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critik ROMANS

Mardi 2 octobre 2007 2 02 /10 /Oct /2007 19:16

Il est des auteurs qui ne sont pas ce qu’ils écrivent. Tant pis pour ceux qui y croyaient.

Rentrée 2007

Et Dantec s’en est allé...

Il fut un temps où Maurice G. Dantec faisait vaciller les fondations du Grand Littéraire en osant produire des textes denses où une nouvelle science-fiction venait fricoter avec les arcanes du polar en faisant la nique à la geste philosophique des siècles précédents. Babylon babies moquait ainsi ouvertement les habituelles taxinomies hiératiques et the big Dantec, avec un Journal épatant, s’ouvrait sans coup férir, voie royale qui mène à l’inconscient narcissique, les portes pourtant réputées hermétiques sinon élitistes de la Blanche chez Gallimard.
Et puis il y eut l’abscons Villa vortex ; et puis il y eut le départ de l’auteur pour Albin Michel ou, après un Cosmos incorporated inégal, naissait ce troublant Artefact en l’été 2007. Prosaïques, nous rêvions à de nouvelles Racines du mal. Mais messire Dantec point ne se répète. Autant dire que ces trois récits enchâssés dans la matière première de la folie généralisée et d’une "société-monde" en pleine déliquescence ne sont pas d’un abord facile et que plus d’un lecteur sera dérouté.

Nous le fûmes pour notre part, notamment eu égard au parti pris assez dérangeant des deux derniers récits, la première fiction du texte ("Vers le Nord du ciel") étant consacrée à une revisite plutôt réjouissante de l’attentat du World Trade Center de septembre 2001. Ainsi, après un premier texte transhistorique et métahumain tout feu tout flammes où Dantec excelle à brouiller les pistes angéliques façon K-pax et K. Dick mêlés, on est assez décontenancé lorsque l’auteur projette dans la confuse mise en abyme induite par le deuxième récit "Artefact", lequel plonge dans une perplexe confrontation entre un homme et une machine à écrire !
On est alors bien loin de la collusion précédente entre la Beauté et la Grâce, l’aride convocation d’une métaphysique à la Duns Scott ou à la saint Thomas d’Aquin entrant bientot en précipitation avec une théorie de termes empruntés à un sabir cyberpunk qui laisse de marbre. Cette structure réticulaire de la fiction interrogeant la fiction, l’écriture elle-même étant le protagoniste de l’histoire, rappelle quelques pages spécieuses de Villa vortex et on y perd le peu de latin exégétique que l’on pourrait posséder. Ce chassé-croisé assumé entre théologie (statut démiurgique du créateur faisant sens par les mots) et fiction assombrit davantage la pente ontologique de tout un chacun plus qu’il ne l’éclaire ; ce qui est certes une façon soutenue pour dire qu’on n’y comprend pas grand-chose en définitive.

Malgré la meilleure volonté, l’on capitule devant cette rencontre du 300 000e type entre code ADN, métacortex et Trinité divine ô combien hypostatique ! Le pire doit bien être passé susurre-t-on et lorsqu’on aborde, le cœur vaillant, la troisième fiction, "Le Monde de ce Prince" ; on se dit volontiers que ce ne sont pas les horreurs à la www.welcometohell.world ici disséminées qui vont faire trésaillir/vomir. Même si un meurtrier se défoule sans compter céans pour assurer l’intérim du Grand Méchant parti en vacance(s). De facto, on a déjà lu des romans aussi engoncés dans la terreur qu’ils entendaient dénoncer en l’exposant, quelque part entre American psycho, Funny games et Les prédateurs d’un Chattam par exemple. Bref, c’est bien le Diable qui œuvre ici sous la plume de notre diablotin de Dantec, sorte de psychopathe égaré dans la jungle urbaine québécoise et qui multiplie les trouvailles - le romancier aussi il faut le reconnaître - pour inventer les tortures infinies auxquels il soumet ces criminels que sont à ses yeux un politicien pro-islamiste, les membres d’une secte, la femme complice d’un pédophile, des néo-nazis, un acteur pervers, une juge sans âme... etc.
Et nous voici confrontés au Mal suprême ramené à une logique humaine trop humaine, soit cette mécanique/technique qui piège sans cesse le réel où nous nous dissolvons avec complaisance. Quoi qu’il en soit, le retour tardif de l’ange rédempteur in fine ne parvient guère à faire prendre la sauce. Encore la démonstration est-elle trop sadique à notre goût, qui voudrait proposer l’Homme au centre du dispositif narratif, écartelé entre un au-delà de son essence putative (la figure de l’ange) et son en-deça (le spectre du diable).

