi se révéler un acte créateur. A quoi pourrait bien servir une révolte qui ne soit pas constructrice ? Si la révolte, c'est le néant, et la métamorphose, la mort, où trouver la force créatrice de la vie alors ?

La positivité insoupçonnée de la révolte
Il faut donc que la révolte entraînant toute métamorphose soit au moins créatrice de sens, faute de quoi se révolter serait une formulation creuse. Mais ce changement d'identité qui affecte son existence d'un coefficient zéro, Gregor en est-il responsable ? Apparemment, non puisqu'il survient à son corps défendant. En un certain sens, ce n'est pas de sa faute s'il est devenu ce qu'il est : une vermine qui s'excepte de la routine de la vie humaine. Mais cette métamorphose, si elle n'est pas souhaitée consciemment au départ, apparaît cependant parfois à Gregor comme souhaitable. Si Gregor perd peu à peu toutes ses facultés humaines (mais pas toutes, ce qui empêche qu'on lui fasse quitter la maison familiale dans un panier), il en reçoit toutefois des compensations : moments de joie intense, de désir enfin débridé où, s'opposant à la grande roue morte des habitudes qui plie l'homme sous le fardeau d'un temps de travail exorbitant et d'une existence stéréotypée, il jouit de plaisirs nouveaux en se pendant au plafond : "Il aimait particulièrement être en suspension là-haut" (p.43).

Outre une reconnaissance éthique, le but de la révolte renvoie au plaisir, à l'amour ou à la jouissance esthétique comme librement consentis. En effet, si le soulèvement n'est orienté par aucune finalité, l'individu qui se transforme se perd lui-même. C'est d'ailleurs parce qu'il ne peut préserver devant autrui le bonheur de sa nouvelle existence que l'insecte doit mourir. Mais en attendant, la volonté de vivre au jour le jour l'emporte ici sur le choix d'une révolte politique. C'est par une "éthique du plaisir" corrélative de l'oubli de l'humanité qui la produit que Gregor parvient à être heureux. La révolte intérieure qu'accompagne la métamorphose inaugure, curieusement, un nouvel espace de liberté inouïe : par elle, Gregor peut se laisser aller à ce qu'il n'aurait jamais accompli au préalable. Bien-être inégalable que celui de pouvoir se coller aux mur et d'adopter un autre point de vue - même limité par sa myopie nouvelle - sur les choses et les êtres. Tout le problème est que Samsa n'est pas que cet animal monstrueux auquel sa famille veut déjà, par commodité, le cantonner, l'enterrant déjà en quelque sorte. Il a encore toute sa conscience.
Ce qui explique que, suite à la "révolution" de son apparence, il éclate dans une terrible révolte lorsque sa mère et sa soeur entreprennent de déménager ses affaires, vidant sa chambre d'homme en le vidant consubstantiellement de son essence d'être humain : "Les allées et venues de ces femmes (...) lui faisaient l'impression d'un grand vacarme et (...) il était obligé de se dire qu'il ne pourrait pas supporter tout cela longtemps."(p.47). Perte de repères identitaires fatale à l'insecte, mis au rebut comme une bête infâme, traqué par son père et vilipendé par sa soeur ainsi que la femme de ménage.

Devant par la suite, et conséquemment à cela, vivre dans une quasi-porcherie, Gregor ne ressemble-t-il pas au petit cochon présenté comme une version hédoniste du détachement stoïcien par Pyrrhon (in Diogène Laërce, Vie et pensée des hommes illustres, II, 68) et qui, au sein de la tempête, pendant que le navire menace de sombrer et que l'équipage panique, mange sereinement sa pâtée sans s'inquiéter de ce qui se passe autour de lui? Plus féconde que l'aliénation première de sa chair qui le distingue dorénavant de feu ses "semblables", la révolte permet en tous cas à Gregor de découvrir la vérité de son être en lui faisant connaître la dimension du plaisir. Licence d'autant plus appréciable que par définition elle ne saurait durer. C'est donc en se changeant en animal que le fils modèle réalise ce qu'il a de plus humain, de plus spirituel en lui en bénéficiant d' "un état de distraction presque heureuse"(p.43) : par sa révolte contre sa famille, il accède à un recentrement sur soi, autrement dit pour une fois à une liberté fondamentale, que ne permet pas l'urgence de la vie sociale, qui cloue au pilori celui qui rêve d'habiter la terre en poète.

