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Vendredi 17 mars 2006 5 17 /03 /Mars /2006 12:11

Trois albums dans le bain BD : à vos marques, prêts, plongez !

 Des bulles dans le bain

 Dans le bain surnagent parfois des bulles qu’on apprécie plus que d’autres. Plongée en apnée sous la mousse rose ce mois-ci à la découverte de bulles qui ont séduit la rédaction du Litteraire qui aimerait bien que vous fassiez trempette à leur contact, à votre tour...

L’immersion commence, avec le tome 2 de Sans Dieu, par une plongée dans l’inquiétante cité de Kanel, qui vient d’être envahie par les Lythons, une armée de monstres démoniaques. Une cité dont se sont absentés, partant, les dieux mêmes qui la protégeaient. L’espoir de paix et de restauration de la normale dépend alors, comme en témoigne une vieille prophétie, d’un dieu caché dans la grande bibliothèque et que doit réveiller un combattant hors pair, le "prévôt" mandaté à cette fin par le calife de Kanel et secondé par quelques individus (une sorcière, un général, la niece du prévôt, un pirate et un voleur) aux pouvoirs hors du commun. C’est en passant par la cité souterraine tchetche de Zert que l’expédition portera peut-être ses fruits....
Pour les amateurs du genre c’est un sans-faute qui condense tous les attendus en la matière : créatures hybrides de fantasy, sorts magiques et autres divinations, âpres combats, tout cela mixé dans une course au trésor, on en prend plein les yeux. Pas facile évidemment d’y retrouver ses petits si on n’a pas lu le tome 1 mais il faut signaler ici la grande qualité des récitatifs et des dialogues.

 

On est certes en plein jeu de rôle et tout cela fait un peu peur, mais la cohérence de l’histoire et la qualité graphique de l’ensemble installe cette BD dans la série des quêtes fantastiques qu’il faut avoir lues.

 

Olivier Hug & Denis Medri, Sans Dieu - tome 2 : "L’Antre de la connaissance", Les Humanoïdes associés, janvier 2006, 56 p. - 12.60 €.


D’
une quête fantastique on passe à une autre, le bain n’attend pas. Se refroidir c’est mourir. Mais cette fois-ci nous sommes dans le pur médiéval. A priori il s’agit là d’un album un peu décalé et qui semble s’adresser au jeune public. Il n’en est rien. Sous une facture des plus classiques, le tome 1 de Messire Guillaume glisse peu à peu du médiéval où il était enfermé à du fantastique pur, surprenant ainsi le le lecteur.

 

L’intrigue s’ouvre avec la peine de Guillaume de Saunhac, marqué par la disparition de son père, herboriste et adepte de magie blanche. Remonté contre Brifaut, son beau-père qui profite de l’occasion pour asseoir son pouvoir dans la région, en plein désordre politique, Guillaume décide d’abandonner sa mère lorsque sa sœur Helis disparaît à son tour. Avec pour tout bien quelques ustensiles et ingrédients de médecine dérobés dans le laboratoire paternel, le jeune homme décide de retrouver les siens. Il rencontre alors une série de personnages marquants (le chevalier Brabançon - sorte de Jean Reno bis -, Ysane, une tante vivant solitaire dans la fôret et Courtepointe, un troubadour flanqué d’une chèvre fantasque !) tout en se laissant habiter par de noires songeries oniriques de plus en plus extraordinaires. Ces "contrées lointaines" dans lesquelles Guillaume va à la recherche de son père sont, on le pressent, celles de sa propre identité.

 

Ni fracassant ni transcendant, le scénario s’installe en douceur pour bousculer bientôt de l’intérieur les codes immanents au genre, cela même si le trait demeure fin et régulier. Le graphisme nous tire du côté de l’histoire d’un Moyen Âge canonique tandis le propos louche du côté du mystérieux, auréolé de teintes orangées pénétrantes. Pour un peu, on en perdrait presque son latin et on en oublierait de sortir du bain. Un premier volume d’installation assez prometteur et intriguant donc.

 

Gwen de Bonneval (scenario), Matthieu Bonhomme (dessin) & Walter (couleurs), Messire Guillaume - Tome 1 : "Les Contrées lointaines", Dupuis coll. "Repérages", janvier 2006, 48 p. - 9,80 €.


L
ui aussi seul et perdu au milieu d’un monde hostile, le héros d’ "Alpha" nous entraîne dans la foulée dans un tout autre univers, beaucoup plus sombre et inquiétant. N’hésitez pas à remettre un peu de bain moussant rose : il en faudra pour affronter les méandres de ce récit tout en fausses ellipses où, là encore, un individu, tente de retrouver le chemin de ses origines. Mais le père absent est cette fois-ci, comme le Father de la série Alien, un vaste vaisseau labyrinthique valant comme microcosme du monde stellaire qu’il traverse.