Sans doute ce faux centre n’est-il nulle part, et nous aurions donc bien aimé, comme cela était prévu, nous en ouvrir à l’auteur, qui devrait initialement répondre à nos (pertinentes, n’en doutons pas) questions devant les caméras du Litteraire TV le 19 septembre dans les locaux d’Albin Michel. Las, tandis que nous nous sommes acquittés de notre part du marché en nous enquillant allègrement les 566 pages en quatre jours de ce joyeux pavé luciférien, le romancier a annulé l’entretien deux heures avant le créneau horaire prévu. Qu’on ne nous en veuille donc pas d’en inférer que la crédibilité de la Littérature-Monde chère à l’auteur n’en ressort pas grandie - à moins of course qu’il faille voir là un des incontrôlables effets de miroir de ces "machines à écrire" textuelles qui s’affirment comme le sous-titre du livre. Lorsque l’Oracle Dantec s’en va seul sur de grands chemins quasi astraux, nul ne peut le rattrapper sur cette voie sanglante d’une Weltanschauung hype. Dont acte. 
À tout prendre nous aurions préféré une fin plus heureuse à ce travail écriture/lecture mais nous en retirons, pour notre humble gouverne, qu’il est des auteurs qui ne sont pas ce qu’ils écrivent. Tant pis pour ceux qui y croyaient. est l’artefact, qui est l’artefact ici ? Nous laisserons à chacun le soin de répondre...

frederic grolleau
Par frederic grolleau - Publié dans : critik ROMANS
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Jeudi 4 janvier 2007 4 04 /01 /Jan /2007 22:59

un roman contre-utopique sur le thème de la tolérance et l’amour qui fait froid dans le dos.

L’air de rien, Le passeur est le livre que tout écrivain rêve d’écrire, tant la forme est simple alors que le fond est riche d’interprétations. Curieusement enfermé sous l’étiquette "livre de jeunesse", le livre qui s’adresse certes aux enfants (à partir de 10-12 ans) et aux adolescents parle en fait à chacun de nous - a fortiori si l’on se souvient de la formule de Freud selon laquelle l’enfant est le père de l’adulte.
Sous l’influence d’Orwell (1984, La Ferme des Animaux) ou d’Huxley (Le Meilleur des mondes), ce roman d’anticipation présente une société imaginaire dérivée de la nôtre. Cette société du futur intemporelle semble en apparence parfaite, mais le lecteur en découvre progressivement les erreurs et les tragédies. Sur le papier dystopique pourtant, on est presque au paradis : dans ce monde, toutes les différences ont été abolies, non par le respect et au nom de la tolérance, mais en vertu des intérêts du Système. Exit les guerres, la pauvreté, les douleurs, le divorce, le chômage ! Partout règne le primat de l’Identique, seule possibilité de survie suite aux conflits par lesquels l’humanité a bien failli périr dans son entier quelque temps plus tôt. Exit donc, tant qu’à faire, les couleurs, les parents, les émotions, le choix...

Dans cette "communauté", l’harmonie règne dans les cellules familiales constituées avec soin par le comité des sages. Ni la souffrance, ni la maladie, ni l’injustice ni même la mort n’existent, donc. Tout le monde est content de son sort, et pratique une activité qui lui convient. Une vie simple où chacun sait ce qu’il a à faire. Où chacun a une utilité. Enfin une utopie qui fonctionne ? Les personnes âgées, les nouveaux-nés trop faibles sont "élargis" et rejoignent un monde meilleur, mieux adapté à leurs besoins, "L’Ailleurs". La plupart croient rejoindre une autre communauté (on songe à "l’île" de The island) tandis qu’ils sont tout bonnement exécutés (on n’est pas loin, l’option anthropophagique en moins de Soleil vert).
L’histoire de l’humanité a témoigné du danger du libre arbitre ? Qu’à cela ne tienne, tous les habitants sont désormais pris en charge, les inégalités, la désobéissance et la révolte n’existant plus. Ainsi peuvent-ils enfin être "heureux". En cas de trouble, physique comme psychique, il suffit d’absorber une pilule, à l’instar des héros de Comment je suis devenu stupide chez Martin Page ou d’ Equilibrium. On est au cœur ici de "l’allégorie de la caverne" dépeinte par Platon au livre VII de la République et qui n’est pas sans avoir influencé les frères Wachowski dans leur conception de Matrix : autant dire que sous la bulle parfaite - au prix d’être complètement artificielle comme dans The Truman show ou dans le Globalia de Ruffin - le simulacre vaut son pesant d’or puisqu’il permet au citoyen d’oublier le poids du réel au profit d’une extase chimiquement entretenue...