C'est que, si la liberté n'est que rationalité, elle ne rend pas heureux : alors, entre être libre ou être heureux, on choisit la morale du pourceau, l'utilitarisme avant la lettre. Comme l'homme ne passe pas sa vie à envier le bonheur des bêtes, le seul recours de l'être qui renie cette rationalité excessive reste la métamorphose animale, une fois admis que la parole est impuissante à exprimer la révolte. La transmutation de l'homme en animal, être dépourvu de logos, de la faculté de dire, devient alors par elle seule signifiante. L'écot à verser à l'(in)humaine tribu est cependant fort élevé, convenons-en, mais tel est bien le précieux et pernicieux enseignement de Kafka : pour renaître à soi, il faut en premier lieu accepter de mourir en tant qu'homme. C'est-à-dire endosser le "sac de peau" qui caractérise le monstre tapi dans nos entrailles et représentant la tension du désir en l'homme évoqué au livre IX de la République platonicienne. La révolte n'est donc pas issue de la seule computation rationnelle mais procède aussi du jeu de passions élémentaires. La pierre de touche du passage par la monstruosité permet d'affirmer l'authenticité du rapport éthique à l'humanité.
A bouleversement identitaire égal, la jeune femme de Truismes n'est pas elle non plus irrémédiablement broyée par l'engrenage de la métamorphose - dont il faut dire, sorte de perfectibilité inversée, qu'elle n'est jamais achevée. Comme Gregor, elle en retire subrepticement un sentiment de bonheur nouveau, que ses anciennes fonctions à la parfumerie ne lui avaient jamais octroyé. Elle apprend à goûter avec jouissance de la solitude qu'est sa condition bestiale, moment où elle peut rêver avec les autres animaux et se sentir paradoxalement pleinement exister en tant qu'animal au lieu d'avoir l'illusion de survivre comme consommatrice. :"Je rêvais de fougères et de terre humide", "il n'y avait plus rien qui me retenait dans la ville avec les gens." (p. 85). Finalement, devenue pour le coup moins bête qu'elle n'est, la truie comprend que le passage par le travail n'a pas accouché des bénéfices attendus - elle décide d'ailleurs de ne plus se rendre chez son employeur une fois la métamorphose en truie irréversible à ses yeux (cf. p.72). Sentant que sa révolte contre les désirs des clients était inutile, elle sait pour l'heure ne pas disposer de la puissance suffisante pour déterminer seule le sens de sa vie. La confrontation à la spirale épuratoire évoquée par Perec dans W ou le souvenir d'enfance lui permet seulement de retirer de sa dénaturation une "petite philosophie" : "Je sais aujourd'hui que la nature est pleine de contraires, que tout s'accouple sans cesse dans le monde" (p. 55) ; "c'est la rationalité qui perd les hommes, c'est moi qui vous le dit."(p.134). La révolte est avant tout existentielle parce que l'individu supporte mal sa condition d'être réfléchi, qui le coupe de lui-même : désormais, il n'est à la fois ni en lui, ni en l'autre. Cette conception qui s'oppose à la représentation classique de l'homme comme "roi des animaux" grâce à sa rationalité explique qu'il ne dispose plus pour s'affirmer que du plaisir esthétique, comme l'abandon à la musique.
Abandonnant tout projet de "réinsertion" (p. 80) en société, la truie tombe amoureuse d'Yvan, un homme qui se mue lui-même fréquemment en loup et avec lequel elle connaît enfin le bonheur. Il lui explique alors que la métamorphose est sans doute plus commune qu'elle ne le pense. Chaque homme est à mi-chemin entre l'ange et la bête, et l'oscillation raison humaine/instinct animal peut même, avec un peu d'application, être un tant soit peu contrôlée par la volonté : "Un jour on était comme tout le monde, le lendemain on se retrouvait à braire ou à rugir, selon, mais (...) à force de volonté on pouvait se maintenir" (p.123). Tous deux se prélassent à l'envi dans le "bonheur des bêtes".
Recherchés malgré tout par les humains à cause de leur incommensurable différence, Yvan meurt bientôt, mais la jeune femme qui a choisi de mener une vie de truie jouit désormais du luxe de sélectionner à son gré tantôt l'une, tantôt l'autre des branches de l'alternative "animal/être humain" qui la traumatisait auparavant. Si elle reste une truie pour le plaisir de s'esbaudir en compagnie des marcassins dans sa bauge, elle se dédouble spirituellement en être humain dès qu'elle se met à réfléchir à son existence et à tenir son journal intime, revanche inattendue de la culture sur la nature. A la différence de la doublure qui devient une usurpation fatale chez Gregor, la métamorphose de la jeune femme-truie développe une esthétique de la duplication génératrice de bonheur : "Je ne suis pas mécontente de mon sort. La nourriture est bonne, la clairière confortable, les marcassins m'amusent. Je me laisse souvent aller." (p.158).

Poétiquement reliés à ces différents "modes d'êtres" incontestables (p.129) que sont l'animalité et l'humanité en elle, les mots étouffés de la révolte tendus vers sa "cambrure d'humain" (p.158) l'emportent dès lors en sourdine sur les cris de bêtes éternellement traquées par l'homme. Dans tous les cas évoqués ici, la révolte ne saurait être passive, ce qui ne signifie pas pour autant qu'elle soit toujours volontairement choisie. Elle reste au demeurant la dernière des armures de ceux qui refusent plus avant de coller à la réalité qu'on leur propose, ceux qui ne veulent plus vivre par procuration. Mais sa puissance est de faible portée et se cantonne le plus souvent à l'anecdotique et au folklorique. Elle n'est alors qu'un dernier acte de résistance qui fait rire... jaune, avant que la vraie terreur ne s'instaure. Toujours est-il au moins, ce qui ne rend pas son "travail du négatif" inutile, qu'en tant que modification morphologique et psychologique réussies - le tout reste bien entendu de déterminer dans de tels contexte ce que réussir veut dire - elle rend la jeune femme de Truismes perméable au bruit du monde et à la musicalité de tous les sens. Finalement, la révolte n'a plus lieu d'être pour elle puisque, ce contre quoi elle se dresse, le sexe et l' "effroi économique", les relations de pouvoir, n'est pas le monde vrai. Elle demeure inutile pour les animaux d'Orwell parce que la seule métamorphose effective sur laquelle elle débouche est celle des cochons révélant leur adoration idolâtre envers l'autoritarisme et le mercantilisme humains, trop humains. Pour Gregor également, se révolter n'est plus de mise puisque la mort le ravit au bal quotidien des êtres fantoches et creux. Confronté au peu d'humain qui reste en lui, le coléoptériforme ne peut que se vomir. La douleur de l'être réalisant une telle révolution sur soi est alors telle qu'aucune invention sociale, aucune musique de sphères relationnelles ne peut en affadir l'amertume.

frederic grolleau

a suivre dans la partie 2...

par frederic grolleau publié dans : ARTICLES PRESSE & DOSSIERS
ajouter un commentaire commentaires (0)    créer un trackback recommander
Vendredi 6 janvier 2006

Revue Res Publica, n° 22, 2000.


L'Art médical existe-t-il ?
 
