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Mercredi 7 novembre 2007

Une grande civilisation n’est conquise de l’extérieur que si elle s’est détruite de l’intérieur...

L’histoire

Amérique centrale du XVIe siècle. Crépuscule de la civilisation maya, peu avant la conquête espagnole. Une tribu de chasseurs sylvestres est victime d’une terrible attaque portée par des guerriers mayas. Après la destruction de leur village, les prisonniers survivants sont conduits jusqu’à la cité de pierres de ces Mayas pour y être sacrifiés.

Mon Maya, mon ami


Le cinéaste dont on connaît l’engagement religieux, semble faire d’une pierre plusieurs coups en jouant dans cette apocalypse maya - causée par une raison qui demeure encore assez mystérieuse aujourd’hui : révoltes, crise écologique, épuisement des ressources ? - avec l’idée de la fin de notre propre monde mais aussi en mettant en scène l’écologisme inquiet devenu depuis peu le credo de sociétés occidentales en mal de repères. Et voici, dans une nature sauvage idéalisée à outrance, Patte-de-Jaguar qui se transforme en apologue des premières origines loin des enfers climatisés rurbains que la cité maya semble condenser de façon assez curieuse au regard des récits de voyage dont on dispose à cet égard.

Comme la volonté de sonder les sociétés préhispaniques n’a pas toujours procuré au cinéma ses plus grands chefs-d’œuvre, Mel Gibson ne risquait-il pas toutefois, en s’emparant de ce thème, de nous livrer un avatar du 1492 de Ridley Scott truffé de contresens historiques ? Sans doute l’habileté du réalisateur lui permet-elle d’éviter d’emblée l’accusation d’ethnocentrisme occidental, à partir du moment où les acteurs s’expriment en yucatèque. Sans verser pour autant dans l’archéologie d’un savoir anthropologique il y a là du moins une inscription louable dans le symbolique. Reste que les Amérindiens qui n’étaient certes pas des saints avant l’heure sont présentés pour l’essentiel ici sous un angle des plus binaires ; soit de bons sauvages qui roulent des yeux, soit des monstres assoiffés de sang. La marge de manœuvre est assez faible entre les deux postures... à moins de voir dans l’œuvre une méditation plus générale sur le peuple maya qui souffre (ses villageois, ses soldats, ses enfants, ses travailleurs).
Cette civilisation maya réduite dans Apocalypto à une cité en proie au déclin et à un peuple forestier ne fait donc qu’illustrer le vieux précepte selon lequel l’histoire humaine n’est qu’un bain de sang. Dont acte et tant pis pour "les Grecs du Nouveau Monde" !

L’Autre, un miroir impossible

Mais le film pèche aussi par ce qui l’élève : plutôt que de nous présenter les prototypes mêmes du bon sauvage, Gibson choisit d’exploiter ad nauseam leur intolérable violence fratricide. Ainsi l’on peut bien interpréter les interrelations entre les protagonistes comme un hymne à une prise de conscience d’une altérité encore mal pensée : en substance, les gentils Mayas qui sont méchants avec le tapir qu’ils chassent et tuent dans la première séquence du film vont devenir la proie de vrais méchants Mayas qui vont les sacrifier avant que ces derniers eux-mêmes ne deviennent la cible des conquistadores qu’on voit débarquer dans les dernières images fort anachroniques. Moralité : nul ne saurait jamais reconnaître à temps la nature de l’alter ego qui apparaît, ce qui fait qu’en tout homme sommeillerait un tapir injustement traqué qui s’ignore ! Preuve en est qu’un des poursuivants de Patte-de-Jaguar succombera au même piège ayant servi à triompher de l’animal innocent dans la scène d’ouverture.