 

Premier album d’un triptyque nommé Matière fantôme - termes désignants toute l’immensité inconnue de l’univers - "Alpha" nous met en présence d’un vaisseau infini dérivant dans l’espace et qu’occupe un seul homme. Au travers des représentations-clefs d’une magnifique fresque peinte par des robots ayant depuis disparu, ce seul être vivant à bord va tenter sous nos yeux de compendre le sens de son existence, de même que celui de l’origine du vaisseau actuellement fort endommagé : deux point de vue qui permettraient enfin de faire la lumière sur les ténèbres caractérisant ici aussi bien l’intérieur que l’extérieur de l’univers où évolue celui qui pourrait bien se révéler le créateur du navire interstellaire perdu....

 

Album curieux et maîtrisé dans sa progression vers une révélation paroxystique tout en non-dits et méditations mystiques, Matière fantôme surprend et séduit dans le même temps. Ce noir soliloque qui est une ode à la démiurgie intemporelle vous prend diablement aux tripes par les vertus d’un texte inquiétant et d’un trait difforme aux couleurs incertaines, à l’instar d’un vérité en train de phagcoyter sans merci ni répit le corps qui l’abrite.
Sa vie durant, l’homme anonyme tente de reprendre le contrôle sur son monde tandis que lecteur attend qu’enfin une parole s’exprime hors de cette bulle mutique où on l’a plongé. Et le doute de nous assaillir : chacun de nous n’est-il pas un vaisseau miniature de ce genre, balloté entre vie et mort ?

 

Voilà un album aux confins de l’abstraction surréaliste et du mystère ontologique, des sciences physiques comme biologiques mâtinées d’un brin de philosophie, qui fonctionne comme un électrochoc et prouve que la BD peut avoir des vertus thérapeutiques dans un monde voué à la léthargie ambiante.

 

Douay (dessin) & Flechard (scénario), Matière fantôme - Tome 1 : "Alpha ", Dupuis, coll. "Empreintes", janvier 2006, 48 p. - 13,00 €.

 

Autant dire, après une telle lecture, qu’on ne voit plus l’eau du bain de la même manière. Le rose s’est évanoui au profit d’un gris obombré ravageant les dernières bulles savonneuses vélléitaires. La vie repend ses droits ; fini de "buller", il est l’heure de sortir du bain.
Jusqu’à la prochaine trempette bédéique.

Olivier Hug & Denis Medri, Sans Dieu - Tome 2 : "L’Antre de la connaissance", Les Humanoïdes associés, janvier 2006, 56 p. - 12,60 €.

frederic grolleau

-  Gwen de Bonneval (scenario), Matthieu Bonhomme (dessin) & Walter (couleurs), Messire Guillaume - Tome 1 : "Les Contrées lointaines", Dupuis coll. "Repérages", janvier 2006, 48 p. - 9,80 €.

-  Douay (dessin) & Flechard (scénario), Matière fantôme - Tome 1 : "Alpha", Dupuis Coll. "Empreintes", janvier 2006, 48 p. - 13,00 €.

copyright www.lelitteraire.com et www.fredericgrolleau.com

  
 
 

Par frederic grolleau - Publié dans : critik BD
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Vendredi 13 janvier 2006 5 13 /01 /Jan /2006 11:49

Le premier opus des aventures du Marquis, "Danse macabre", a ouvert le bal de la violence baroque en 2005, plantant un étonnant décor, très stylisé, en un bel et long album : un homme masqué en train de lutter avec un horrible monstre, cela ne vous évoque rien ? Nous sommes, en plein hiver d'un XVIIIe siècle décalé, à Venisalle, une ville française où un homme mystérieux,vêtu de noir et portant un masque au nez de Polichinelle traque la cohorte des démons qui se sont répandus dans la cité soumis au joug d'une religion draconienne (sans se confondre avec le catholicisme classique) , infernales créatures qu'il est le seul, visiblement, à percevoir.

La traque est rendue compliquée par le fait qu'à Venisalle, l'habitus vestimentaire est celui d'un carnaval vénitien permanent : chacun ici porte des masques et des capes afin de dissimuler ses péchés par trop « ostensibles » sinon à ses congénères. Malgré le "confessional" géant créé pour satisfaire les plaisirs et les vices de tous les  citoyens, cathartique lieu – utopique, diabolique ? -  d'expurgation du mal, une redoutable Inquisition, sous le contrôle du Ministère, surveille les habitants afin de vérifier, tortures et sévices à l'appui, la « pureté » de tous...
C'est alors qu'intervient sur cette scène de théâtre tout en clair-obscur magnifiquement servie par un noir et blanc haloré, parfois confus, notre homme masque, nommé « le marquis » par ses ennemis tératologiques, l'ancien prêtre et soldat Vol de Galle, à qui un masque spécifique - digne des superhéros des comics US où l'auteur excelle depuis longtemps - permet la vision de ces créatures invisibles aux autres (mais anges ou démons ?, on ne sait au juste dans quelle catégorie les ranger) et responsables des tous les crimes de l'humanité. Il les chasse et les exécute avec une épée et des pistolets hors normes, tout en étant considéré par l'Inquisition comme le responsable du désordre qui règne en ville, une sorte de tueur en série qui frappe sans foi ni loi.