“La santé, c’est la vie dans le silence des organes”
Leriche, cité par Canguilhem, in Essai sur quelques problèmes concernant le normal et le pathologique, Vrin, 1943.


La médecine se définit généralement comme la science qui a pour objet la conservation et le rétablissement de la santé. Elle assure le fonctionnement régulier et harmonieux de l’organisme en préservant ses fonctions vitales. C’est grâce à la médecine que nous respirons la santé pour autant que celle-ci vise à conserver le bon état physiologique du vivant. Mais la médecine peut également s’entendre comme un art, au sens où l’art réside dans l’ensemble des moyens ou procédés réglés qui tendent à une fin. On peut dire alors que la médecine est l’art de prévenir et de soigner les maladies de l’homme. L’art médical désigne ainsi l’adresse, l’habileté, le savoir-faire que met en oeuvre le médecin pour atteindre cette fin qu’est la préservation de la santé.


Georges Canguilhem est dans doute le penseur le plus représentatif à cet égard de ce qui pourrait bien caractériser un “art médical” : son oeuvre atteste d’un effort constant pour penser de manière conjointe la connaissance et la vie. Il propose ainsi une philosophie de la vie, entendue comme expérience de la santé, de la maladie et des normes, qu’il articule soigneusement à une épistémologie des concept scientifiques.

Un de ses principaux ouvrages sur la question, Le normal et le pathologique étudie en ce sens le fonctionnement des divers éléments de l’organisme à l’état “normal”, puis pathologique. Il s’agit pour Canguilhem de montrer que le dysfonctionnement organique qui survient lors de la maladie n’est pas une déviation d’un état hypostasié comme normal, mais doit se comprendre comme un type de nouvelle réponse de l’organisme à une modification du milieu, intérieur ou extérieur. Ainsi, au lieu de se réduire à n’être que l’absence de normes, le pathologique conquiert-il une nouvelle définition : il est ce qui permet à l’épistémologue de questionner le vivant. Plus précisément, de poser une question essentielle : que peut bien vouloir dire, pour le vivant, le fait d’être malade ?
Or, Canguilhem n’a de cesse de vouloir établir que la maladie, qui signale tout trouble pathologique, amène précisément à saisir une relation vivante entre l’art du médecin et le vécu du malade. A comprendre comment, en questionnant cette anomalie qu’est la perturbation biologique d’un organisme, on peut saisir la vie comme création incessante de normes nouvelles. Plutôt qu’une science stricto sensu, la médecine serait alors à entendre comme “une technique ou un art au carrefour de plusieurs sciences” (Le normal et le pathologique, PUF, Quadrige, 1966, p.7).

Le problème qui apparaît est bien celui de la question de l’aptitude et du jugement qui interviennent dans l’art médical. En effet, si la médecine n’est pas qu’une science (la mise en oeuvre stéréotypée de processus invariants pour atteindre la fin visée), si elle se donne avant tout comme un “art”, alors s’introduit ici la possibilité d’une inadéquation entre la pratique mise en place et la finalité théorique qui y préside.

Or, le fait qu’on pose un art médical, et non seulement une science de la médecine, implique qu’on ne se cantonne pas à un seul travail de reconnaissance dans le cadre de la médecine mais qu’on y affronte l’indéterminé, l’indétermination de toute pathologie quand elle vient menacer le vivant. Mais si la médecine est aussi et avant tout un art, cela signifie qu’elle ne peut garantir complètement la réussite de ses entreprises et qu’il reste une part de contingence dans sa lutte contre la maladie. Notre problème est alors le suivant : “l’art médical” n’apparaît-il que pour traduire l’exigence d’un embrassement du divers phénoménal qui affecte la sensibilité (auquel cas l’art médical a rapport par exemple avec les problèmes d’anatomie, de cytologie ou de pharmacologie ) ? Ou se manifeste-t-il pour trahir cette exigence en dévoilant l’embarras d’une discipline qui doit parfois avouer son impuissance devant la maladie ?

Affronter ce problème présuppose une analyse en trois temps :
-I) La justification de l’activité médicale comme un art et non comme un simple procédé technique ou mécanique.
-II) La détermination de la légitimité de cette attribution du mot “art” à la médecine face aux accusations dont la pratique médicale est néanmoins l’objet.
-III) La tentative de réconciliation entre la médecine antique et la médecine moderne à travers un retour à la subjectivité du patient.


I) La justification de l’activité médicale
Il semble apparemment en un premier temps que l’art de la médecine soit incontestable : la manière même dont les Grecs pensent le traitement médical atteste bien de la présence chez le médecin, non seulement d’un savoir, d’une connaissance théorique, mais d’une mise en oeuvre pratique de cette connaissance. Or, cette mise en oeuvre ne peut apparaître que suite à une décision et à un acte créateur (identiques à ceux qui président à la naissance de l’oeuvre d’art). Mais certains arguent toutefois contre l’inefficacité, le hasard dans le traitement médical et le caractère incurable de certaines maladies pour protester contre la médecine et n’y voir qu’une connaissance inférieure et dispensable. Au contraire, une réhabilitation de l’art médical est proposée par Platon, qui pose ainsi dans le Gorgias (464a sq) que l’état de bien-être du corps est réel, et non imaginaire, et que seul le médecin peut en juger. Dans l’art de soigner le corps qui renvoie à la fois à la gymnastique et à la médecine, Socrate constate le danger qui menace l’art médical : on peut le confondre avec cet art de la flatterie qu’est la cuisine. La gastronomie est dangereuse car elle “conjecture l’agréable sans s’inquiéter de ce qui est mieux”.
Or, Socrate pose précisément que la cuisine n’est qu’un savoir-faire et non un art. Et la différence entre les deux repose dans le fait que la cuisine n’est pas en état d’indiquer comment agissent les choses qu’elle administre. C’est donc un mode irrationnel d’activité, incapable de rendre des comptes. Socrate appelle au contraire “art” ici ce qui permet à l’âme de maîtriser les élans du corps et de distinguer ce qui est agréable de ce qui est nécessaire. Sinon, si la médecine n’est pas un art mais une flatterie qui dupe la sensibilité, alors “toutes choses s’entremêleraient” “dans un même tas” (Gorgias, ib.).