Mais l’on peut aussi comprendre cette violence ruisselante, à l’instar de La Passion du Christ et de Braveheart - contraction filmique entre les premiers hommes de l’état de nature (fictif) de type hobbesien dans le Léviathan et les Tahitiens du Diderot du Supplément au voyage de Bougainville - comme une justification de la future conquête par les hommes blancs de populations d’Indiens polythéistes ne sachant plus comment s’attirer les grâces de dieux ayant déserté les pyramides. N’est-ce pas le sens de la formule préliminaire de Will Durant (Une grande civilisation n’est conquise de l’extérieur que si elle s’est détruite de l’intérieur dans son Histoire de la civilisation), auquel cas Mel Gibson proposerait là une lecture assez simpliste et unilatérale pour comprendre la chute des Mayas et la victoire des Espagnols ?
Autant dire que les conquérants ne sont pas responsables (ils n’en sont que l’occasion) du génocide unique conséquence d’une décomposition interne des sociétés précolombiennes. Tout le problème historique de la thèse gibsonienne est là d’ailleurs car, pour informé que l’on soit, rien - sauf une illusion rétrospective - n’indique que la civilisation maya était en pleine décadence quand les Espagnols débarquèrent. L’effondrement de n’importe quelle civilisation peut s’expliquer à chaque fois par ce fallacieux prétexte !

 La version de Gibson expliquant que les gigantesques empires d’Amérique ont été mis à bas aux XVe et XVIe siècles de notre ère par quelques centaines de soldats espagnols parce que le géant maya était malade de sa violence et de son cannibalisme consacrés à d’inquiétantes idoles, est au moins polémique.

 

Le Jaguar était un bouc
S
i la richesse d’une œuvre se reconnaît à la multiplicité des exégèses qu’elle est à même de susciter, soyons rassurés sur ce point : Apocalypto interroge sur la légitimité comme sur la condamnation de toute violence supposée fondatrice au service des civilisations. Dans cette perspective, l’on pourrait aussi bien interroger le nomadisme eschatologique final de Patte-de-Jaguar aux confins de la Nature, "dans la forêt", à l’aune des thèses de René Girard et de Derrida sur la nécessité du bouc émissaire pour consolider le fait social : n’est-ce pas le propre du pharmakon que d’intuitionner combien une civilisation plus développée entraîne une cruauté plus grande ?
En écho à cela on retrouve dans le film cette autre abyssale et lancinante question : Qu’est-ce qui élève ou détruit une civilisation ? Pourquoi, civilisés ou non, les hommes ne cessent-ils jamais de se haïr ?
Toujours est-il, et il sera difficile de le lui contester, que Mel Gibson marque les images d’Apocalypto d’une puissance visuelle quasi hallucinatoire.

Apocalypto
Réalisateur :

Mel Gibson
Avec :
Rudy Youngblood, Raoul Trujillo, Gerardo Taracena, Dalia Hernandez
Durée :
2H18
DVD format PAL, Studio TF1 Vidéo, 6 septembre 2007 - 17,99 €.

par frederic grolleau publié dans : critik DVD
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Mardi 2 octobre 2007

Il est des auteurs qui ne sont pas ce qu’ils écrivent. Tant pis pour ceux qui y croyaient.

Rentrée 2007

Et Dantec s’en est allé...

Il fut un temps où Maurice G. Dantec faisait vaciller les fondations du Grand Littéraire en osant produire des textes denses où une nouvelle science-fiction venait fricoter avec les arcanes du polar en faisant la nique à la geste philosophique des siècles précédents. Babylon babies moquait ainsi ouvertement les habituelles taxinomies hiératiques et the big Dantec, avec un Journal épatant, s’ouvrait sans coup férir, voie royale qui mène à l’inconscient narcissique, les portes pourtant réputées hermétiques sinon élitistes de la Blanche chez Gallimard.
Et puis il y eut l’abscons Villa vortex ; et puis il y eut le départ de l’auteur pour Albin Michel ou, après un Cosmos incorporated inégal, naissait ce troublant Artefact en l’été 2007. Prosaïques, nous rêvions à de nouvelles Racines du mal. Mais messire Dantec point ne se répète. Autant dire que ces trois récits enchâssés dans la matière première de la folie généralisée et d’une "société-monde" en pleine déliquescence ne sont pas d’un abord facile et que plus d’un lecteur sera dérouté.