Là où Davis propose un scénario qui interpelle sur cette trame convenue d'un homme combattant seul des démons qui sont autant d' « envahisseurs », c'est que Le Marquis expose surtout les tergiversations du vieux Vol de Galle, croyant qui bientôt ne croit plus, séide qui bientôt ne veut plus servir, et qui au nom de l'autonomie morale et du libre arbitre devient presque malgré lui, outre le Doute en acte, le bras armé de la justice humaine. Il est vrai que le marquis occit à tour de bras des innocents hantés sans le savoir par des démons abominables (en lesquels chacun pourra se complaire à voir une figuration du célèbre Es freudien).

Tout cela dans le cadre très réaliste d'une ville aux volumes fastueux et à l'architecture baroqueuse - terrifiante et le grotesque à l'instar des monstres qui s'y tapissent -  qui ploie sous la neige comme le pécheur sous le poids de ses propres tourments, concourt à installer un climat oppressant à couper le souffle. Ce à quoi contribue également un garphisme brut, voulu sans douceurs ni fioritures excessives, l'excés étant réservé en ces pages aux pulsions destructrices (celles-là même que connaît Vol de Galle puisque, aussi bien et en fonction d' un précepte des plus machiavéliques, il doit lui-même se livrer au Mal pour réaliser le Bien) .
Non seulement le propos est original, non seulement la facture de l'ouvrage aux Humanoïdes Associés, qui y ont mis tout leur savoir-faire, est remarquable de qualité, mais en plus le lecteur peut trouver à la fin du volume de nombreux croquis préparatoires commentés par l’auteur.

On était donc en droit de se demander quelle pourrait être la suite de ce tome aussi achevé, à supposer qu'il y en ait une un jour. Au service des Saints et convoité par le Diable, Le Marquis poursuit toutefois sa tâche : rendre sa pureté perdue à Venisalle, sans faillir dans Intermezzo, qui se veut, le titre l'indique assez bien, comme un « entracte » entre « Danse macabre » et la fin de l'histoire annoncée  à paraître aux Humanoïdes Associés, « Le règne du diable ».

Guy Davis nous propose donc en guise d' « entremets » deux récits indépendants où Le Marquis s'efface derrière le rideau au profit des êtres monstrueux qui sont sa cible de prédilection. Ceux-ci, qui témoignent de leur quasi-personnalité, nous apparaissent alors comme autre chose que de simples archétypes du Mal et contribuent à opacifier davantage les repères manichéens classiques par lesquels on qualifie usuellement l'opposition Bien /Mal, Vertu/Vice, Anges/Démons. Participe d'ailleurs à ce refus des dichotomies arrêtées l'ambiguïté du général Herzoge, chargé par le Ministère d’arrêter Le Marquis pris pour un démon lui-même, qui commence à se demander si les idées de péché et de damnation prônées par les autorités en place interviennent bien dans les crimes à propos desquels il enquête.

Objet de soins particuliers, le physique repoussant des démons et autres chimères (de sidérantes images sont disponibles sur le site de l'auteur) est mis en relief par un Davis qui se déchaîne totalement et laisse éclater son imagination en la matière, le gigantisme le disputant à l'horrible, parfait symétrique inversé des crises de foi, ce qui ne ravira certainement pas tous les lecteurs mais il faut accepter ce parti pris à l'esthétique grisâtre et à l'exagération jusqu'au-boutistes. De même le rythme de l'album demeure-t-il assez lent, quoique les récitatifs du Marquis soient moins imposants, les démons prenant en fait la parole pour s'ex-primer ici.
L'histoire ne se résume donc pas, elle vaut surtout comme l'installation d'un décor supplémentaire afin de favoriser l'imprégnation à la Marquis' touch pour les aficionados qui en redemandent. Là encore, il est à noter qu'un carnet de croquis inséré en fin d'album complète la lecture de manière intéressante. L'ensemble devrait donc conforter ceux qui ont déjà été séduits par la première « Danse » du Marquis.

frederic grolleau

Guy Davis (scénario et dessin), Le Marquis, Les Humanoïdes Associés, couleurs : N&B, 2005.
tome 1 : « Danse macabre », 188 p. - 20,00 euros
tome 2 : « Intermezzo », 94 p. - 20,00 euros.

Consulter le beau site de l'auteur :  http://guydavisartworks.com/

Par frederic grolleau - Publié dans : critik BD
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