Au contraire, le médecin doit savoir prescrire des remèdes, même s’ils sont contraires à la volonté du patient qui n’écoute que les penchants sensibles au détriment de ce qui est utile et nécessaire pour sa guérison. L’art médical consiste ainsi à proposer un arrangement et un ajustement de l’ensemble des prescriptions “jusqu’à ce que l’ensemble constitue une oeuvre qui réalise un ordre et un arrangement” (ib, 503b). La bonne santé comme oeuvre du médecin-artiste/artisan est alors “le nom qui qualifie les différentes sortes d’ordre qui existent dans le corps, et d’où résulte l’excellence corporelle”. La médecine est bien l’art même de soigner le corps (ib., 517a), qui doit avoir autorité sur tous les autres arts car le médecin détient la connaissance effective de ce qui est bon ou mauvais, connaissance que les autres hommes ignorent.

Contemporain de Socrate, Hippocrate est d’ailleurs celui qui jette les bases de la médecine rationnelle, qu’il ne dissocie pas de la pratique dont il célèbre la valeur opératoire. Ainsi Hippocrate pose-t-il les bases d’un véritable art médical où il dégage l’intérêt des techniques du diagnostic et des soins, qu’il rattache également à une vision philosophique et éthique du vivant. Dans De l’Art médical (Librairie générale Française, Bibliothèque classique, 1994, “De l’art"), Hippocrate entend prouver l’existence de cet art médical : la médecine a un but visible et des succès visibles. Elle dispose d’un langage et peut mettre en avant des réalités, ce qui lui permet (à l’encontre des détracteurs du médecin qui considèrent sa pratique incertaine et aléatoire) de guérir ou d’atténuer les maux. Le médecin et celui qui est capable de raisonner sur les cas présents (en les renvoyant aux cas passés auxquels ils ressemblent).
Et si le malade récrimine contre le médecin, c’est parce qu’il ne connaît pas les causes de sa maladie et ne voit que ce qui est agréable dans le présent, au lieu de se conformer aux prescriptions des ordonnances, qui visent le futur. C’est parce que le malade est incapable de fermeté et de patience que l’art médical doit jouer des multiples ressources dont il dispose. Ces ressources qui caractérisent l’art médical - et qui en font plus qu’une science, indifférente à ce à quoi elle s’applique - sont au nombre de trois pour le médecin :
-1) Opposer les maladies visibles auxquelles il s’attaque aux maladies invisibles,
-2) Souhaiter une alliance entre le malade et son médecin,
-3) La médecine est donc un art plein de ressources mais qui connaît ses limites, et qui est raisonnable en ce qu’il refuse de prendre en charge les cas désespérés.

Même si tous les malades ne guérissent pas, même si certains guérissent sans médecin, Hippocrate pose qu’en médecine, le hasard n’existe pas, que la vérité et la combinaison des moyens prouvent la réalité de l’art médical : “Mais le malade qui saura louer ou blâmer quelques points du régime sous lequel il a guéri, trouvera que tout cela est la médecine ; et ce qui a nui ne témoigne pas moins que ce qui a servi, en faveur de l’existence de l’art. (...). En outre (...) on voit les médecins les plus renommés guérir par le régime et par d’autres combinaisons dont dans lesquelles le caractère de l’art ne pourrait être contesté, je ne dis point par un médecin, mais par l’homme le plus ignorant de la médecine à qui on les expliquerait. Donc (...) il n’est pas possible à aucune des personnes guéries sans médecin, d’imputer raisonnablement leur guérison au hasard. En effet, on démontre que le hasard n’existe pas ; on trouvera que tout ce qui se fait, se fait par un pourquoi ; or, devant un pourquoi, le hasard perd visiblement toute réalité, et ce n’est plus qu’un mot. Mais visiblement aussi, la médecine possède et possédera toujours une réalité et dans le pourquoi et dans la prévision qui lui appartient.” (Hippocrate, De l’Art médical, Librairie générale Française, Bibliothèque classique, 1994, “De l’art”, pp. 187, 188).

L’art médical est donc ce qui permet, comme l’affirme en conclusion Hippocrate, de “plus prouver par des faits que par des paroles”. L’art médical est bien attesté par l’adresse et l’habileté du médecin qui est en même temps un praticien. Ce même médecin peut donc prêter le fameux serment hippocratique : s’engager envers les malades à chercher toujours leur bien, c’est-à-dire à sauvegarder la vie actuelle (pas de poison) et à venir (pas d’avortement), à respecter leur personne et leur intimité. Il y a bel et bien un engagement moral de la part du jeune médecin, et cette expression d’une déontologie de la médecine veut éviter les critiques et les accusations répandues contre la médecine et son inefficacité. Par le serment, le médecin s’engage dans son art à s’interdire toute interprétation douteuse, il s’engage à protéger les intérêts du malade qui sont inséparables des siens propres:
“Je dirigerai le régime des malades à leur avantage, suivant mes forces et mon jugement, et je m’abstiendrai de tout mal et de toute injustice. Je ne remettrai à personne du poison (...) Je passerai ma vie et j’exercerai mon art dans l’innocence et la pureté.”(Hippocrate, op. cit., “Serment”, p. 83)

On vient de justifier ainsi l’expression “art médical” en tentant d’en dégager le sens et l’essence, à travers sa défense par Hippocrate et Platon. Il semble que la médecine soit un art ici pour autant qu’elle exhibe l’ordre de ses raisons, qui lui permet de lutter contre la contingence et l’indétermination au coeur du vivant. Posant avant la lettre les bases de l’étiologie et la reconnaissance de ce qu’on appellera par la suite les symptômes, le médecin est cet artiste qui, par son intervention, vient suspendre la krisis, cette “crise” où le vivant est dans un entre-deux entre vie et mort, entre guérison et trépas. Son art consiste à sérier les similitudes, à rendre visible l’invisible, mais aussi à reconnaître ses limites à travers un jugement critique (du grec "krinein", qui signifie filtrer).

