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Samedi 1 novembre 2008

Priest renouvelle définitivement le genre de l’uchronie.

  Si ce n’est toi, c’est donc ton frère

Comme de coutume, le roué C. Priest trousse avec cette Séparation une vertigineuse mise en abyme qui renoue avec les leitmotive obsédants de quelques-uns de ses titres phares, Le monde inverti, Les extrêmes, Existenz, Futur intérieur ou Le prestige. Dédié à la mythique journée du 10 mai 1941, le récit porte ici sur le destin alternatif de deux jumeaux homozygotes, les frères Jack et Joe Sawyer, deux sportifs anglais membres de l’équipe olympique d’aviron, qui ont été médaillés aux Jeux olympiques de Berlin en 1936 par le dauphin inquiétant d’Adolf Hitler, Rudolf Hess en personne.
Soudés jusqu’alors les frères vont désormais se séparer sous les yeux du lecteur, sur le plan historique comme psychologique : l’un fonde une vie de famille en épousant Birgit, une juive ramenée de Berlin avant la grande déportation ; l’autre semble se réaliser au sein de la Royal Air Force en devenant un chevronné pilote de bombardier. L’atrocité du conflit réunit toutefois bientot les jumeaux Sawyer, le pilote vétéran qui bombarde jour et nuit les régions sous contrôle allemand entreprenant en effet une relation ambiguë avec la femme de son frère, objecteur de conscience servant comme ambulancier héroïque la Croix Rouge et à qui Churchill confie une mission secrète, à savoir tenter de mener à son terme le projet de paix avec l’Allemagne nazie lancé par Rudolf Hess.

Deux versions de la Seconde Guerre Mondiale et deux présents corollaires se contaminent mutuellement, pour le meilleur et pour le pire. Mais la véritable "séparation" a lieu dans le roman de Priest, où, sur fond d’un monde détruit par la folie belliciste des hommes, on ne sait plus au juste, assommé par la masse de documents et d’extraits de lettres créés par le romancier (que de détails réalistes sur le déroulement de la Seconde Guerre Mondiale !), dans quelle réalité de 1941 l’on se trouve : celle où la mission de paix de Rudolf Hess en Écosse, conduite sans le soutien d’Hitler, est caduque (avec pour conséquence l’entrée des États-Unis dans le conflit mondial) ; ou celle où un traité a bel et bien été signé entre Hess et l’Angleterre, ce qui signifie que la paix n’est pas perdue ? Celle de Jack, conforme à l’Histoire officielle, celle de Joe qui si’nscrit dans une autre dimension temporelle ?
Des possibilités qui se compliquent lorsqu’on découvre que Hess, tout comme Churchill, a un double. Et ajoutons qu’une troisième strate se fait jour, qui plus est, puisque le récit - uchronique - par lequel débute le roman, attribué à un auteur de livres historiques grand public, Stuart Gratton, travaillant sur le rôle crucial du 10 mai 1941, expose que la paix séparée avec l’Angleterre a permis à l’Allemagne de vaincre la Russie et d’exiler les Juifs d’Europe à Madagascar, tandis que les USA, après avoir attaqué le Japon, s’enfermaient ensuite dans l’isolationnisme...

La mince frontière entre rêve et folie s’efface, phagocytée par les "illusions lucides" frappant Joe Sawyer (on se demande même parfois si Jack et lui ne sont pas une seule et même personne) et achevant d’égarer le lecteur dans le labyrinthe des signes pseudo-objectifs. La guerre qui traverse l’histoire (et l’Histoire) n’est donc pas celle que l’on pensait et l’écriture rigoriste et tourmentée, non linéaire, de Priest ne cesse de se jouer des fausses répétitions et de la thèmatique du dédoublement pour faire vaciller à jamais sur son socle la bonne vieille normalité. De fait, les incohérences sciemment entretenues vont bon train dans tous ces "mémoires de guerre" présentés par Priest et bien malin qui pourra les demêler !
Monde virtuel, vies parallèles, doublures asymptotiques, sosies et vrais-semblants : on passe d’un monde à l’autre, d’une réalité à une autre sans coup férir, sans transition non plus, bref sans "séparation" ! Ainsi à l’instar de la plupart des romans de Priest, c’est la perception humaine même du(des) monde(s) qui est mise sur la sellette, manière d’indiquer que seule la divergence fait loi dans le fil de trame de nos souvenirs.