Rayés de la carte, les pays ! Les villes appartiennent à un monde où tout a été réglé pour être "parfait" et où chacun vit une vie en noir et blanc - au sens propre du terme. Une vie complètement régie par des lois que personne n’aurait l’idée de transgresser, où nul ne peut choisir ses études et son métier. Bref, une dictature. Il y a pourtant un métier, attribué à une unique personne dans la communauté, dont le but est de conserver la mémoire. C’est-à-dire la souffrance de même que la joie, soit le rappel de ce qui faisait le propre de l’homme avant le grand changement. Car, comme toujours, il faut un équilibre pour payer le prix de la construction utopique.
Cette personne est le passeur. Jonas, le héros de ce roman, va avoir douze ans et, choisi par le conseil des grands sages parce qu’il est différent (le bougre aurait-il une "sensibilité" atavique innée ?), va ainsi suivre une rude formation pour devenir cet "homme-mémoire", servant de lien fédérateur à la communauté, et à qui les souvenirs des temps ancien sont transmis par "le passeur", celui, plus vieux, qui occupe les mêmes fonctions et doit bientôt passer le relais...

À la fois honoré et isolé, le dépositaire de la mémoire, "le plus savant de tous les hommes" comme l’oracle de Delphes le dit de Socrate en personne, se souvient de tout ce que la communauté a réussi à éliminer de sa vie quotidienne. Il voit encore les couleurs du monde. Il se rappelle l’époque où les animaux et les défauts existaient. Il se souvient de ce qu’était l’amour : cependant, cette connaissance est un beau cadeau empoisonné pour Jonas, étant entendu qu’elle l’amène, grevé de la mémoire des siens, à se retrouver en marge de sa société.
Dans un univers où tout est sous contrôle, à la façon de 1984, Jonas représente alors l’électron libre par excellence, celui qui va s’ouvrir à la puissance dévastatrice du choix : rester et se taire face à tant de jouissances perdues ou tenter (le "dépositaire de la mémoire" n’a pas droit au suicide !) de reconstruire un monde identique à celui d’antan, loin du carcan totalitaire qu’il a en permanence sous les yeux ?

Lois Lowry propose là un roman contre-utopique sur le thème, entre autres, de la tolérance et l’amour à la facilité de lecture déconcertante, mais qui fait froid dans le dos. Derrière les dérives de cette société tout sauf parfaite se cachent sans doute les dangers de notre propre évolution. Tout comme dans Le Meilleur des Mondes, de Huxley, Le passeur insiste en ce sens, ce n’est pas un hasard (Godard le soulignait en son temps dans Alphaville) sur le langage en tant qu’enjeu essentiel du fonctionnement de la communauté aseptisée où tout est réglé et programmé dans laquelle vit le jeune Jonas. La redoutable question est posée sans ambages, et cela ne déplairait point au Cratyle platonicien mettant aux prises sur ce sujet Hermogène et Cratyle : supprimer des mots équivaut-il à supprimer les choses mêmes auxquelles renvoient ces mots ?
La fin ouverte du texte ne fait que rajouter une louche de perplexité et de rêve à l’ensemble, et l’on comprend que l’ouvrage de Lowry soit allé jusqu’à être décortiqué tel un essai par Karine Risselin (Le Passeur, mémoire et totalitarisme, éditions CRDP de l’académie de Grenoble, 120 p. - 8,00 euros), qui dégage de ce roman dépassant le cadre de la seule littérature de jeunesse, les principales thématiques de la société totalitaire et de son organisation, au travers du rôle idéologique du langage, de l’évolution des personnages et du passage de la soumission à la rébellion. Une approche pédagogique et didactique conduite grâce à une articulation rigoureuse des différentes activités : lecture (compréhension des thèmes), production d’écrits (fiction et argumentation), langue (lexique), oral (le débat interprétatif), analyse filmique qui a pour finalité d’ouvrir les élèves à la lecture d’œuvres qui font référence (par exemple Le meilleur des mondes, 1984) et de les amener à comprendre que le genre de la science-fiction est porteur d’un regard critique sur nos sociétés et sur la place qu’elles laissent à l’individu.

En voulant être parfaite et en rejetant tout ce qui est mal, la communauté du héros est tombée dans une logique du pire : elle a fait de ses membres des êtres incapables de prendre seuls une décision. On comprend alors que le vrai "passage" dans ce texte exigera réflexion, capacité d’entendre, désir de changer et volonté d’agir. Au bout du chemin ? L’identité de soi maîtrisée, les richesses de la diversité, le choix individuel, le souci de l’autre qui sont moins, fidèles à la réminiscence platonicienne du Banquet, à découvrir ou inventer qu’à retrouver.
Tel est l’idéal philosophique qui attend Jonas. On a déjà vu pire.

frédéric grolleau

   
 

Lois Lowry, Le Passeur (traduit de l’américain par Frédérique Pressmann), L’école des loisirs, coll. Medium, 1994, 288 p. - 8,80 €.

 
   
Par frederic grolleau - Publié dans : critik ROMANS
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