Mais l’on peut se demander si par là-même, par cette “limitologie” au coeur de sa pratique, le médecin ne réduit pas son art à n’être qu’une science des bornes. La question est alors de savoir si la médecine reste un art à part entière ou si elle peut développer un savoir-faire qui est également un faire-savoir. Ce qui revient à déterminer si elle est créatrice et libératrice à sa manière, ou si elle n’est qu’une entreprise de cartographie des affects humains, auquel cas chacun peut se croire aussi bien placé que le médecin pour statuer sur son sort.


II) La légitimité de la dimension “esthétique” de la médecine
Or, et c’est là le deuxième temps de notre réflexion, le médecin peut se fourvoyer, il peut commettre des erreurs. On ne compte plus le nombre d’erreurs médicales, de décès injustifiés de patients. Et pendant longtemps, la médecine a en effet eu une réputation de pratique fantaisiste où, sous couvert d’art, ce qui s’affirme chez le médecin, c’est davantage la dimension du caprice que la manifestation d’une connaissance informée et capable d’atteindre la fin visée par Hippocrate. De la contestation de la pertinence des planches anatomiques de Vésale à la remise en cause du système circulatoire avancé par Harvey, en passant par la pratique de saignées “passe-partout” qui tuaient au lieu de guérir, la pratique médicale a souvent été critiquée.
C’est notamment ce que Molière met en scène dans Le Malade imaginaire, où il pourfend l’érudition inutile et l’incompétence létale des médecins qui agissent à l’aventure au lieu de rendre compte de l’efficacité de leur savoir-faire.
Contre les médecins, Molière est convaincu qu’on ne guérit pas les maladies du corps : on ne peut que les subir et s’en accommoder. Au mieux on peut en rire. Molière met en avant ici un Argan bourré de médecines et de lavements. Il célèbre le comique des fonctions basses de l’organisme auxquelles renvoient les noms malodorants des médecins : Purgon, Diafoirus et Fleurant. Ce sont là des fantoches mécanisés et des anti-circulationnistes, qui s’opposent à Harvey, dont la découverte de la circulation sanguine remonte à 1615.
Molière dénonce donc une médecine qui s’enlise dans le verbalisme . Il va même jusqu’à nier la médecine elle-même, comme science et d’autant plus comme art. A la question de savoir si la médecine est un art, Molière répond par la cérémonie burlesque finale de l’oeuvre, où il montre que la médecine, loin de ressortir d’un ensemble de connaissances qui s’acquièrent et se conquièrent, participe d’un ensemble de rites qui entourent et sacralisent quelques recettes sommaires. Molière condamne ici des actes médicaux très élémentaires auxquels tout un cérémonial quasi-liturgique donne un prestige douteux. Le domaine médical n’est pas un art (au sens socratique et hippocratique du terme) : se réduisant à la formule “clysterium donare, postea seignare, ensuitta purgare”, il n’est qu’une magie.

Le médecin, à la différence de l’artiste, n’est qu’un exorciste et un envoûteur. Purgon abandonne ainsi son malade à une série de maladies en “-ie”, qui aboutissent tout bonnement à la privation de la vie. Et cette magie se trouve exploitée par le corps des médecins, qui se protège ainsi contre l’ intrusion des idées nouvelles. Les médecins posent à ce titre qu’il faut toujours être de l’avis des Anciens, ne se servir que des remèdes de la docte Faculté, même si le malade doit en crever ! Car au-dessus de l’intérêt du malade, et du médecin, il y a l’intérêt de la Médecine. La médecine n’est un art ici que si elle s’apparente à l’art de la cabale : elle est un art au sens le plus péjoratif et artificieux du terme, où le malin génie du pouvoir l’emporte sur le génie créateur.
En enlevant à la médecine son statut d’art au sens antique du terme, Molière fait du Serment d’Hippocrate un sermon d’hypocrite et dénonce l’exploitation que font certains de la misérable condition humaine. Le paradoxe est ici à son comble car le médecin croit pratiquer mes règles mêmes de l’art médical alors qu’il ne fait que retirer à la médecine sa dimension rationnelle et efficace, puisqu’il réduit son jugement sur le patient à un injustifiable caprice :“A vous en parler franchement, notre métier auprès des grands ne m’a jamais paru agréable, et j’ai toujours trouvé qu’il valait mieux, pour nous autres, demeurer au public. Le pblic est commode. Vous n’avez à répondre de vos actions à personne ; et pourvu que l’on suive le courant des règles de l’art, on ne se met point en peine de tout ce qui peut arriver.”(Molière, Le malade imaginaire, Acte II, scène V, Monsieur Diafoirus Gallimard, La Pleïade, 1971, p. 1135).

Ainsi, l’art médical défendu par Socrate et Hippocrate se voit-il considérablement réduit à une vaste pantalonnade bouffonne où le jeu l’emporte sur l’esprit. Ce mouvement critique envers la médecine à partir du XVII° siècle se trouve poursuivi même par la vindicte philosophique. Celle dont témoigne Kant par exemple dans la Réponse à la question : qu’est-ce que les Lumières ? où le philosophe n’accorde à l’activité médicale qu’un statut annexe (qui ne fait que connoter cette même idée de mainmise et de domination sur les individus au nom d’une compétence). Le médecin n’est pas présenté dans cette perceptive comme un artiste jouant avec les circonstances, avec la singularité du cas et la pluralité des affects, mais comme un de ces “tuteurs” qui font demeurer l’humanité sous la chape de l’infantilisme et de la passivité. Le médecin est l’équivalent du “directeur de conscience”, qui décide à ma place de ce qui est bien pour mon corps, me plongeant ainsi dans la soumission : celle-là même que les adversaires de Socrate et d’Hippocrate revendiquent contre la médecine.