Ayant valu à son auteur deux prix prestigieux - British Science-Fiction Award 2002 et Grand prix de l’imaginaire du roman étranger 2006 - La séparation est tout simplement un ouvrage magistral.

 frederic grolleau

     
 

Christopher Priest, La Séparation (traduit par Michelle Charrier), Gallimard Coll. "Folio SF", 15 mai 2008, 485 p. - 7,40 €.
Première parution : Denoël coll. "Lunes d’Encre", avril 2005, 455 p. - 23,00 €.

 
     
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Jeudi 18 septembre 2008

Don DeLillo s’obstine à produire un roman non romanesque sur le 11/09/01

Une renaissance qui tarde à venir

 Cet énième opus dédié au 11 Septembre 2001 décevra ceux que lasse l’exploitation éditoriale du filon du terrorisme. À partir du choix narratif consistant à s’intéresser aux conséquences du séisme sur des vies américaines éparpillées, les différentes voix qui des personnages qui s’expriment ici après l’effondrement des tours du World Trade Center ne trouvent guère de destinataires ; pas plus chez le lecteur abruti de tant de polyphonie volontariste que chez Keith, Lilianne et les autres personnages désemparés de tant de destruction.
Alors, qu’un grand romancier tel que Don DeLillo veuille à sa façon rendre compte des véritables fisssures : celles des familles américaines, pourquoi pas ? mais nous aurions aimé disposer de plus de fils directeurs - afin, par exemple, de rendre plus explicite dans ce contexte la formule sartrienne selon laquelle "le surgissement d’autrui est toujours pour moi une chute ontologique" - plutôt que d’être abandonnés, nous aussi, pauvres pantins de papier, aux ruines et cendres de Ground Zero.

Ce n’était plus une rue mais un monde, un espace-temps de pluie de cendres et de presque nuit.

Si donc de belles pages affleurent quant à l’oubli impossible face au traumatisme, les affres du retour à la normale ne sauraient suffire à justifier les méandres sybillins de la narration, notamment lorsqu’elle s’égare dans les mornes commentaires d’une cohorte de patients atteints d’Alzheimer - déjà décollés/décalés de la vie par définition : à quoi bon en rajouter ? Certes retiendrons-nous le postulat que la civilisation se tient tout entière dans sa mémoire et ses mots, lesquels peuvent toujours nous échapper et devenir sans référent (d’où la redoutable question, hélas ! non approfondie : peut-il y avoir une catharsis de l’espace intérieur ?). Il n’empêche, ces discussions répétées de sourds fatiguent à la longue, quand bien même le projet romanesque viserait-il sciemment à exploser la structure textuelle au regard de ce qui est dissolution du monde comme de l’âme. Même si l’Homme qui tombe (en renvoi au performeur costumé du même nom traqué par la police qui se suspend en signe de provocation dans la posture des victimes des tours) a le mérite, indéniable, de mettre en forme les traumatismes mêmes d’une Amérique désormais malade, la mèche fait long feu. Surtout lorsque le romancier croit opportun de faire état du credo des terroristes...
C’est un peu curieux de la part d’un auteur qui a tant de fois anticipé sur toutes les menaces apocalyptiques frappant la terre et qui semble s’obstiner à produire un roman non romanesque tout en fragments. Mais c’est ainsi.

     
 

Don DeLillo, L’Homme qui tombe (traduit de l’américain par Marianne Véron), Actes Sud coll. "Lettres anglo-américaines", avril 2008, 297 p. - 22,00 €.

 
     
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