Nous le fûmes pour notre part, notamment eu égard au parti pris assez dérangeant des deux derniers récits, la première fiction du texte ("Vers le Nord du ciel") étant consacrée à une revisite plutôt réjouissante de l’attentat du World Trade Center de septembre 2001. Ainsi, après un premier texte transhistorique et métahumain tout feu tout flammes où Dantec excelle à brouiller les pistes angéliques façon K-pax et K. Dick mêlés, on est assez décontenancé lorsque l’auteur projette dans la confuse mise en abyme induite par le deuxième récit "Artefact", lequel plonge dans une perplexe confrontation entre un homme et une machine à écrire !
On est alors bien loin de la collusion précédente entre la Beauté et la Grâce, l’aride convocation d’une métaphysique à la Duns Scott ou à la saint Thomas d’Aquin entrant bientot en précipitation avec une théorie de termes empruntés à un sabir cyberpunk qui laisse de marbre. Cette structure réticulaire de la fiction interrogeant la fiction, l’écriture elle-même étant le protagoniste de l’histoire, rappelle quelques pages spécieuses de Villa vortex et on y perd le peu de latin exégétique que l’on pourrait posséder. Ce chassé-croisé assumé entre théologie (statut démiurgique du créateur faisant sens par les mots) et fiction assombrit davantage la pente ontologique de tout un chacun plus qu’il ne l’éclaire ; ce qui est certes une façon soutenue pour dire qu’on n’y comprend pas grand-chose en définitive.

Malgré la meilleure volonté, l’on capitule devant cette rencontre du 300 000e type entre code ADN, métacortex et Trinité divine ô combien hypostatique ! Le pire doit bien être passé susurre-t-on et lorsqu’on aborde, le cœur vaillant, la troisième fiction, "Le Monde de ce Prince" ; on se dit volontiers que ce ne sont pas les horreurs à la www.welcometohell.world ici disséminées qui vont faire trésaillir/vomir. Même si un meurtrier se défoule sans compter céans pour assurer l’intérim du Grand Méchant parti en vacance(s). De facto, on a déjà lu des romans aussi engoncés dans la terreur qu’ils entendaient dénoncer en l’exposant, quelque part entre American psycho, Funny games et Les prédateurs d’un Chattam par exemple. Bref, c’est bien le Diable qui œuvre ici sous la plume de notre diablotin de Dantec, sorte de psychopathe égaré dans la jungle urbaine québécoise et qui multiplie les trouvailles - le romancier aussi il faut le reconnaître - pour inventer les tortures infinies auxquels il soumet ces criminels que sont à ses yeux un politicien pro-islamiste, les membres d’une secte, la femme complice d’un pédophile, des néo-nazis, un acteur pervers, une juge sans âme... etc.
Et nous voici confrontés au Mal suprême ramené à une logique humaine trop humaine, soit cette mécanique/technique qui piège sans cesse le réel où nous nous dissolvons avec complaisance. Quoi qu’il en soit, le retour tardif de l’ange rédempteur in fine ne parvient guère à faire prendre la sauce. Encore la démonstration est-elle trop sadique à notre goût, qui voudrait proposer l’Homme au centre du dispositif narratif, écartelé entre un au-delà de son essence putative (la figure de l’ange) et son en-deça (le spectre du diable).

Sans doute ce faux centre n’est-il nulle part, et nous aurions donc bien aimé, comme cela était prévu, nous en ouvrir à l’auteur, qui devrait initialement répondre à nos (pertinentes, n’en doutons pas) questions devant les caméras du Litteraire TV le 19 septembre dans les locaux d’Albin Michel. Las, tandis que nous nous sommes acquittés de notre part du marché en nous enquillant allègrement les 566 pages en quatre jours de ce joyeux pavé luciférien, le romancier a annulé l’entretien deux heures avant le créneau horaire prévu. Qu’on ne nous en veuille donc pas d’en inférer que la crédibilité de la Littérature-Monde chère à l’auteur n’en ressort pas grandie - à moins of course qu’il faille voir là un des incontrôlables effets de miroir de ces "machines à écrire" textuelles qui s’affirment comme le sous-titre du livre. Lorsque l’Oracle Dantec s’en va seul sur de grands chemins quasi astraux, nul ne peut le rattrapper sur cette voie sanglante d’une Weltanschauung hype. Dont acte. 
À tout prendre nous aurions préféré une fin plus heureuse à ce travail écriture/lecture mais nous en retirons, pour notre humble gouverne, qu’il est des auteurs qui ne sont pas ce qu’ils écrivent. Tant pis pour ceux qui y croyaient. est l’artefact, qui est l’artefact ici ? Nous laisserons à chacun le soin de répondre...

frederic grolleau
par frederic grolleau publié dans : critik ROMANS
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