Pourtant, Kant ne rejette pas complètement la médecine, dont il pointe la dimension “artistique”, et non mécanique, dans Le conflit des facultés, où il dialogue avec le professeur Hufeland à propos de son oeuvre : De l’art de prolonger la vie humaine. Kant reconnaît là le travail d’un médecin qui cherche à traiter moralement le physique en l’homme. Hufeland se pose en effet comme un médecin qui ne veut pas réduire sa discipline à la simple habileté technique des moyens que la raison prescrit mais cherche, par-delà l’aide qu’il peut apporter, à déterminer qu’est le devoir du praticien. Et Kant voit dans le reflet de cette question l’activité même de la philosophie pratique morale qui doit intervenir dans la médecine, plus particulièrement dans la “diététique” comme art de prévenir la maladie.
Kant envisage ainsi un passage de l’usage pratique pur de la raison à son usage pragmatique : il s’agit bien, à côté de la compétence du médecin, de mettre sous l’empire de la raison et de la volonté ce que les hommes laissent d’ordinaire à l’habitude ou au destin, autrement dit à la krisis hippocratique. Il s’agit donc de réintroduire l’activité par-delà la passivité, et le jugement critique par-delà la fatalité existentielle. Hufeland distingue ainsi la diététique comme art de prévenir les maladies et la thérapeutique, comme art de les guérir, et il voit précisément dans la diététique “l’art de prolonger la vie humaine”.

Reprenant la distinction d’Hippocrate, Kant explique la différence entre le fait de se sentir bien portant et le fait de savoir avec certitude qu’on l’est. La longévité de la vie permet donc seulement pour Kant d’attester de la santé dont on jouit, et la diététique doit, il est vrai, démontrer son habileté ou sa science dans l’art de prolonger la vie et non d’en jouir ! La science de la médecine peut être philosophique à condition que la puissance de la raison en l’homme détermine le mode de vie. Kant assigne alors à la raison de l’homme la tâche de maîtriser les sentiments de ses sens par un principe qu’il se donne à lui-même : de manière optimiste, Kant semble croire partant au pouvoir de l’esprit humain de maîtriser, par la fermeté et la résolution, ses sentiments morbides.

En revanche, souligne-t-il, si la science médicale ne cherche, pour écarter ces affects, que des adjuvants dans des moyens corporels externes (la pharmacie ou la chirurgie), “elle est simplement empirique et mécanique”. Kant pose bien les conditions auxquelles il assimile la pratique médicale à un art, et non à une science procédurale. Il montre en même temps les limites de la diététique en conclusion, lorsqu’il affirme, de manière plus pessimiste, que “la raison exerce de façon immédiate un pouvoir salutaire, et qui ne remplacera jamais les formules thérapeutiques de l’officine” (Le Conflit des facultés, Gallimard, La Pléïade, 1986,p.927).

En dépit des affirmations d’un Molière et de tous ceux qui vilipendent la médecine en dénonçant son incapacité à gérer la maladie, il faut donc tenter à tout prix - faute d’une réduction de la liberté à du mécanique, et de la transcendance du jugement à l’immanence des lois empiriques - de préserver “l’art médical” en tant que tel. Un penseur de la généalogie comme Nietzsche n’attache-t-il pas une importance à présenter le philosophe comme un “médecin de l’âme” ? Nietzsche montre effectivement dans Humain, trop humain que la philosophie, tout comme la médecine, est un art en ce qu’elle affronte toujours les possibles au lieu de se contenter d’un ordre fixe et sclérosé. Cet art est celui de l’auscultation, qui permet de repérer les symptômes et d’y réagir - quitte à inventer de nouveaux remèdes face à l’imprévu ou à l’inouï de toute pathologie.

Mais comment faire, à l’heure où la technique rayonne et prédomine dans le champ des activités humaines, pour laisser (ou rendre) à la médecine son sens d’engagement moral, son sens d’art du risque ? Comment retrouver derrière l’urgence d’une pratique codifiée cette interrelation, cette intersubjectivité faute de laquelle le mot “art” ne signifie plus rien ?


III) Le moment de la réconciliation : la subjectivité du patient
Dans un troisème et dernier temps d’analyse, on peut bien distinguer entre médecine préventive (la diététique, l’hygiène chez Kant), médecine thérapeutique (médicaments et traitements chez Molière) et médecine opératoire (chirurgie), pour répondre que la médecine est un art ou une science selon les cas, c’est-à-dire selon le degré de certitude et d’efficacité qu’elle manifeste dans la manière de préserver la vie. Mais c’est là une réponse qui paraît trop facile à une époque où des maladies nouvelles surgissent, tel le syndrome d’immuno-déficience acquise, qui court-circuitent en quelque sorte ces trois types de médecine et posent plus que jamais à l’heure également des conflits au sujet de la bioéthique, le problème du rapport qu’entretient le médecin à son activité, et à son patient, dans le cadre d’une même communauté.
Le rapport de la santé à la maladie ne peut en effet provenir de la seule représentation scientifique ou médicale selon Canguilhem : il s’établit de prime abord dans le vécu du malade Dans le rapport, étroit et concret, que le vivant entretient avec la vie. Chacun peut en faire l’expérience au quotidien : si la bonne santé paraît “naturelle” (on ne la questionne pas), la maladie à peine ressentie par l’entremise de quelque dérèglement est le moment d’une inquiétude immédiate. Soupçon qui n’est pas la résultante d’un savoir ou d’une démarche expérimentale, mais l’expérience soudaine faite par le vivant que la vie ne va plus comme avant. Que la santé “déraille”.

Raison pour laquelle Canguilhem recommande qu’on étudie le rapport du vivant à la vie, plutôt que de s’entêter à vouloir conceptualiser cette défaillance avant de la guérir. C’est que la maladie, quoiqu’on en ait, est moins l’objet de prédilection d’une analyse médicale que le regard - éminemment subjectif - que le malade porte sur sa maladie. Et sur les conséquences qu’elle enduit pour le corps propre. Analyser correctement le lien du normal et du pathologique requiert partant qu’on prenne acte de la subjectivité du malade. De la façon dont le vivant organique appréhende sa relation à la vie. Alors la maladie nous apprend-elle énormément pour autant qu’elle illustre simplement comment le malade se rapporte à la vie. En mettant de ce fait l’accent sur l’expérience de la maladie que construit le malade, Canguilhem invite à reconsidérer ce qui, dans le pathologique, pousse le vivant à se poser comme vivant.

Il ne peut donc que contester une pensée médicale et scientifique prétendant ramener l’expérience du pathologique à une sorte de variation quantitative du normal. Attitude qui ne peut mener selon lui qu’à méconnaître le sens même de la maladie. Considérer en effet la maladie comme l’expérimentation d’un enflement des lois du “normal” revient à occulter l’expérience vécue du vivant que promeut tout bouleversement pathologique. Au contraire importe-t-il à qui veut défendre l’art médical de souligner, pour reprendre la formule de G.Le Blanc, que “la maladie est le risque que l’organisme introduit dans le rapport à lui-même” (Canguilhem et les normes, PUF, coll.“Philosophies”, 1998, n°103, p.40).
Ce qui permet une nouvelle lecture du pathologique : celui-ci n’est plus élément aliénant et destructeur, il est aussi possibilité d’“un seuil qualitatif nouveau.”(ib.). Autrement dit, c’est parce que la vie serait création que la santé aurait besoin de la maladie pour mesurer l’ampleur de ses potentialités et de son adaptabilité aux différents milieux qui la traversent. Postuler dans cette optique la nécessité d’un art médical revient alors à contester le primat de la science sur la technique : si la pratique du médecin est une technique, c’est parce qu’il demeure du côté subjectif du patient, qui veut guérir. Alors la technique médicale peut-elle être assimilée à un véritable art de la guérison. Puisqu’elle met en exergue la notion d’un vivant, d’un individu biologique, dont la santé dépend en partie des moyens techniques déployés par la médecine.

Oublier en revanche la singularité du malade, ne pas tenir compte du sens individuel de la maladie vécue par le patient sont autant de facteurs contribuant à oblitérer la nature du jugement dressé par le malade à l’encontre du mal qui le frappe. Mais pourquoi donc privilégier ainsi la validité du jugement d’une tierce personne, le médecin ? Pourquoi rejeter l’attention du malade à la maladie même ?, s’interroge Canguilhem. Bien plus nécessaire paraît-il de réhabiliter en fait la technique médicale, id est de faire surgir de l’individuel là où d’aucuns voudraient écraser par commodité toutes les consonnances pathologiques - pourtant signifiantes - sous le poids d’un normal nécessairement harmonieux. Unique moyen, semble constater Canguilhem, de préserver une définition de la vie comme individualité. Comme manifestation plurielle, inattendue d’imprévus eux-mêmes multiples.
La bonne santé est alors moins un état figé, une place forte à défendre à tout prix, qu’un champ de risques. De possibles et d’aléas qui structurent en retour notre vitalité, ne serait-ce que par la perspective des menaces dont ils cisèlent les contours. Dans ces conditions, penser la vie à travers le prisme de la maladie incite en définitive à penser la santé comme promesse de liberté. C’est parce qu’il est malade (parce qu’il résiste aux possibles) que l’individu est vivant ! C’est parce qu’il est avant tout l’écho de son corps qu’il est libre ! Seules ces considérations autorisent selon Canguilhem à conférer à l’art médical sa teneur propre : celle non pas tant d’une connaissance scientifique du vivant aspirant à réduire la pratique du médecin à un de ses simples dérivés, que celle d’un art. Un art, comme nous le rappelions en introduction, à entendre, tel l’ars latin, comme savoir-faire mais également comme manière de vivre. Canguilhem définit ainsi, dès l’introduction de son livre, Le normal et le pathologique, la médecine comme un “art de la vie”, et non comme une science au sens étroit. Le médecin est avant tout celui qui entretient une relation directe avec le sujet qu’il soigne, et non une connaissance essentiellement abstraite du corps humain.

Faute de quoi l’on méconnaît la dimension nécessairement éthique de la pratique qu’il doit mettre en oeuvre dans sa volonté de guérir autrui. Parce qu’il connaît plus que quiconque la précarité du vivant assailli par ces maladies-événements qui sont autant de risques stigmatisant et encourageant la santé paradoxale de son patient, le médecin doit développer une éthique de la responsabilité qui trouve sa pleine mesure dans le recours à un “art” où rien n’est jamais par avance déterminé.

Force est pourtant de constater qu’à l’heure actuelle, le médecin jouit d’un pouvoir proche de celui de l’apprenti-sorcier, capable de créer de la vie à partir du non-vivant, de l’animé à partir de l’inerte. François Dagognet rend compte du problème que représente la notion d’art médical dans Pour une philosophie de la maladie, où il rappelle qu’Hippocrate et son école furent les premiers à s’interroger sur la finalité de “l’art médical” (donc de la guérison) et sur la nature du progrès en médecine. Ce rappel intervient avant que Dagognet ne célèbre l’approche de Michel Foucault montrant dans La naissance de la clinique qu’avec l’émergence de la “clinique”, la pathologie met en fait un terme aux entités imaginaires des maladies, au profit du concept de repérages : c’est dire qu’elle met à plat le corps du malade afin de localiser et de spatialiser les affects. Dagognet expose alors que l’art médical consiste à ne plus dissocier malade et maladie. Il ne s’agit plus d’objectiver et de se fixer sur la maladie pour en oublier le malade, car ce qui importent également désormais, ce sont la manière de vivre du malade, le milieu dans lequel il évolue et les variations de son psychisme.

L’époque de la frénésie techniciste a atteint ses limites et il faut dorénavant revenir, en accord avec les théories de Canguilhem, sur un “subjectif trop écarté”. Tout comme la médecine doit intégrer davantage le “social” (le milieu agressif, les nombreux risques subis par le citoyen), l’art médical requiert en fait qu’on se mette à l’écoute du patient qui est tout sauf un malade imaginaire. Il ne faut donc pas privilégier la discipline des examens et des dépistages mais l’étude des troubles inchoatifs ressentis par le patient. Toute la difficulté de l’art médical est de parvenir à situer la limite entre l’irrégularité et l’anormalité, entre l’anomalie et le pathologique. C’est en ce sens que l’art médical rejoint l’art tout court, par le biais de l’innovation technique savamment dosée : ainsi l’imagerie médicale permet-elle de lire un système osseux sans qu’il y ait effraction pathologique. La radiographie rejoint elle-même quasiment l’esthétique en ce que l’art consiste, pour nous, post-Modernes, à faire de l’invisible une réalité visible.
Nous pouvons reprendre le projet d’Hippocrate ici et montrer comment nous sommes passés de l’art médical comme savoir garant de ses procédures à un art “esthétique” de la médecine. Cette logique poussée à l’extrême, il est possible de songer ici par exemple aux tableaux du peintre Kupka où les rayons X peuvent nous donner une figure translucide. L’artiste utilise la technique médicale pour livrer des oeuvres d’art, à la jonction entre la physique et la médecine.

Mais l’essentiel n’est pas là, et c’est dans le rapport du médecin au patient qu’il faut retrouver la nature même de l’art médical. Dagognet peaufine ses analyses en reprenant l’image du "Gorgias" dans une oeuvre récente, Savoir et pouvoir en médecine : il y remarque que Platon définit la médecine comme un art ou une technique qui a un rôle à part, la faisant s’écarter des autres métiers touchant le corps et qui sont serviles (à l’exception également de la gymnastique). C’est que la médecine ne soigne le malade qu’en étudiant les causes ( voir Gorgias, 501a), et par là elle dépasse le sensible puisqu’elle cherche à atteindre ce qui le détermine (les symptômes). La médecine substitue aux apparences le vrai. Elle est une “science de l’ordre”, non seulement du corps, mais du corps en relation avec l’univers. Corps qui reflète le cosmos (cosmos), lui-même voué à la régularité. Pour toutes ces raisons, la médecine s’élève dans la hiérarchie des activités et des savoirs. A la différence du charlatan, le médecin ne s’aligne pas sur la seule phénoménalité, il n’est pas influencé par le malade. C’est pourquoi il sait reconnaître le mal, c’est pourquoi il sait prescrire à la fois un traitement et un régime. Ce qui importe pour lui, ce sont les proportions et l’harmonie des parties qu’assure la gymnastique elle-même. Le médecin ne se borne pas toutefois à recommander une diététique qui convient au corps ni à diagnostiquer la maladie. Il soigne, il devance les réponses de l’organisme et l’aide lui-même. Platon pose ainsi à bon droit que la médecine servira de fondement à la formation de celui qui gouvernera car :
-1 : Elle lui montre les dangers de ce qui plaît (la flatterie) mais aussi corrompt. Elle détourne de l’agréable et apprend les règles de l’hygiène et et de la santé.
-2 : Elle préconise aussi des traitements qui ne vont pas dans le sens de l’opinion.

Dagognet éclaire cependant d’un jour nouveau la première partie notre analyse en pointant que Platon ne conserve pas cette solution par la suite, dans la mesure où il définit autrement pouvoir, santé et maladie. Platon remet en effet en cause sa philosophie dans le Phèdre puisqu’il assimile la médecine à la rhétorique, au bavardage même (270c). Même constat dans le Politique où la médecine est dévaluée et perd son rôle d’art régulateur car elle relève d’un domaine empirique et flottant. Comme aucun malade ne ressemble à un autre selon Platon (295d), le soignant doit s’adapter à cette situation mouvante, ce qui exclut des règles ne varietur. Mais c’est peut-être là paradoxalement, dans le jeu des variations sans identité, que l’art médical peut exceller. Il faut en effet, selon Dagognet, nous prémunir du danger qui consiste à confondre art médical et pouvoir médical.

Le premier se veut écoute du malade, invention perpétuelle d’une pharmacie ad hoc pour guérir ou prévenir les maladies ; le second se pose toujours (dans la logique kantienne de la "Réponse à la question : qu’est-ce que les Lumières ?" ) comme une oppression des minorités et est le lieu du soupçon. “Il faut condamner, observe Dagognet, le pouvoir médical qui s’autojustifie parce que les décisions ultimes, toutes celles qui concernent le malade ou la procréation artificielle par exemple, ne se prennent pas en fonction des données (même s’il faut les connaître) mais se prennent selon des valeurs. Et celles-ci n’entrent pas dans les calculs, elles renvoient toujours à la responsabilité de citoyens”.
Dagognet pose ainsi la gageure d’un art médical qui l‘emporte sur le pouvoir médical, ce qui revient à faire en sorte que “la relation pouvoir-servitude” cesse avec l’entrée dans “le monde médical”, car “cette relation ne peu